> Je suis passé parmi vous, de Michel Monnereau

Je suis passé parmi vous, de Michel Monnereau

Par |2018-11-20T18:47:39+00:00 21 novembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

 

Michel Monnereau : son nom d’entrée donne le ton. Entre l’euphonie qui le fait parent à peine loin­tain de la divine Marilyn et les sono­ri­tés finales qui bordent les noms de famille sur la côte ouest, en bord d’océan, on ne peut que par­tir d’une com­pli­ci­té qui ne se dément pas à la lec­ture.

Il fau­drait y ajou­ter sans doute l’imprégnation des étals de mar­chés de quar­tiers à Paris, le sens des répliques qu’on entend (qu’on enten­dait ?)  avec l’appel d’une autre his­toire, tou­jours à faire glis­ser sous les mots comme dans la chan­son de Gérard Lenorman « à la porte d’Italie, On com­mence le voyage/​
Un camion et une nuit/​ Et ce sont les loin­tains rivages/​
Nous ne sommes pas des man­chots… ».

Michel Monnereau n’est vrai­ment pas un man­chot…
Je suis pas­sé par­mi vous est bien le recueil le plus abou­ti de tout cela que le poète a su ramas­ser dans le cours de son his­toire per­son­nelle, et sa pro­duc­tion lit­té­raire à tiroirs qui ne compte pas les publi­ca­tions (poé­sie, romans, scène…)

On y trouve, en fili­grane, cet humour salu­taire (meilleur anti­dote des pos­tures sen­ten­cieuses) qui traîne tou­jours au coin des pages. Cette ten­dresse aus­si posée sur les effrois et les nos­tal­gies aux­quels la vie confronte les tâches obs­ti­nées du quo­ti­dien. Et encore, ces accents de douce-amère légende urbaine qui viennent battre contre les ver­tiges de la dis­pa­ri­tion.

 

Car rien ne s’établit ici en lon­gueur. Les ins­tants s’échappent,
filent entre les doigts, jouent aux bal­lons à hélium.

Mais rien, non plus, ici ne renonce à l’effort de fabri­quer une pièce à convic­tion, dres­ser un « constat à l’amiable », réveiller les dimanches avec « l’enfance du bon­heur dans les squares ».

Dans sa ciné­ma­thèque intime où il nous tient la main pour nous mon­trer les mor­ceaux choi­sis de sa vie de « pas­sa­ger », Michel Monnereau ajuste à chaque occa­sion la répar­tie qui fait écho au manque, cet « Opéra des défaites/​juste après les soleils cou­ron­nés ». Et s’il agit ain­si pour notre plus grand plai­sir, c’est sans doute pour entrer dans une tem­po­ra­li­té dif­fé­rente, loger à la façon d’un lézard dans la com­pli­ci­té de la fente d’un mur.

Une poé­tique se des­sine alors. Celle qui lui donne ses rai­sons d’écrire.

 

« Je n’abandonne pas ; il suf­fi­rait d’une étin­celle, d’une faille dans l’instant ou d’un vio­lon au meilleur de la nuit.
J’écris pour sol­der la nos­tal­gie. »  (p13)

 

Le théâtre des humains pour­ra se mon­trer en creux et être sai­si

sur le motif ( avec des coups de griffe bien acé­rés, des sou­ve­nirs jusqu’à la taille, des adresses-salu­ta­tions à Trouville sur mer, à Kafka, au chant de cada­quès…), Michel Monnereau ramène sans cesse au flot qui obsède, don­nant d’un salut de cha­peau aux « pas­sa­gers du temps ».

 

« Je passe après vous et ne sais qui pas­se­ra,
mêlant son souffle aux souffles empor­tés » .

 

Les poèmes de Michel Monnereau partent ain­si en quête de leur centre de gra­vi­té, jusqu’au point extrême du cœur :

«  Dans cinq mil­liards d’années, le soleil va dis­pa­raître, les grands cime­tières s’éteindre avec les voix du monde et l’enfant se demande s’il faut du pain pour ce soir ».

Vertige garan­ti, en somme, pour peu qu’on se des­sille les yeux (et même avec une rasade d’espérance à ser­vir). Écrire serait ici, l’âge de la « matu­ri­té » venant, affaire de tenir en équi­libre. Pour, conti­nuer de chu­cho­ter à ceux que nous aimons :

« Nous leur disons notre pen­sée nue,
nous pre­nons langue avec l’ange.
Dans ces rêves-là,
nous sommes heu­reux ». (p83)

 

et à Catherine, dans un bel aveu qui par­court les années, on pour­ra lire encore, au milieu de la si atta­chante suite de poèmes de la cin­quième par­tie :

 

« J’aime ta façon de repous­ser les tra­gé­dies minus­cules du jour
et d’aller mains ouvertes vers l’avenir ».

 

Toujours cette pudeur, che­villée au regard.
Ces arron­dis­se­ments de l’écriture qu’il s’agit de des­si­ner.
Ce côté-ci de la vie qui est « sans que­relle ».

Je suis pas­sé par­mi vous est la trace sûre, accom­plie d’un che­va­lier-poète de la Table ronde d’aujourd’hui.  Et nous,

grâce à l’amitié de tous ces poèmes, qui courent déjà au-delà de l’angle mort, savons pour notre joie com­mune que Je suis pas­sé par­mi vous, tel le mis­ti­gri des mots, repas­se­ra par là.

 

 

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