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Jean Métellus, ou le réveil des mots

Par |2018-07-11T13:10:29+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Critiques, Jean Metellus|

Jean Métellus, ou le réveil des mots

 

L’homme Jean Métellus était entou­ré d’affection et son œuvre, sur la fin de sa vie, a béné­fi­cié d’une vraie recon­nais­sance. Mais a-t-on vrai­ment lu sa poé­sie et pris la mesure de la force et de l’originalité de sa démarche ?
Né à Jacmel, il vient d’une île qui ne manque pas de poètes ; par­mi les­quels beau­coup se dis­tinguent par l’authenticité et la qua­li­té de leur œuvre. Lui-même, qui avait fait le choix d’écrire en fran­çais, se situe dans l’histoire non pas seule­ment de la poé­sie d’Haïti mais de la poé­sie en langue fran­çaise, et sin­gu­liè­re­ment de celle des Caraïbes.

Pascale Monnin, Danser le chaos.

Les Haïtiens ont leur propre his­toire lit­té­raire et la Négritude n’est pas à pro­pre­ment par­ler née sur leur île. Ce qui se com­prend car, étant héri­tiers de la pre­mière révo­lu­tion noire, ils avaient en quelque sorte une « lon­gueur d’avance ». Mais cela ne signi­fie pas pour autant qu’ils aient été indif­fé­rents à ce vent nou­veau qui arri­vait des Antilles fran­çaises et d’Afrique. Beaucoup de poètes d’Haïti n’hésitent pas à dire ce qu’ils doivent par exemple à Aimé Césaire.
Jean Métellus, de son côté, a expri­mé son atta­che­ment à la figure d’un autre des ini­tia­teurs de la Négritude, sou­vent lais­sé un peu de côté et res­té long­temps sans être réédi­té : le Guyanais Léon Gontran Damas. Il lui consacre le pre­mier poème de son livre Voix nègres, voix rebelles, voix fra­ter­nelles, le nom­mant « cher Maître, mon aîné ».  Ce qui le rap­proche de Damas, c’est d’abord un même com­bat contre l’aliénation entre­te­nue par le colo­nia­lisme, alié­na­tion qui fut au centre de l’œuvre d’un autre méde­cin, Frantz Fanon :
 

Tu as stig­ma­ti­sé le sno­bisme  du nègre embras­sant sa déna­tu­ra­tion
Du nègre oubliant qu’il est un nègre debout depuis deux siècles
Grâce à Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines

Mais, à tra­vers cet accord sur le fond, sans doute se sent-il aus­si proche de lui  du point de vue de la forme poé­tique elle-même. Dans le groupe des fon­da­teurs de la Négritude, Damas se dis­tingue par sa sim­pli­ci­té, sa poé­sie directe refu­sant toute fio­ri­ture et son vers, ryth­mé, for­te­ment influen­cé par la musique et le jazz. Or il y a chez Métellus la volon­té, de plus en plus mar­quée au fil du temps, d’atteindre à la plus grande des sim­pli­ci­tés. Ce trait est déjà mani­feste dans les pages du Pipirite chan­tant. Bien sûr, les poèmes du Pipirite sont comme por­tés par les ali­zés, tra­ver­sés par le chant et habi­té par la luxu­riance de la nature et du voca­bu­laire des îles… Mais on n’est pas là dans l’efflorescence ver­bale et l’explosion d’images de la poé­sie sur­réa­li­sante de Césaire. Au contraire… Dès les pre­miers vers, la recherche de la véri­té du poète le mène ailleurs :
 

 

 

            Je cours jour et nuit après moi
            Viens ber­cer ma joie de retrou­ver
            L’horizon mater­nel du matin 

Il connaît « la conden­sa­tion pure du verbe /​ vou­loir étin­ce­lant » et sait qu’il doit par son métier de poète  « appri­voi­ser dans la bouche d’autrui tous les moments du verbe » (p. 33). Mais il ne s’agit pas de s’en enivrer… Son but est plu­tôt d’ « accor­der sa pas­sion au réveil des mots ». (p. 37)
Le poète n’est pas un plon­geur en apnée dans les eaux pro­fondes du som­meil et du rêve mais un être de l’éveil.
La poé­tique de Jean Métellus, tout en fai­sant large place au son et aux sens, est avant tout une poé­sie du sens, une poé­sie de la conscience.
Cette ten­dance pro­fonde à l’œuvre dans son écri­ture se révèle avec une vigueur par­ti­cu­lière dans Voix Nègres. Ce livre est un recueil essen­tiel dans son œuvre. Il l’a plu­sieurs reprises rema­nié et réédi­té, en en modi­fiant le titre à deux reprises au moins, pour y ajou­ter d’abord la men­tion « voix rebelles », (en 2007) puis « voix fra­ter­nelles » en 2012 ; ce qui n’a évi­dem­ment rien de for­tuit.
Le recueil est consti­tué d’une série de grands poèmes consa­crés à quelques-unes des figures essen­tielles du mou­ve­ment d’émancipation des Noirs, comme Martin Luther King, Lumumba, Mumia Abu Jamal ou Nelson Mandela. Et pas seule­ment des Noirs puisque prend place dans ce Panthéon Ernesto Che Guevara… car le com­bat pour la liber­té des Nègres, ces « dam­nés de la Terre », rejoint le com­bat uni­ver­sel contre l’exploitation et l’oppression  et l’un ne peut aller sans l’autre.
Certains par­le­ront de mani­chéisme…  C’est d’ailleurs ce qu’a fait le jour­na­liste du Monde au moment de son décès, dans un article par ailleurs tout à fait élo­gieux. Mais le natu­rel est dif­fi­cile à chas­ser… « Manichéisme », c’est tou­jours le reproche que l’on fait (par­fois même sur le mode affec­tueux et un peu condes­cen­dant) à l’écrivain et au poète qui a clai­re­ment choi­si son camp et a pris par­ti pour le peuple.

Or Jean Métellus était de ceux-là. Il n’a jamais oublié d’où il venait et pour qui il écri­vait.  Médecin et écri­vain, il avait recours à la parole, « recours au poème », pour gué­rir. Aider l’enfant dis­lexique, l’individu en proie à l’aphasie… aider aus­si les peuples, l’humanité pri­vée du droit à la parole. Plus qu’une arme, la parole poé­tique est chez lui parole-méde­cine.
Et c’est pour cela qu’il ne recule pas, dans ce livre, Voix nègres, devant les exi­gences de la poé­sie didac­tique, aujourd’hui  si décriée (mais que pour ma part j’ai aus­si essayé de pra­ti­quer dans Cause com­mune). Car celui qui ne cesse d’apprendre, ne doit pas craindre d’enseigner.
Ce besoin de dire (tout à fait à contre-sens d’une cer­taine idéo­lo­gie poé­tique tou­jours domi­nante en France selon laquelle le poète ne doit pas « dire », mais au mieux « être dit » par les mots eux-mêmes) pousse, comme natu­rel­le­ment, à inno­ver et à trans­gres­ser les formes.
Ainsi, dans Voix nègres, Jean Métellus bous­cule-t-il la sépa­ra­tion habi­tuelle entre poé­sie et récit, vers et prose ; un peu comme l’avait fait Nazim Hikmet, dans Paysages humains quand il avait entre­pris d’écrire l’épopée du peuple turc.
Dans le poème, sans négli­ger le rôle que peut jouer à cer­tains moments l’image, Métellus n’hésite pas à don­ner à son lec­teur toutes les infor­ma­tions fac­tuelles his­to­riques et bio­gra­phiques néces­saires à la pein­ture du por­trait de ses héros, sans craindre le pro­saïsme mais en l’utilisant pour en nour­rir son chant. Il renoue ain­si avec la poé­sie nar­ra­tive et his­to­rique. Et, ce fai­sant, je pense qu’il ouvre une voie féconde per­met­tant que la poé­sie reprenne uti­li­té et vigueur ; et qu’elle retrouve du coup un public élar­gi. C’est d’ailleurs sans doute la rai­son pour laquelle de jeunes sla­meurs et rapeurs s’intéressent à son écri­ture.
Pour conclure, je dirais que tant du point de vue de la forme que du fond (qui, comme on le sait, ne vont guère l’un sans l’autre), Jean Métellus est vrai­ment un poète pro­gres­siste.
Jamais il n’a renon­cé à la pro­messe de la poé­sie, d’être avant tout « un chant d’amour et d’espérance ».

 

 

Herve hai­ti, Télémaque.

Francis Combes

Francis Combes est né le 31 mai 1953, à Marvejols, en Lozère (France).

Il est diplô­mé de Sciences Po (1974) et a fait des études de langues orien­tales (russe, chi­nois et hon­grois).

De 1981 à 1992, il est direc­teur lit­té­raire des édi­tions Messidor et l’un des res­pon­sables de la revue Europe. Il a par­ti­ci­pé aux comi­tés de rédac­tion d’Europe, Aujourd’hui poème et Commune.

En 1993, avec un col­lec­tif d’écrivains, il fonde les édi­tions Le Temps des Cerises, dont il est le direc­teur depuis. Cette mai­son d’édition publie cin­quante livres par an dont un tiers de poé­sie.

Engagé dans la défense de l’édition indé­pen­dante, il est l’un des fon­da­teurs (en 2003) de l’Association L’Autre Livre dont il a assu­mé la pré­si­dence jusqu’en février 2012 et qui fédère un peu plus d’une cen­taine d’éditeurs indé­pen­dants.

Poète, il a publié une quin­zaine de recueils. Ainsi que des antho­lo­gies et quelques ouvrages de prose.

Certains de ses poèmes ont été tra­duits dans diverses langues (arabe, anglais, alle­mand, ita­lien, tchèque, por­tu­gais et espa­gnol…).

Son pre­mier livre, Apprentis du prin­temps, a été édi­té en arabe en Algérie (deux édi­tions) dans une tra­duc­tion de Tahar Ouettar et son récent recueil, Cause com­mune, a été édi­té en Angleterre, dans une tra­duc­tion d’Alan Dent (Common cause, Smokestack, 2010).

Il a publié deux romans (Bal mas­qué sur mini­tel et La Romance de Marc et Leïla) ; un livre d’entretiens avec un phi­lo­sophe (Conversation avec Henri Lefebvre) ; plu­sieurs antho­lo­gies (Les plus beaux poèmes pour la paix, Cent-un poèmes contre le racisme, Cent un poèmes d’amour, La poé­sie est dans la rue…)

Ses der­niers recueils publiés, en 2011, sont « Le Vin des hiron­delles » (édi­tion du Petit Pavé), « L’Aubépine, cent-un son­net pour un amour fron­deur » (édi­tion Le Préau des col­lines), « Poèmes du Nouveau monde » (Ecrits des Forges /​ Québec) et La Barque du pêcheur (édi­tions Al Manar, 20912).

Pendant quinze ans, il a été, avec le poète Gérard Cartier, à l’initiative de la cam­pagne d’affichages poé­tiques dans le métro pari­sien.

Il a tra­vaillé avec des musi­ciens (notam­ment le com­po­si­teur chi­lien Sergio Ortega) et écrit des chan­sons et des livrets d’opéra ou de pièces musi­cales qui ont été por­tés à la scène.

Il a tra­duit en fran­çais Maïakovski, Heine, Brecht, Attila Jozsef, le poète amé­ri­cain Jack Hirschman…. Et adap­tés des poètes de dif­fé­rents pays (tchèques, espa­gnols, per­sans…)

Il par­ti­cipe fré­quem­ment à des lec­tures et est invi­té dans dif­fé­rents fes­ti­vals (Lodève, Trois Rivières au Québec, San Francisco, Montréal, Sarajevo, Struga, Naples…)

En décembre 2011, il a été nom­mé direc­teur du Festival inter­na­tio­nal de Poésie en Val-de-Marne. 

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