> Jean Métellus, Voix nègres, Voix rebelles, Voix fraternelles

Jean Métellus, Voix nègres, Voix rebelles, Voix fraternelles

Par |2018-07-11T12:55:35+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Critiques, Jean Metellus|

Jean Métellus est de ces auteurs-aiguillons qui aident à ne pas avoir trop bonne conscience, ici, de ce côté du Monde. Nous, Occidentaux. Nous, ber­ceau de l’esprit occi­den­tal. Nous Lumières mais pas seule­ment.

Inventeur du four cré­ma­toire et des gaz défo­liants des bombes ato­miques
                                                                                           et des mines anti­per­son­nelles
Tout en pro­cla­mant pré­cieuse la vie et sacré l’homme

 

Jean Métellus nous rap­pelle nos erreurs, nos crimes et demande de quel droit nous serions guides des autres nations. Il se fait le porte-parole de tous les nègres, qu’ils vivent en Haïti ou à Johannesburg, mais pas seule­ment, puisqu’il est ques­tion aus­si du Vietnam, de l’Algérie, du Japon (Hiroshima) et des camps de concen­tra­tion en Allemagne, en Pologne.

         Vêtement luxueux que le cos­tume de Job auprès de ma misère

Jean Métellus veut croire au sur­saut des pauvres hères, il annonce des reven­di­ca­tions en pro­ve­nance du conti­nent afri­cain… Et ses textes peuvent aujourd’hui, ici et là, paraître souf­frir à la fois de mani­chéisme et d’angélisme.

Jean Métellus, Voix nègres Voix rebelles Voix fra­ter­nelles,
Le Temps des Cerises édi­teurs, 2007, réédi­té en 2012, 147 pages, 10 €.

 

La rési­gna­tion a gagné la par­tie dans nombre de pays où les colons blancs ont été rem­pla­cés par des colons noirs. Les textes de Métellus ren­voient à un autre temps : celui de l’Apartheid en Afrique du Sud, un temps où la colère gron­dait dans les town­ships, un temps où le Ku Klux Klan était mena­çant outre-Atlantique et Martin Luther King une rai­son d’espérer. Un temps où de grands hommes noirs ten­taient de chan­ger le cours de l’histoire. La poé­sie de Métellus a alors une valeur de témoi­gnage. Par exemple ces vers sur Luther King :

 

En vision­naire il pressent la fin des tour­ments
Partisan de Jefferson et de ses émules
Pour qui l’immortalité de l’esclavage
Dégradait le maître blanc autant que l’homme noir
Il sait que le pou­voir use ceux qui en abusent
Que les vic­times des vio­lences, tous les oppri­més
Réussissent tou­jours par se mettre debout
Que la fleur pillée par l’abeille s’épanouit
Que de grands bou­le­ver­se­ments attendent les Noirs
De Harlem, de Brooklyn et de Los Angeles
De l’Amérique toute entière et de l’Afrique
La terre pro­mise est là, à por­tée de regard
Ceux qui vivent dans la nuit de la déses­pé­rance
Voient briller la liber­té et la déli­vrance

Et plus loin : 

Adieu fouets, bûchers, ghet­tos, cabanes et tau­dis
Adieu pas­sé d’esclaves et de nègres à tout faire

 

Ce qu’il annonce n’est pas encore adve­nu. Ou pas par­tout. Certains pays que l’on estime être des modèles de démo­cra­tie, dont on vante le PIB en hausse, etc, pro­posent encore à la plu­part de leurs tra­vailleurs des salaires de misère qui ne per­mettent pas de vivre. Est-il néces­saire de le rap­pe­ler ? Jean Métellus semble croire au Paradis sur terre. Il le situe dans un pas­sé loin­tain, l’âge d’or :

Redécouvrir l’âge d’or des Incas
                        L’époque où la terre appar­te­nait à tous
Où le para­dis était à por­tée de main,

 

ou dans un ave­nir qu’il espère proche. Il est ques­tion sou­vent de Dieu, de prière et de foi.

Les poèmes sont pleins d’hommes en marche. On croise Louis Armstrong, Steve Biko…

 

Steve et ses amis secouent le géant noir endor­mi
         Pour le sor­tir de son engour­dis­se­ment
         Ils le somment de se mettre debout
         Le forcent à se dres­ser de toute sa hau­teur
         Face à ceux qui veulent le main­te­nir cou­ché

         […]

         Le 18 août de l’année 1977
         Il est arrê­té
        En com­pa­gnie de son ami Peter Jones
        À un bar­rage de police, près de Grahamstown
        Dans l’Est de la pro­vince du Cap
        Sa mort est pro­gram­mée
        Emprisonné en pleine san­té, à l’âge de trente ans
        Il est décou­vert mort, vingt et un jours plus tard
       Défiguré, les traits alté­rés
       Les pau­pières tumé­fiées

 Quand il est reti­ré de la chambre froide
Où les méde­cins légistes l’avait pla­cé
Steve n’est plus qu’une gros­sière cari­ca­ture d’être humain

          […]

         De pro­fun­dis
         Oui, des pro­fon­deurs, Steve Biko crie
         Et réclame non pas ven­geance, mais jus­tice
         Justice pour tous les Noirs de la terre
         Justic
         Exigent ses tempes enfon­cées
         Ses oreilles muti­lées
         Ses pom­mettes fra­cas­sées

          […]

Depuis la mort de Steve Biko, en 1977, l’histoire et la jus­tice ont-elles fait un bond en avant ou pati­né sur place ?
Ici et là, le mili­tan­tisme prend le pas sur la poé­sie : il faut, on doit…

 

         La peine de mort, cet assas­si­nat légal
Doit dis­pa­raître des socié­tés civi­li­sées

 

Parfois, Jean Métellus se fait péda­gogue et le recueil prend des airs de manuel d’histoire.

 

         NELSON MANDELA

         Né le 18 juillet 1918
        Dans un siècle fié­vreux et tumul­tueux
Terrifiant et scan­da­leux
Aux fron­tières du Natal

 

Le but du poète n’est-il pas alors exclu­si­ve­ment de rendre hom­mage ? Cela peut las­ser, à la longue. Quand la parole se fait trop didac­tique, il manque au lec­teur la musique des mots. Ici par exemple :

 

         Après sa jour­née de sur­veill
         Mandela doit révi­ser les cours de Ford Hare

 

Bien sûr, ceux qui admirent Nelson Mandela seront tou­chés par cer­tains pas­sages.

 

         Et Mandela au bras de sa pre­mière amante, le 10 mai 1945
Entouré de mineurs, d’ouvriers, d’employés de mai­son
De femmes de toutes caté­go­ries
Marche dans Market Street
Et remonte avec l’impressionnant cor­tège
Vers les quar­tiers de Hillbrow et de Braamfontein
Qu’il est beau Mandela ce jour-là
À la tête d’un défi­lé paci­fique
D’une mani­fes­ta­tion pré­cé­dée de fan­fares
Où une foule joyeuse chante, danse
Exorcisant la crainte de voir voler les bâtons et les balles

 

Cela rap­pelle ces mer­veilleuses images de foules dan­sant et chan­tant, le cou­rage qu’il leur a fal­lu…
Quand il s’éloigne des grandes figures, la parole de Métellus a davan­tage d’intensité.

 

         L’espoir timide des­sine une voie nou­velle
Je remonte le ver­so de la nuit
Rejoignant le jour qui che­mine soli­taire
Accordant mon souffle à la cla­meur de la lumière
À l’orchestre indomp­té des dési­rs

 

 

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Pascale Trück

Pascale TRÜCK vit en Bourgogne, où elle est ensei­gnante. Elle a col­la­bo­ré à plu­sieurs revues et maga­zines lit­té­raires. Dans Recours au Poème, elle a pro­po­sé une chro­nique poé­tique du roman. Car la poé­sie s’y trouve par­fois. Les romans qu’elle a mis en avant ont su la cap­ter. Elle se consacre aujourd’hui à l’écriture théâ­trale. Sa pre­mière pièce, Si le vent tourne, a été édi­tée en 2015 (aux édi­tions La Fontaine). 

http://​www​.theatre​-contem​po​rain​.net/​t​e​x​t​e​s​/​S​i​-​l​e​-​v​e​n​t​-​t​o​u​r​n​e​-​P​a​s​c​a​l​e​-​T​r​u​ck/

 

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