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Les longs poèmes de Dany LAFERRIÈRE

Par | 2018-02-22T18:00:20+00:00 23 juillet 2012|Catégories : Chroniques|

Tout se pas­sait jusque là comme si, dans l’œuvre de Dany LAFERRIÈRE, de roman en roman – de récit roman­cé en récit roman­cé, devrait-on dire – la même parole se pro­lon­geait, tra­ver­sée par le même souffle poé­tique. En cela, Dany LAFERRIÈRE est bien un Haïtien, même s’il s’est exi­lé il y a plu­sieurs décen­nies main­te­nant. Ce pauvre caillou qu’est Haïti four­mille de poètes. Certains vivent ailleurs mais ils ne s’éloignent que géo­gra­phi­que­ment. Dany LAFERRIÈRE est la preuve vivante que l’éloignement n’entraîne pas une fin nette et bru­tale de la com­pli­ci­té avec les gens, la langue, les pay­sages, les bruits, les odeurs, les mythes et la poé­sie. Bien au contraire. L’union semble confor­tée par la dis­tance. En même temps, cette com­pli­ci­té entre Dany LAFERRIÈRE et Haïti porte la trace de la sépa­ra­tion. Et c’est jus­te­ment cette sépa­ra­tion qui est au cœur du der­nier livre édi­té chez Grasset, Chronique de la dérive douce.

D’autres roman­ciers haï­tiens sont aus­si poètes, sont avant tout poètes. En 2011, lors d’un entre­tien qu’il nous accor­dait (dans le maga­zine en ligne La Cause Littéraire) après la paru­tion de son roman La belle amour humaine chez Actes Sud, Lyonel TROUILLOT nous expli­quait :
« Le texte de fic­tion consti­tue aus­si un corps sonore.  […] je suis mal­heu­reux à la lec­ture d’un texte sans musique, sans rythme. Peut-être cela vient-il d’un rap­port pri­vi­lé­gié à la poé­sie […]. »

L’essence poé­tique des textes de Dany LAFERRIÈRE est visible d’emblée : la forme de L’énigme du retour est, dès le début, celle d’un long poème. Pour dire la mort du père du nar­ra­teur, l’auteur écrit

La nou­velle coupe la nuit en deux.
L’appel télé­pho­nique fatal
que tout homme d’âge mûr
reçoit un jour.
Mon père vient de mou­rir.

La moi­tié du roman sera construite ain­si.

Il m’a don­né nais­sance.
Je m’occupe de sa mort.
Entre nais­sance et mort,
on s’est à peine croi­sés.

Bien enten­du, il ne suf­fit pas d’aller à la ligne tous les trois ou quatre mots pour pas­ser du roman au poème. Il ne s’agit pas seule­ment d’une ques­tion de forme, de rythme. Le but du voyage dont il est ques­tion dans L’énigme du retour est poé­tique lui aus­si : le nar­ra­teur veut rame­ner son père – l’esprit de ce der­nier, car son corps est res­té à Brooklin – à Baradères, son vil­lage natal. Ne faut-il pas être poète pour entre­prendre de telles choses, pour croire encore à l’impalpable, à l’invisible ? Le nar­ra­teur de Pays sans cha­peau – autre grand livre de Dany  LAFERRIÈRE – était aus­si en contact per­ma­nent avec les morts. Il lui suf­fi­sait de ver­ser la moi­tié de sa tasse de café par terre en les nom­mant pour les sen­tir à ses côtés. Dans L’énigme du retour, la dis­tance paraît plus grande entre le nar­ra­teur et son pays (les gens, leurs morts, leurs croyances…). Plus de dix ans ont pas­sé entre les deux voyages. Windsor dort à l’hôtel ; tout se passe comme s’il était deve­nu un étran­ger sur sa terre.
Alors c’est Césaire – une sorte de père de sub­sti­tu­tion – qui accom­pagne le nar­ra­teur de L’énigme du retour par­tout. Ils sont faits du même bois : doux à l’extérieur, en colère au-dedans. La situa­tion en Haïti est insou­te­nable pour qui vient du monde pro­té­gé, du Nord.

Dans le der­nier roman publié par Grasset, Chronique de la dérive douce, la forme est iden­tique mais on ne retrouve pas la fibre poé­tique des deux romans du retour au pays. Le livre a en fait été écrit avant Pays sans cha­peau et édi­té à Montréal en 1994. LAFERRIÈRE y raconte son arri­vée à Montréal, en 1976. Il vient de fuir la dic­ta­ture haï­tienne et débarque en terre incon­nue. Trouver à man­ger et où dor­mir sont au départ ses seules pré­oc­cu­pa­tions. Grâce à l’aide du bureau des immi­grés, il peut louer une petite chambre.

J’ai hâte de m’étendre
sur ce mate­las sans drap,
les bras en croix,
tout en pen­sant que
c’est la place
que j’occupe dans cette galaxie.

Les quar­tiers où il pose sa valise sont pleins de pauvres hères. Il n’arrive à jeter l’ancre nulle part. Dehors, il observe les hommes en cra­vate, les pigeons…

Quand je m’ennuie,
j’achète un ticket
et je passe la jour­née
dans le métro
à lire les visages

Mais aucun de ces visages ne se tourne vrai­ment vers lui.
Et si les choses s’arrangent un peu avec l’arrivée dans sa vie de Julie et de Nathalie, le style, lui, reste plu­tôt sec. On est loin du lyrisme que réveille chaque retour au pays, lyrisme auquel nous avait habi­tués l’auteur, sur­tout dans Pays sans cha­peau où le rêve du nar­ra­teur et les mythes de son pays avaient le pou­voir de faire recu­ler le réel et la misère. Il y était ques­tion d’un Pays Rêvé peu­plé d’hommes étranges qui se satis­fai­saient d’un repas par tri­mestre et vivaient en accord avec la nature. À la fin du roman, le nar­ra­teur racon­tait son ami­tié pour un peintre.
Je pas­sais mes jour­nées entières avec lui. Il ne savait ni lire ni écrire. Il ne savait que peindre. Des pay­sages gran­dioses. Des fruits énormes. Une nature luxu­riante. Des femmes droites, hié­ra­tiques, qui des­cendent des mornes avec d’énormes paniers de légumes sur leur tête. Il pei­gnait aus­si des ani­maux de la jungle équa­to­riale. Tout était tou­jours vert, abon­dant, joyeux. […] Un jour, un jour­na­liste du New-York Times est arri­vé.
– Baptiste, lui deman­da-t-il, pour­quoi pei­gnez-vous tou­jours des pay­sages très verts, très riches, des arbres crou­lant sous les fruits lourds et mûrs, des gens sou­riants, alors qu’autour de vous, c’est la misère et la déso­la­tion ?
Moment de silence.
– Ce que je peins, c’est le pays que je rêve.
– Et le pays réel ?
– Le pays réel, mon­sieur, je n’ai pas besoin de le rêver.

À Montréal, le rêve bat en retraite et le réel devient tout puis­sant. Ni les voix des morts ni les mythes ne sont plus per­cep­tibles. Le rêve appa­raît, de temps à autres,  mais rejoint aus­si­tôt le néant.
 

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