> A propos d’Aimé Césaire (1)

A propos d’Aimé Césaire (1)

Par |2018-07-11T12:35:35+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Aimé Césaire, Critiques|

Aimé Césaire, La poé­sie

 

Au bout du petit matin, une autre petite mai­son qui sent très mau­vais dans une rue très étroite, une mai­son minus­cule qui abrite en ses entrailles de bois pour­ri des dizaines de rats et la tur­bu­lence de mes six frères et sœurs, une petite mai­son cruelle dont l’intransigeance affole nos fins de mois et mon père fan­tasque gri­gno­té d’une seule misère, je n’ai jamais su laquelle, qu’une impré­vi­sible sor­cel­le­rie assou­pit en mélan­co­lique ten­dresse ou exalte en hautes flammes de colère ; et ma mère dont les jambes pour notre faim inlas­sable pédalent, pédalent de jour, de nuit […]

 

Tout le monde la méprise, la rue Paille. C’est là que la jeu­nesse du bourg se débauche. C’est là sur­tout que la mer déverse ses immon­dices, ses chats morts et ses chiens cre­vés. Car la rue débouche sur la plage, et la plage ne suf­fit pas à la rage écu­mante de la mer.

L’éditeur, le Seuil, nous fait entrer par la grande porte : le Cahier d’un retour au pays natal, texte incroyable que tra­versent des vents d’une grande vio­lence, mais qui offre aus­si de belles accal­mies.

Né dans la pau­vre­té dont il est ques­tion ci-des­sus, Aimé Césaire a regar­dé au-delà de la mai­son déla­brée où il vivait enfant. Ses yeux se sont posés sur la terre : la terre où tout est libre et fra­ter­nel. Et cela l’a pous­sé à par­tir, à voya­ger.

 

Aimé Césaire, La poé­sie, Éditions du
Seuil, 2006, 552 pages, 25 €.

Dans le long poème qu’est ce Cahier d’un retour au pays natal, on ren­contre Toussaint Louverture et Léopold Sédar-Senghor, on part pour le Congo, le Zambèze, on se retrouve dans la cale d’un bateau. Coups de fouet, révoltes et cadavres. Mais ce qui monte, peu à peu, dans ce texte, est moins la colère que l’allégresse et l’amour. Parce que le poète s’est lan­cé – très tôt – un défi : trou­ver la force de se rele­ver afin de voir son hori­zon gran­dir. Aimé Césaire a vingt-six ans quand une pre­mière ver­sion du texte est publiée à Paris, en 1939, dans la revue Volontés.

debout sur le pont
debout dans le vent
debout sous le soleil
debout dans le sang

                     debout
                                 et
                                      libre  

 Il faut vingt-six années et un long poème de cin­quante pages pour pas­ser de la misère à l’espoir, de la souf­france de l’esclave à la joie de l’homme libre, pour être capable de chan­ter le monde. Passer de l’un à l’autre ne revient cepen­dant pas à oublier.

Que de sang dans ma mémoire ! Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont cou­vertes de têtes de morts. Elles ne sont pas cou­vertes de nénu­phars. Dans ma mémoire sont des lagunes. Sur leurs rives ne sont pas éten­dus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entou­rée de sang. Ma mémoire a sa cein­ture de cadavres !

Ce sang, jamais Aimé Césaire ne l’oubliera, mais il se mêle­ra à des choses lumi­neuses. Aimé Césaire n’est pas le poète du déses­poir. Le déses­poir est une petite mort, il n’en veut pas. Il s’ébroue quand il la sent mon­ter en lui. La lumière, le sel, le vent ou la voix fabu­leuse des forêts lui viennent alors en aide, le font reve­nir à la vie.

Les notes en fin d’ouvrage attirent notre atten­tion sur les variantes, d’une édi­tion à l’autre. Souvent, le poète pro­fite d’une réédi­tion pour écar­ter des poèmes et en épu­rer d’autres. La note écrite au sujet du recueil inti­tu­lé Soleil cou cou­pé nous per­met de com­prendre qu’à l’occasion de la seconde édi­tion du recueil, Aimé Césaire a choi­si de s’éloigner des pré­oc­cu­pa­tions qui étaient les siennes au moment de l’écriture – poli­tiques ou autres – comme s’il vou­lait, ain­si, « atteindre à l’universel ». Tout le monde asso­cie – à juste titre – Aimé Césaire à la négri­tude. C’est lui en effet qui a for­gé ce concept. Certains oublient qu’il était aus­si l’auteur d’une poé­sie moins ancrée dans l’histoire – et la tra­gé­die – de son peuple.

sur­tout emporte mes rives
élar­gis-moi 

Et il sou­haite à son peuple la même chose :

peuple d’abîmes remon­tés
peuple de cau­che­mars domp­tés
peuple noc­turne amant des fureurs du ton­nerre
demain plus haut plus doux plus large

 

 Il est à la fois enra­ci­né par les cinq sens à la terre et au ciel de son île (par­fums, oiseaux, arbres et fou­gères arbo­res­centes, brumes, fruits et soleil sont bien ceux de la Martinique) et homme par­mi les hommes, de toutes les lati­tudes, assoif­fé d’absolu, rêvant, aimant, ayant par­fois du mal à y croire et à dire, et sou­hai­tant alors écrire sur ses inca­pa­ci­tés. On ne s’étonne pas de trou­ver, pla­cée en exergue dans le recueil Moi Laminaire, une cita­tion de Goethe – une phrase tirée de Faust. La phrase va bien à Aimé Césaire :

Je grimpe depuis trois cents ans
Et ne puis atteindre le som­met

Il y a sur l’homme, en lui, des cica­trices, des traces de pro­fondes déchi­rures.

cette grande balafre à mon ventre

 

 La terre en exhibe aus­si quelques unes après le pas­sage des cyclones. Comme sa terre, Aimé Césaire se montre tour à tour fra­gile et fort. Fort de ses mots sur­tout. Les mots de la colère, quand tout semble per­du ; les mots de l’espérance, quand tout fré­mit de nou­veau et renaît du désastre.

Le livre se referme sur des poèmes res­tés inédits ou ayant fait l’objet d’une édi­tion à tirage limi­té.

Ne pas déses­pé­rer des lucioles
je recon­nais là la ver­tu.
les attendre les pour­suivre
les guet­ter encore.

Ces petites lueurs qui, tour à tour, appa­raissent /​ dis­pa­raissent me semblent dire ce qu’est la poé­sie. La parole du poète se gonfle de silences qui la rendent encore plus pré­cieuse ; la lumière qui naît de l’obscurité – même si son éclat est faible et éphé­mère – est son alliée.

mm

Pascale Trück

Pascale TRÜCK vit en Bourgogne, où elle est ensei­gnante. Elle a col­la­bo­ré à plu­sieurs revues et maga­zines lit­té­raires. Dans Recours au Poème, elle a pro­po­sé une chro­nique poé­tique du roman. Car la poé­sie s’y trouve par­fois. Les romans qu’elle a mis en avant ont su la cap­ter. Elle se consacre aujourd’hui à l’écriture théâ­trale. Sa pre­mière pièce, Si le vent tourne, a été édi­tée en 2015 (aux édi­tions La Fontaine). 

http://​www​.theatre​-contem​po​rain​.net/​t​e​x​t​e​s​/​S​i​-​l​e​-​v​e​n​t​-​t​o​u​r​n​e​-​P​a​s​c​a​l​e​-​T​r​u​ck/

 

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