> UNE RENCONTRE TARDIVE ET INTENSE

UNE RENCONTRE TARDIVE ET INTENSE

Par |2018-07-11T13:11:51+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Critiques, Jean Metellus|

Certes, je savais qu’il était un des pre­miers poètes et roman­ciers de langue fran­çaise en Haïti : l’ultime lec­ture enthou­siaste de Malraux, sur son lit de mort, avait été  « Au piri­pite chan­tant », son pre­mier recueil dont l’ample parole bous­cu­lait une poé­sie hexa­go­nale asphyxiée à l’époque par ses pré­ten­tieux labo­ra­toires. Certes, depuis 2005, il assis­tait aux déjeu­ners pari­siens du Journal des Poètes.

Malgré tout cela, Jean Metellus res­tait une figure  res­pec­tée mais loin­taine. Jusqu’au moment où, en 2009, au Comité des Biennales de poé­sie, nous pen­sâmes à une double pré­si­dence sym­bo­lique : un poète qui aurait repré­sen­té le pays le plus riche du monde et un autre qui aurait été l’emblème du plus pauvre de la pla­nète. D’un côté, Jimmy Carter ; de l’autre, Jean Metellus. On aurait ain­si mon­tré que la poé­sie appar­te­nait à tous, qu’elle était à la fois la force et la fra­gi­li­té de l’homme. Souffrant à l’époque et éloi­gné dans l’espace, Carter, très gen­ti­ment, renon­ça à nous rejoindre. Jean, qui vivait depuis long­temps à Paris, accep­ta tout de suite.

Ce qui, durant sa pré­si­dence, frap­pa cha­cun fut une double et rare qua­li­té : une humi­li­té dis­crète confi­nant à la timi­di­té et une extra­or­di­naire atten­tion à tous, péné­trée de la conscience du rôle à jouer. Metellus assis­tait à toutes les mani­fes­ta­tions. Quasi vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sa haute sil­houette de grand mam­mi­fère farouche, son regard ultra-atten­tif, sa bien­veillance, la sûre­té et l’économie de ses pro­pos, tout cela en fit un pré­sident idéal,  humble devant la poé­sie. Homme de contact mais  d’une grande réserve pudique et dont même les silences par­laient.

A par­tir de là, nous par­ta­geâmes une ami­tié solide et fidèle. Il m’envoya ses tra­vaux, jusqu’à son der­nier livre, « Empreintes » dans lequel cet homme de la terre et des élé­ments chante l’ivresse vitale, fai­sant une der­nière nique à une mort que, sans doute, il sen­tait venir. Tel Néruda, le poète vieillis­sant évo­quait dans la jubi­la­tion ces « Odes élé­men­taires » qui, tou­jours, dans un lan­gage bien à lui, le nour­ris­saient de leur sève.

Fin juin 2013, il fit l’effort de par­ti­ci­per avec la fidèle Anne-Marie au déjeu­ner pari­sien du Journal des Poètes. Ses yeux fié­vreux, son amai­gris­se­ment inquié­tant en fai­saient une manière de long papillon de nuit qu’on aurait sur­pris en allu­mant bru­ta­le­ment une ampoule dans le gre­nier où il rêvait .

 

Mémorial, par Josué Azor.

Jean n’est plus. A son pro­pos, on pour­rait évo­quer ce qu’Andrée Chédid, autre grande  et belle figure des Biennales, disait de Guillevic : «  Chez lui, on aime et admire autant l’homme que l’œuvre ».

Il n’est pas fré­quent, dans un monde poé­tique qui se refroi­dit, de croi­ser un tel por­teur de feu. Et le cha­grin de l’avoir per­du ne sera pas mince, car tout, chez ce grand poète, était intense et vrai.

 

Jean-Luc Wauthier

Jean-Luc Wauthier, né à Charleroi en 1950, est reve­nu, en 2008, vivre au pays du Père, l’Entre-Sambre-et-Meuse de Wallonie (Belgique). Président de la Maison inter­na­tio­nale de la Poésie-A Haulot de Bruxelles et Rédacteur en chef du Journal des Poètes, il a publié quelque vingt-cinq livres.

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