> José Bergamín, poète

José Bergamín, poète

Par |2018-11-18T22:25:46+00:00 1 octobre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Canto roda­do veut dire « galet ». Un can­to c’est un chant, et aus­si un caillou. Rodado : il a été rou­lé, char­rié dans les eaux vives et ne doit sa dou­ceur qu’à des chocs répé­tés que le tumulte et l’écume ont main­te­nu invi­sibles et inau­dibles.

Elle a l’air douce la poé­sie de José Bergamín, ses aspé­ri­tés ne se voient pas :

Tengo mie­do al silen­cio
y temo las pala­bras
que al decir­lo lo escon­den
como si lo cal­la­ran.

Me da mie­do esa hora
silen­cio­sa del alma
en que todo se hunde
porque todo se cal­la.

José Bergamín, La cla­ri­dad desier­ta, p.67

Ce qui donne en fran­çais : J’ai peur du silence, et je crains les phrases qui pour le dire l’étouffent comme si elles le tai­saient. Cette heure me fait peur, cette heure silen­cieuse de l’âme dans quoi tout s’abîme parce que tout se tait.

Les essais de José Bergamín sont déjà fami­liers au public fran­çais grâce aux tra­duc­tions de Florence Delay et d’Yves Roullière. La per­son­na­li­té lit­té­raire, poli­tique et reli­gieuse de cet auteur est excel­lem­ment évo­quée dans les actes du col­loque tenu à Nanterre en 2008, volume qui contient en outre les entre­tiens qu’André Camp avait menés avec Bergamín pour France culture en 1965.

Mais l’œuvre poé­tique, dont Turner a publié les sept volumes, n’a pas fait à ce jour l’objet de publi­ca­tions sub­stan­tielles dans notre langue. Yves Roullière, que j’avais contac­té en com­men­çant à tra­vailler sur ce dos­sier, res­tait d’ailleurs très dubi­ta­tif sur la pos­si­bi­li­té de bien la rendre en fran­çais. Il s’en dégage pour­tant une impres­sion de faci­li­té : le voca­bu­laire et la syn­taxe sont d’une rare sim­pli­ci­té. Quant aux  sujets, aux motifs : du début à la fin, il semble que ce soient les mêmes. Cette sorte d’ascèse ver­bale le dis­tingue des autres poètes de la géné­ra­tion de 27. Pas de réfé­rences d’histoire ni de varié­té de pay­sages, seule­ment des détails, des ins­tants… N’allons pas pour autant croire à une dila­ta­tion des petits riens. Pour la forme on serait proche de Guillevic et pour l’esprit dans la pos­ture de Ponge. Mais en disant cela je ne dis rien, je pose des pan­neaux indi­ca­teurs.

Les mêmes mots reviennent d’un vers à l’autre et d’un poème à l’autre comme des échos. Bien qu’ils soient banals : âme, flamme, cœur, main, vie, taire, répondre… il faut y voir la pre­mière dif­fi­cul­té qui s’oppose à la tra­duc­tion du fait de leur forte exten­sion séman­tique dans les deux langues, exten­sions qui ne coïn­cident pas sou­vent.

Pour autant, Jeanne Marie n’a pas été décou­ra­gée, elle assure avoir tra­duit en toute modes­tie. Je sens une jus­tesse dans ses choix, je vou­drais que l’on soit sen­sible à la géné­ro­si­té de sa démarche.

Dans ses essais, comme l’écrit Yves Roullière, Bergamín pro­cède « par de per­pé­tuels coq à l’âne, idéa­tions, calem­bours, contre­pieds, cela même qu’il théo­ri­sa (…) sous le terme de dis­pa­rates ». Sa poé­sie, par contre, avance d’un pas court, revient un peu en arrière, va de côté mais sans perdre son che­min ini­tial. C’est ras­su­rant, musi­cal et, si l’on tient compte des répé­ti­tions dont je par­lais plus haut, très vite ver­ti­gi­neux.

Chemin dis­cret. Peut-être une parole qui craint de faire fuir quelque chose, de voi­ler par une trop forte affir­ma­tion le véri­table pro­pos. Et en même temps l’énoncé, net, sans hési­ta­tion, a la sim­pli­ci­té tran­chante du pro­verbe. Ce sont des poèmes qui n’occupent pas beau­coup de place sur une page, mais en même temps le blanc qui les entoure n’a rien d’orgueilleux. Au bord du silence, mais — le para­doxe de la pre­mière strophe du poème en exergue, sans doute — on n’est jamais cer­tain qu’il s’agisse d’une dis­pa­ri­tion ou d’une appa­ri­tion.

Elle se tient là, la poé­sie de Jose Bergamín. Moins sou­cieuse de décla­rer que de pla­cer la parole au plus juste. Une jus­tesse mobile, duc­tile, qui requiert une grande éco­no­mie de moyens rhé­to­riques, une poé­tique sobre qui se frotte au soleil, à l’abîme, comme dans ses meilleures après-midi l’art de com­battre les tau­reaux. Ah ! le « toreo » ! auquel il a consa­cré des écrits capi­taux : « … le tore­ro trouve son rythme, sa pause et sa mesure de façon magique, comme le poète et le pro­sa­teur lorsqu’ils écrivent » (in « Le toreo, ques­tion pal­pi­tante », tra­duit par Yves Roullière, Les fon­deurs de briques, 2012, p.154) .

Bergamín parle quelque part de la simi­li­tude des passes de la tau­ro­ma­chie. Leur côté répé­ti­tif ne le gênait pas. On pour­rait, sans en dire du mal, qua­li­fier ses poèmes de ren­gaines. J’ai fait lire à mon ami Xavier Garcia-Larrache un poème que je ne connais­sais qu’en lec­ture silen­cieuse ; il a tout de suite pla­cé les accents, les syn­copes, les reprises de souffle, les a incar­nés puis a dit natu­rel­le­ment recon­naître l’inspiration popu­laire des coplas, ces airs anda­lous qui ont for­gé la langue de Bergamín. Sans par­ti­tion, ses vers en appa­rence si peu expres­sifs chantent dès qu’un natu­rel les déclame. C’est ce qui fait que leur côté répé­ti­tif n’est jamais las­sant.

Ce retour du même est moins obses­sion­nel qu’excavateur. Le retour et le retour­ne­ment des mêmes expres­sions, leur remise sur le métier, loin de finir en épure, ont su, comme c’est le cas pour les saintes Écritures, conser­ver dans ces vers d’apparence très calmes toute la ten­sion de la vie humaine, de sa rai­son et de ses pas­sions. Chez Bergamín, la langue est taillée facette après facette comme elle l’a été par ces siècles d’exégèse et de répé­ti­tion qui ont conduit à la per­fec­tion lyrique de la litur­gie catho­lique.

Bergamín ne construit pas un style per­son­nel, son écri­ture est comme une œuvre col­lec­tive (mais ten­due) que le mot de tra­di­tion résu­me­rait un peu vite. Il a com­men­cé à publier de la poé­sie alors que ses essais lui assu­raient déjà beau­coup de recon­nais­sance (et d’ennuis), à l’âge où on se fiche d’être sin­gu­lier et où le dire se veut simple célé­bra­tion… je n’aurais pas le culot de (faire) croire que je sais de quoi !

 

 
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