> La poésie au secret, Jean Cassou, Julien Blaine

La poésie au secret, Jean Cassou, Julien Blaine

Par |2018-09-23T16:22:27+00:00 25 septembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

La barque funé­raire est, par­mi les étoiles,
longue comme le songe et glisse sans voi­lure,
et le regard du voya­geur hori­zon­tal
s’étale, nénu­phar, au fil de l’aventure.

Cette nuit, vais-je enfin ten­ter le jeu royal,
ren­ver­ser dans mes bras le fleuve qui mur­mure,
et me dres­ser, dans ce contour d’un lin­ceul pâle
comme une tour qui croule aux bords des sépul­tures ?

L’opacité, déjà, où je passe fris­sonne,
et comme si son nom était encor Personne,
tout mon cadavre en moi tres­saille sous ses liens.

Je sens me par­cou­rir et me res­sus­ci­ter,
de mon front magné­tique à la proue de mes pieds,
un cri silen­cieux, comme une âme de chien.

Dès le pre­mier vers, la rigueur musi­cale résiste, se lève, marche et tra­verse les murs de la pri­son. Le fleuve […] mur­mure contre le grand à vau-l’eau de l’époque(1).
Rares sont les édi­tions sco­laires que j’aime à gar­der dans la poche de mon blou­son, mais celle-ci… Ne serait-ce que pour la sta­tue inache­vée de Michel-Ange repro­duite en cou­ver­ture, où je vois l’homme s’érigeant de l’immanence de la pierre. Dans un remar­quable com­men­taire, Bertrand Leclair écrit :

Jean Cassou a-t-il son­gé, dans sa cel­lule, aux pri­son­niers de Michel-Ange, cette image par­faite de la non-vie à laquelle est réduit tout homme enchaî­né (…) ? On peut se le deman­der, et tout par­ti­cu­liè­re­ment en lisant le deuxième des son­nets com­po­sés au secret, dont la strophe ini­tiée par « ce n’est vie ni non plus néant » fait écho à un pas­sage de l’Enfer de Dante, s’écriant (…) « Je n’étais pas mort, et je n’étais plus en vie.(…) »

Comment ne pas pen­ser à René Char, au fond de sa turne de résis­tant, médi­tant sur la Madeleine à la chan­delle.

Déçu sera celui qui s’attend à des cris de révolte. C’est très lit­té­raire, dénué de vio­lence ver­bale — nul sang impur ne vient abreu­ver ces vers —, et pour­tant on l’entend pal­pi­ter aux portes, l’odieuse réa­li­té. Cassou avait-il pres­sen­ti le grand ave­nir pro­mis à la bar­ba­rie ? Sa rigueur d’écriture dres­sée contre tout glis­se­ment hyp­no­tique et ten­tant anti­cipe son enga­ge­ment des années d’après guerre où il se dépren­dra du charme com­mu­niste, et même de la gloire gaul­liste. Le dos­sier bio­gra­phique de cet ouvrage revi­go­rant fait en outre revivre des acteurs du monde intel­lec­tuel et poli­tique dont on fait bien de rap­pe­ler l’intelligence et la pro­bi­té : Jean Zay, Claude Aveline, pour ne citer qu’eux.

Il paraît si loin ce temps où la lec­ture était pro­hi­bée et où le pri­son­nier dévo­rait la page après avoir appris le poème par cœur… Est-il si ras­su­rant notre temps de dis­po­ni­bi­li­té illi­mi­tée ? Corollairement, le secret (du moins dans son prin­cipe) paraît abo­li. Mais je me sens cap­tif. Car c’est bien la rai­son qui est mise au secret quand une cité affo­lée oblige des femmes à se dévê­tir sur la plage. Voilà une cap­ti­vi­té certes très douce, on peut s’en accom­mo­der et ceux qui l’encouragent ne pensent pas à mal. De même qu’il semble anec­do­tique que des ministres en charge des affaires cultu­relles montrent presque sans gêne leur indif­fé­rence aux œuvres de Modiano et de Butor. Mon sen­ti­ment est que les Lettres crou­pissent dans l’ombre. Persiste, et tu seras sau­vé : que la fin du trente-troi­sième son­net de Cassou nous aide !

En matière de per­sis­tance, l’action poé­tique de Julien Blaine vient à l’esprit quand on sait qu’aux per­for­mances et aux publi­ca­tions doit s’ajouter le rôle poli­tique qui fut le sien dans la créa­tion de la Maison de la poé­sie de Marseille. Le livre qu’il nous offre hui ne se lit pas sur les bancs de l’école. Beaucoup de pho­tos et de tableaux dans un enchaî­ne­ment qui de sur­pre­nant ou sur­réa­liste qu’il paraît d’abord conduit le lec­teur à tou­cher, tac­ti­le­ment, la chair par­lante du monde d’aujourd’hui : À l’entrée du Sik à Pietra, creu­sée dans le rocher : la porte en l’honneur de la déesse de la langue. La même déesse de la langue qui creu­sa la muraille de Cassou ?
Page 94, une pho­to mon­trant des four­mis à la curée d’un grillon mort est ain­si com­men­tée : Attaqué par les 8 et les ∞, tan­tôt hori­zon­taux tan­tôt ver­ti­caux tan­tôt obliques, la mort du cri­cri grillon chan­teur… La Fontaine n’est pas loin. Le 8, nombre un peu plus « maté­ria­liste » que le 7, mis en rela­tion avec l’infini. Simple jeu gra­phique ? J’entends la ren­contre de la comp­ta­bi­li­té tatillonne avec la déme­sure. N’est-ce pas là le bla­son des nou­veaux puis­sants ?
Ce livre est une explo­sion de cou­leurs et de registres de dis­cours, Blaine creuse et creuse sa phrase, par mor­ceaux d’autobiographie qui inter­rogent le rap­port ten­du de la per­sonne et du monde. Mais ce qui en fait sur­tout la sin­gu­la­ri­té, c’est l’impression de bri­co­lage qu’il laisse. Si seule­ment l’on pou­vait entendre ce mot comme un com­pli­ment ! Adressé à ce qui n’est pas lisse, riche en faux départs. Quand les drones tueurs glissent sans bruit vers leur cible, Blaine cli­quette, grince, avance de tout son poids et de son âge. Le sens se construit avec des maté­riaux dis­pa­rates. Autre forme qui résiste.

 

Là, les lettres ne sont plus là :
ce ne sont que leur empreinte

Je me deman­dais en com­men­çant cet article ce qui me condui­sait à mettre ensemble ces deux livres et quel rap­port il pou­vait y avoir entre la phrase rigou­reuse de Cassou et le bri­co­lage de Blaine. Sans doute, dans les deux cas, est-ce l’édification, tel­le­ment frêle mais par­lante, de la per­sonne humaine (2).
Pas mal d’individus rêvent de s’en débar­ras­ser, de la per­sonne humaine. Non ?

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1. À vau-l’eau que cachait bien mal le numé­ro d’haltérophilie de foire de Drieu dans les pages de son Journal poli­tique paru en cette même année 1941.

2. Dans un long article, Regarder les choses en face ; à pro­pos du diver­tis­se­ment chez Capograssi, Jean-Louis Poirier consacre de remar­quables déve­lop­pe­ments à Pascal ; in revue Conférence n°42, 2016.

 

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