> La poésie de vive voix, une lecture de Muriel Stuckel

La poésie de vive voix, une lecture de Muriel Stuckel

Par |2018-01-02T15:13:39+00:00 30 novembre 2015|Catégories : Essais & Chroniques, Muriel Stuckel|

Le poème veut aller vers un Autre, il a besoin de cet Autre, il en a besoin en face de lui. Il le recherche, il se pro­met à lui.
(Paul Celan, Le Méridien)

Pour sa 118e lec­ture, l’association Ouï Lire a accueilli Muriel Stuckel, poète, cri­tique et pro­fes­seur de lit­té­ra­ture en khâgne au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg. Elle a publié en mars 2011 aux édi­tions Voix d’encre, Eurydice désor­mais, avec des pein­tures de Pierre-Marie Brisson, et en octobre 2013, L’insoupçonnée ou presque, avec des pein­tures de Laurent Reynès.

Ce moment pri­vi­lé­gié autour de la lec­ture pro­po­sée par l’auteur(e) a per­mis une nou­velle fois de véri­fier que la poé­sie répond à l’écho qui s’éveille en cha­cun, quand des mots choi­sis par d’autres se mettent à par­ler en nous. C’est aus­si l’occasion d’établir un contact sen­sible avec la voix du poète invi­té dési­reux par sa pré­sence de don­ner corps à son enga­ge­ment poé­tique. Malgré sa situa­tion en retrait et une faible visi­bi­li­té dans la socié­té, la poé­sie conserve un indé­niable pou­voir d’appel offrant un espace de liber­té à conqué­rir, une invi­ta­tion à sor­tir de soi-même lors des lec­tures publiques tou­jours mar­quées par la qua­li­té d’attention de l’auditoire qui se réjouit que la poé­sie vienne à sa ren­contre. Ainsi chaque lec­ture pro­pose par son style un éclai­rage par­ti­cu­lier à cette « voix de l’écrit » que l’association Ouï Lire contri­bue à faire entendre, depuis plus de vingt ans, quand des auteurs sont conviés à lire leurs propres textes.

Afin d’introduire cette séance, j’ai sou­hai­té non pas pré­sen­ter les livres de Muriel Stuckel mais faire part de mes réflexions sur la poé­sie qui font écho à l’exigence de son écri­ture poé­tique et à ma lec­ture de ses poèmes, avec quelques vers 1 en exergue pour com­men­cer :

Demeure pré­caire
Toi qui infuses
L’ivresse de l’élan

À peine si t’anime
Le désir de la durée
Seul le jaillis­se­ment
Se rêve pro­fon­deur
De l’instant per­pé­tuel

Demeure poé­sie
Toi l’absolu du verbe

Qui nous épies en silence
Tout au bout de la ligne

L’élan y sera notre mesure
(p. 98)

La ques­tion tou­jours ouverte de notre fini­tude, tel un prin­cipe actif où l’inquiétude vient se mêler au sou­ci du lan­gage, c’est cela même qui iden­ti­fie la poé­sie. Face à l’indéterminé, elle met en crise la rela­tion que nous avons à l’autre et le poème quand il se pré­sente dans sa sin­gu­la­ri­té, devient le lieu d’une ren­contre sous le signe du temps à l’issue jamais assu­rée. La poé­sie fait davan­tage encore, elle réclame le droit de tou­cher à cet objet intime qu’est la langue mater­nelle pour cha­cun d’entre nous. Ainsi ne cesse-t-elle de sor­tir du cadre conve­nu de la « com­mu­ni­ca­tion », d’aller tou­jours « plus avant », de cher­cher en quelque sorte son orien­ta­tion dans une rela­tion vivante qui sup­pose le désir de « prendre langue avec l’autre », au risque même du silence.

Le silence

Ponctuation
Passagère
De la poé­sie ?
(p. 136)

Du fait de cette ligne d’ombre qui cerne nos vies pour en sou­li­gner l’inachèvement, la limite à par­tir de laquelle pour­tant « quelque chose com­mence à être », nous ne pou­vons, cha­cun à notre manière, qu’appartenir à un ins­tant, dans la briè­ve­té du temps qui passe et demeure après nous, comme ce rayon de lumière qui ne cesse de vivre que pour sans cesse revivre à nou­veau. Seule la parole de poé­sie des­sine la pleine réa­li­té de l’existence, celle qui nous relie aux êtres et aux choses qui sont à nos côtés, dans la proxi­mi­té de cet ins­tant et de ce lieu dont nous sai­sis­sons les vibra­tions et où nous sen­tons que s’établit par tant d’échanges silen­cieux notre simple pré­sence au monde.

De der­rière les yeux
Le visible se tait

Toute forme se dis­sipe
Jusqu’à l’effacement
Même du mot néant

De der­rière les yeux
De ses échos nuan­cés
Le bruis­se­ment de l’encre
Redonne source

À notre mur­mure
Le plus infime

Peu à peu l’invisible
S’efforce d’advenir

Pour fran­chir nos pau­pières
De toutes ses lettres retis­sées

De der­rière les yeux
La venue proche

D’une imper­cep­tible genèse
(p. 13)

La poé­sie est cette clar­té conquise de l’éclair, cette mémoire plus en pro­fon­deur qui va tou­jours plus loin que nous, cette halte que n’assure pas le seul recours aux mots car, à l’approche du poème, elle réside avant tout dans l’attente d’une réponse et dans la preuve d’un éveil à soi vers l’immédiat d’un nou­veau soleil. Tel ou telle qui écrit l’aujourd’hui du poème afin que d’autres à leur tour en témoignent, cher­chant à se retrou­ver dans cette quête, se tourne réso­lu­ment vers quelque inter­lo­cu­teur incon­nu et lance un appel au cœur du temps avec le sou­ci de la poé­sie pour unique soif. Dans « Poésie noire et poé­sie blanche », René Daumal qui s’interroge sur la nature de ce « don » com­mun à tous poètes, recon­naît que « cette émo­tion cen­trale, pro­fon­dé­ment cachée en nous, ne vibre et ne brille qu’à de rares ins­tants ». Malgré l’incertitude qui met en doute pour lui-même la réa­li­té du « don poé­tique », en fin de compte, « chaque fois que l’aube paraît, le mys­tère est là tout entier », écrit-il en 1941 dans ce mani­feste pour une « poé­sie humaine » qui de fait ne peut être que « mêlée de blanc et de noir ».

Dans son recours à la parole et aux mots pour « créer un alliage de sens et de sons », la poé­sie excède les limites du lan­gage ordi­naire. Elle est para­doxa­le­ment, pour reprendre la défi­ni­tion qu’en donne Jean-Baptiste Para dans la revue Europe en mars 2002, « une pra­tique com­mune sans rien jamais de com­mun ». À pro­pos des « che­mins que l’on par­court, quand on pense à des poèmes », Paul Celan expli­quait en 1960 dans Le Méridien, lors de la remise du prix Georg Büchner, que ce sont des « che­mins sur les­quels on donne une voix au lan­gage, ce sont des ren­contres, les che­mins d’une voix vers un Tu qui l’écoute ». Unique témoin de ces ins­tants conju­guant à la fois « pré­sent et pré­sence », ce qui est don­né au-delà des mots dans la lumière du jour, tel un ravis­se­ment énig­ma­tique, le poème rejoint l’existence même dans ses contra­dic­tions et sa pré­ca­ri­té. Il est ce lieu sans équi­valent où s’articule « une autre voix que la sienne », celle qui pré­lude à l’évidence sou­daine d’instants de ren­contre.

Fouler le temps de notre pas vif
Seul dépas­se­ment de nos limites

Le fouiller d’une plume acé­rée
Le trouer de blancs ver­ti­gi­neux

Pour que s’envolent légères
Nos syl­labes les plus enfouies

Aux mots indo­ciles de les délier
Aux mots de tendre le fil du sens

À la poé­sie la mor­sure de la mémoire
À la poé­sie l’éclat de la résur­gence

Quand fré­mit l’ardeur ini­tiale
De nos pul­sa­tions obs­cures

Dépassement vital
De nos limites fra­giles

La poé­sie échap­pée ?
(p. 83)

Lumière fugi­tive entre deux obs­cu­ri­tés, la poé­sie depuis notre fini­tude, ce ver­sant de l’oubli où se perdent les che­mins dans l’illimité, éclaire l’avenir qui essaime ses ombres quand de nos ques­tions conti­nue à jaillir une voix qui ne cesse de naître, une voix fidèle à ce qui vient, un chant inapai­sable exi­lé par­mi les mots. Ainsi vêtu du défaut des langues, le poème tente sa chance entre la source qui bal­bu­tie dans la fraî­cheur de l’aube et le che­min qui ouvre sa brèche à la gra­vi­té du pré­sent, cet hori­zon immé­diat du monde qui ne cesse de nous faire signe. Avec le tré­bu­che­ment de la parole, com­mence l’invention du silence dont le poème fera son miel, por­té par l’impératif d’un « tra­vail d’amour » vers cette réa­li­té qui se mesure à notre étreinte.

De ses yeux rhé­nans
Au fond du fleuve

Quand l’or du mythe
S’est éva­po­ré

Le silence nous dévi­sage
(p. 10)

Dans le sus­pens de l’ombre mar­quant le pas sur les pierres du che­min, la poé­sie est cette parole qui se découvre et s’accorde à celui qui parle, tour­née vers « quelque des­ti­na­taire loin­tain ». C’est avec ces mots que Mandelstam défi­nis­sait son inter­lo­cu­teur, en attente d’une réponse, cher­chant à se retrou­ver dans cette « véri­té de parole » que la poé­sie tente de dévoi­ler. Faut-il encore consen­tir « à l’écouter », comme l’écrit Muriel Stuckel à pro­pos de son der­nier recueil L’insoupçonnée ou presque, pour que « la voix de poé­sie s’éprouve en nous comme résur­gence subrep­tice ». Ainsi a-t-elle fait une large place dans ses recueils à de « mul­tiples voix » dont « l’ample mélo­die » veille en arrière-plan des poèmes.

Parmi ces voix, citons entre autres Ovide, Nerval, Rilke, Yves Bonnefoy, Bernard Noël, Octavio Paz, Adonis, Marina Tsvétaïéva, Paul Celan, Edmond Jabès, Maurice Blanchot, André du Bouchet, autant de voix qui viennent nous rap­pe­ler, sur un mode inter­ro­ga­tif, que la « genèse de la poé­sie » s’enracine dans « la chair du temps ». Ces éveilleurs sont là pour nous rap­pe­ler que la poé­sie a une longue his­toire et qu’elle est une mémoire tou­jours plus ancienne que « l’acte de créa­tion qui se risque entre la page et les yeux » et qu’il s’agit de « sculp­ter, par le regard inté­rieur et la fra­gi­li­té du verbe, le sens de cette émer­gence » du poème à venir.

De toutes mes aubes

Celle de la mémoire
Qui brûle d’intensité

Quand le temps prend le goût
De l’éternité volu­bile

J’ai beau me taire
Ses mots me dépassent

Insoupçonnée ou presque

Comment ne pas consen­tir
À sa vigi­lante mor­sure ?
(p. 122)

Sur le car­ton d’invitation à cette lec­ture figure un extrait de la recen­sion de Julie Dekens dans la revue Europe où elle écrit en mars 2014 au sujet de L’insoupçonnée ou presque que ce recueil est véri­ta­ble­ment « le lieu d’une nais­sance, celle de la voix per­son­nelle de Muriel Stuckel ».

C’est en effet à l’écoute de cette voix, entre rythme et silence, que nous avons été conviés, le 30 mai 2015 à la média­thèque de Strasbourg.


Notes

  1. Les poèmes cités sont extraits de L’insoupçonnée ou presque.[]

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Alain Fabre-Catalan

Alain Fabre-Catalan est né en 1947 dans les Pyrénées-Orientales. Il vit en Alsace depuis 1967. Après des études de lettres à l’Université de Strasbourg, il a été pro­fes­seur de fran­çais dans l’enseignement secon­daire où il a ani­mé des ate­liers d’écriture.

Auteur de recueils de poé­sie et de livres d’artiste, il a publié en revues, poèmes et proses, frag­ments de son jour­nal d’écriture « La fabrique des jours » et tra­duc­tions, notam­ment du poète autri­chien Georg Trakl et du poète espa­gnol José Ángel Valente. Son recueil Avant l’éveil paru aux Éditions Pierron a obte­nu en 2001 le Prix de l’Académie des Marches de l’Est. Il a publié deux autres recueils de poé­sie aux Éditions Lieux-Dits, col­lec­tion Cahiers du Loup bleu, &cris-&crit, L’écriture ou le corps voi­sé en 2001 et La leçon du jour en 2003.

Publications et pro­jets en cours : Contribution à l’ouvrage de Charlotte Herfray, Penser vient de l’inconscient – Psychanalyse et “entraî­ne­ment men­tal”, publié aux Éditions Erès, mai 2012. Création d’une série de livres d’artiste pré­sen­tant des textes inédits de l’auteur Poésie & Proses (1990-2010), col­lec­tion Tiré à part, en micro-édi­tion. Descriptif et visuel à consul­ter sur le blog d’Alain Fabre-Catalan, demeu​re​no​made​.over​-blog​.com

Membre du Comité de rédac­tion de la Revue Alsacienne de Littérature, il est res­pon­sable du blog qui rend compte de l’actualité de la revue auprès de ses lec­teurs et informe les auteurs qui sou­haitent contri­buer à cette publi­ca­tion semes­trielle : lare​vue​-ral​.blog​spot​.fr

Pour toute infor­ma­tion ou prise de contact : contact.​larevue-​ral@​orange.​fr

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