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Le centenaire de la NRF

Par | 2018-05-26T00:46:23+00:00 5 juin 2013|Catégories : Revue des revues|

La NRF a eu cent ans. Ce n’est plus seule­ment une revue, c’est une ins­ti­tu­tion, d’autant qu’elle s’identifie dans l’imaginaire col­lec­tif et la réa­li­té édi­to­riale avec l’aventure des édi­tions Gallimard. Nous ne sommes pas ici de ceux, un peu mes­quins tout de même, qui passent leur temps à cas­ser du sucre sur les édi­tions Gallimard et la NRF, bien au contraire. Il y a en cela, ces res­sen­ti­ments fré­quents, une peti­tesse qui ne nous émeut guère. Non, ici, nous tirons notre cha­peau et nous saluons la vieille Dame bien vivante quand elle passe devant nous. Ce n’est pas être béats ou naïfs, nous savons bien que ni la NRF ni Gallimard ne publient que des chef d’œuvres. Non, il s’agit juste de recon­naître l’extraordinaire tra­vail mené là dans tous les domaines de la lit­té­ra­ture, de la pen­sée ou de la poé­sie. L’aventure de la NRF, dès 1908, puis de la NRF et de Gallimard, à par­tir de 1911, a tout sim­ple­ment pro­duit le fond le plus impor­tant de tout l’espace lit­té­raire et édi­to­rial fran­çais, avec un impact évident sur le monde entier. Chapeau bas, donc, et, n’en déplaise, cha­peau bas sans res­tric­tion aucune.

Au cœur de la NRF, il y a des hommes. Et de notre point de vue, celui de Recours au Poème, un homme admi­rable : Jean Paulhan. Gide, bien sûr, Rivière, oui, mais… avez-vous déjà regar­dé le visage de Paulhan ? Si tel n’est pas le cas, vous devriez. On y lit les contours d’une âme, et ce n’est humai­ne­ment pas si fré­quent. Ce bateau qu’est la NRF a vécu tant et tant de voyages qu’il est bien dif­fi­cile de les résu­mer, ici, tout comme du reste dans ce volume pro­po­sant au lec­teur les actes de trois col­loques cen­trés sur ce thème du cen­te­naire. Rien n’est donc exhaus­tif en ces pages, et de toutes les manières il y aurait pré­ten­tion à pen­ser pou­voir pré­sen­ter de l’exhaustivité en cette matière. La pré­ten­tion n’est pas rare au sein du monde lit­té­raire. Touche-t-elle la NRF en son his­toire ? Je ne le crois pas. Il y aurait même un texte inté­res­sant à écrire à pro­pos de « l’humilité de la NRF ». Sans doute, l’idée étant lan­cée, quelqu’un s’attellera un jour pro­chain à un tel tra­vail.

Trois col­loques, donc. Et ain­si un volume divi­sé en trois par­ties d’égal inté­rêt : Positions de la NRF, où huit contri­bu­tions reviennent sur ce que fut la NRF à ses débuts et dans ses rap­ports à l’esprit nor­ma­lien, le roman, l’avant-garde, la poé­sie… On lira avec plai­sir, dans cette pre­mière par­tie, le texte enle­vé, le texte de poète, de Jacques Réda, lequel fut aus­si direc­teur de la NRF au cré­pus­cule du siècle pas­sé ; viennent ensuite 11 contri­bu­tions consa­crée à La NRF, nais­sance d’un mythe, où l’on parle du style, de la place de la pre­mière NRF dans le pay­sage des revues de son époque, de Rivière et de Paulhan, de la notion de «  com­mu­nau­té NRF » ou encore des rela­tions de la revue avec l’étranger, à tra­vers les exemples de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Argentine ; la der­nière par­tie est la plus consé­quente, en taille, et aus­si celle qui concerne les pré­oc­cu­pa­tions les plus récentes au sujet de la revue, à l’exception de la période Drieu la Rochelle, laquelle ne fut d’ailleurs pas que cela, « la NRF de Drieu » comme l’on dit bête­ment, la sil­houette de Paulhan n’était pas loin, comme si une sorte de NRF invi­sible, clan­des­tine, pas­sait par là. Et d’ailleurs – cela ne plai­ra pas mais qu’y puis-je ? Tout en me fichant heu­reu­se­ment de plaire ou non – Drieu ne fut pas que le « Drieu de la NRF » comme l’on dit tout aus­si bête­ment, pas plus qu’il ne fut que ce « fas­ciste » dont on parle à tort et à tra­vers sans assez le lire, ni sur­tout le lire dans les dif­fé­rents contextes de la vie de cet homme /​ poète tor­tu­ré. Il n’y a pas eu tant que cela d’âmes bou­le­ver­sées de la sta­ture d’un Drieu, et elles sont somme toute assez rares aujourd’hui. On n’excusera évi­dem­ment pas les accoin­tances de Drieu avec le fas­cisme en rap­pe­lant les contra­dic­tions de l’homme/poète, sinon sans doute dans l’esprit de quelques attar­dés men­taux « lit­té­raires » qui écument encore par­fois (mais de moins en moins, c’est heu­reux) les tra­vées tar­dives des pla­teaux télé­vi­sés, au nom de la lutte sans cesse recom­men­cée contre la bête sans arrêt de retour. On rigole bien tout de même en obser­vant le défi­lé des âmes mortes qui pensent vivre au cœur des années 30 du siècle pas­sé. Messieurs, n’oubliez pas d’y prendre un peu de plai­sir.

Cette der­nière par­tie, L’esprit NRF : défi­ni­tion, crises et rup­tures (1909-2009), com­porte une ving­taine de contri­bu­tions, évo­quant entre autre Pontigny, Proust, la « que­relle Rivière », le sur­réa­lisme, la rela­tion de la NRF aux écri­vains catho­liques (quelle bêtise que cela – l’expression, pas la contri­bu­tion –, que signi­fie «  écri­vain catho­lique » ou « écri­vain chré­tien », rien évi­dem­ment), l’entre-deux-guerres, Jouhandeau, Arland, la cri­tique, le Collège de socio­lo­gie, la rela­tion Gaston Gallimard /​ Jean Paulhan, Bousquet, Céline… Quelle richesse que l’ensemble de ce volume, une véri­table his­toire de la NRF qui tou­che­ra tous ceux qui sont capables de vivre pas­sion­né­ment dans le giron d’une extra­or­di­naire aven­ture humaine autant que lit­té­raire ou poé­tique ! Nous ne pen­sons pas ici que lit­té­ra­ture et poé­sie appar­tiennent au même champ, c’est pour­quoi nous dis­tin­guons les termes. Paulhan et Breton ne nous en vou­dront pas.

On ne ren­dra donc pas compte d’un tel ensemble en détail. Quelques lignes sim­ple­ment sur les pré­oc­cu­pa­tions prin­ci­pales qui nous animent, ici, en ces pages : la poé­sie, et donc le rap­port de la NRF à la poé­sie ; les liens entre la NRF et le Collège de socio­lo­gie de Caillois et Bataille, et ain­si de la ques­tion du sacré, ques­tion de notre point de vue abso­lu­ment insé­pa­rable de celle de la poé­sie, tout autant que de celle d’une poé­tique de l’être humain. C’est pour­quoi Recours au Poème a été fon­dé. Sinon… À quoi bon ? Les cha­pelles « lit­té­raires » sont assez nom­breuses sans qu’il soit besoin d’y mettre son grain de sel sans convic­tion pro­fonde à défendre. Car, avec la poé­sie n’est-ce pas, c’est de l’entier de la vie de l’humain qu’il va, et d’un entier en lien extrême avec cet autre entier qu’est la vie en son ensemble. On l’aura com­pris, la poé­sie, ce n’est pas rien pour nous. Et ce n’est pas rien dans l’histoire de la NRF et dans celle de Gallimard, il suf­fit de jeter un œil au cata­logue de l’éditeur pour s’en convaincre. Une opi­nion qui ne nous empê­che­ra pas de consi­dé­rer comme tout aus­si impor­tant, par exemple, le cata­logue de Rougerie. En tout cas, poé­sie, sacré, Collège de socio­lo­gie, Daumal, Caillois, Paulhan, Breton, Bataille, pour faire vite, c’est cette NRF que nous aimons, et cette NRF existe au long, tout le long de l’ensemble de l’histoire de la revue ; car la NRF est revue à visages mul­tiples, contra­dic­toires et com­plé­men­taires en même temps, visages vivant les uns avec les autres, se ren­con­trant, se nour­ris­sant, et cette manière d’être de la revue ne per­met pas d’échapper au visage de Paulhan. Cette NRF-là, ouverte, por­teuse de tous les tour­ments de toutes les époques de son his­toire, c’est avant tout celle de Paulhan. Et nous tenons, ici, que la place occu­pée en France par la NRF résulte essen­tiel­le­ment de cette capa­ci­té à être cette NRF là. On remer­cie­ra donc Michel Jarrety de nous offrir un texte néces­saire autour de « La NRF et la poé­sie », ain­si que Louis Yvert de don­ner à lire une excep­tion­nelle étude consa­crée à « La NRF et le Collège de socio­lo­gie ». On ne mesure pas encore la réa­li­té de l’influence de cette der­nière opé­ra­tion en par­tie secrète, dans la vie de la pen­sée du siècle pas­sé.

 

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