Mémoire & Vestiges de la neige de Li Shangyin — 58 poèmes traduits du chinois classique

Par |2026-03-06T08:49:23+01:00 6 mars 2026|Catégories : Essais & Chroniques, Li Shangyin|

Poète majeur de la fin de la dynas­tie Tang, Li Shangyin (813–858) appar­tient à une généra­tion qui, au ixe siè­cle, renou­vela pro­fondé­ment l’art poé­tique chi­nois. Si la poésie des Tang est surtout con­nue en Occi­dent à tra­vers les grandes fig­ures du vii­ie siè­cle — Li Bai, Du Fu ou Wang Wei —, la péri­ode suiv­ante vit émerg­er une con­stel­la­tion d’auteurs d’une remar­quable inven­tiv­ité. Aux côtés de Li He, Du Mu ou Wen Tingyun, Li Shangyin en est l’une des voix les plus singulières.

La puis­sance de ses vers, leur den­sité allu­sive et leur étrangeté ont mar­qué durable­ment la tra­di­tion lit­téraire chi­noise. De l’esthétique raf­finée du « style de Xikun », sous les Song du Nord, jusqu’aux lec­tures mod­ernes de l’époque répub­li­caine, son œuvre n’a cessé d’inspirer cri­tiques et poètes. Le romanci­er et poète Fei Ming voy­ait même dans l’indistinction sub­jec­tive de la nar­ra­tion chez Li Shangyin et Wen Tingyun une forme pré­coce de ce que l’on appellerait aujourd’hui un courant de conscience.

Une part impor­tante de la poésie de Li Shangyin est con­sti­tuée de poèmes sans titre, écrits tout au long de sa vie et sou­vent con­sacrés à l’amour. Ces pièces brèves, d’une grande inten­sité émo­tion­nelle, mêlent sou­venirs, images sym­bol­iques, évo­ca­tions d’amantes ou de cour­tisanes, et fig­ures issues de la mytholo­gie ou de l’histoire. Leur obscu­rité par­fois volon­taire — faite d’allusions, de déplace­ments et d’échos — con­fère à ces poèmes une force sug­ges­tive singulière.

Le présent vol­ume rassem­ble cinquante-huit de ces poèmes, traduits du chi­nois clas­sique, présen­tés et annotés par Gilles Cabrero. Réu­nis ici dans leur qua­si-inté­gral­ité, ils per­me­t­tent de suiv­re au fil des années la manière dont, chez Li Shangyin, le désir se tisse au lan­gage, et com­ment la con­trainte formelle de la poésie régulière donne nais­sance à une inten­sité poé­tique d’une rare fulgurance.

 

Li Shangyin, Mémoire & Ves­tiges de la neige 58 poèmes traduits du chi­nois clas­sique, présen­tés et annotés par Gilles Cabrero, vagabonde, 978–2‑919067–67‑1, for­mat 14 x 21,5 cm, 256 pages, 23 €.

Extraits

  1. Soleil haut, Ri gao 日髙.

Cette pièce se présente comme une suite d’images sur l’inaccessibilité et la frus­tra­tion amoureuse. L’« anneau doré » est celui du heur­toir du « por­tillon » — lit­téralt, de la « porte latérale » (bian­men 便門) qui jouxte le por­tail —, où pen­dent des « lacs de bro­cart » un peu fanés. La « clé de jade » (yushi 玉, sens lit­téral) est une sorte de cade­nas ciselé dans cette gemme, muni d’une tige pour blo­quer le « ver­rou ». Un rideau en per­les de cristal entoure le lit de la demoi­selle, endormie à cette heure tar­dive — cause sans doute que la porte soit fer­mée… Dans le dernier vers, les pivoines (shaoyao 芍藥) des balustrades sont épanouiespowo 髲 a ici le même sens que po’e 駊騀, « élevé ». Le sec­ond qua­train com­pare les lieux à la Cité de Jade (Yujing 玉京), rési­dence de l’Empereur de Jade (Yudi 玉帝), aux « douze degrés, neuf portes ». L’« échelle de nuages » (yun­ti 雲梯) était une machine de guerre conçue pour assiéger les rem­parts au temps des Roy­aumes com­bat­tants (~475-~221). De même qu’il dés­espère d’atteindre les Immor­tels — dont le corps léger ne pro­jette aucune ombre —, l’auteur, sem­blable aux phalènes qui s’écrasent con­tre les écrans, se désole de ne pou­voir pénétr­er dans ces murs — cer­tains com­men­ta­teurs y virent une métaphore du palais impérial.

 

  1. 日髙

鍍鐶故錦縻輕拖
玉不動便門鎖
水精眠夢是何人
欄藥日髙紅髲

飛香上雲春訴天
雲梯十二門九關
輕身滅影何可望
粉蛾帖死幈風上 

  1. Soleil haut

Anneau doré, lacs tombant légers de vieux brocart
La clé de jade clôt le ver­rou du portillon
Qui rêve encore sous le rideau de cristal ? Haut
Le soleil, pivoines rouges des lices ouvertes

Leur par­fum gagne les nues, l’émoi s’adresse au Ciel
Échelle de nuages, douze degrés, neuf portes
Quel espoir d’un corps léger à l’ombre évanescente ?
Les phalènes poudreuses meurent sur les écrans

  1. Fleurs d’abricotier, Xing hua 杏花.

Cette pièce, datée de la dernière péri­ode de Li Shangyin, est une illus­tra­tion du jiejing shuqing 借景抒情, soit du « paysage comme allé­gorie des sen­ti­ments », la noblesse et la beauté des abri­cotiers en fleur étant ici asso­ciées au sort de l’auteur. Les lau­réats des con­cours man­darin­aux étaient con­viés, en effet, au « ban­quet des fleurs d’abricotier » (xinghua yan 杏花宴) dans les jardins impéri­aux de la « métro­pole » (shang­guo 上國) ; des années plus tard, de séjour en province, l’auteur assiste briève­ment à leur flo­rai­son. Les « rares clô­tures » et les « hauts murs », qui exposent ou qui oppressent, fig­urent les entrav­es à sa car­rière. Yujing est la rési­dence de l’Empereur de Jade (voir n° 6) et le par­adis des Immor­tels. Les jardins de Jin­gu (Jin­gu yuan 金谷園), con­stru­its à Luoyang par Shi Chong 石崇 (249–300), un opu­lent général des Jin occ. (266–317), abri­taient « Per­le verte », Lüzhu 綠珠, sa favorite, entre autres con­cu­bines. Le blanc de « céruse » (qian­hua 鉛華), mêlé à un excip­i­ent gras (ni 膩), ser­vait, comme en Occi­dent, à farder le vis­age ; le bois de can­neli­er, dur et aro­ma­tique, était un com­bustible de prix : ces vers sug­gèrent que le tal­ent de l’auteur, dont sub­sis­tent les traces, cou­ve encore sous la cen­dre. Pro­duit à Wux­ing 吳興 (act. Huzhou au Zhe­jiang), le « vin de bam­bou » (zhuyechun 竹葉春) s’obtenait en faisant macér­er les feuilles dans de l’alcool de riz. « Souche de pêch­er » (Tao­gen 桃根) est le titre d’un poème de Wang Xianzhi (voir n° 10-iv) dédié à sa con­cu­bine et à la sœur de celle-ci, « Feuille de pêch­er » (Taoye 桃葉), son autre épouse. Les « larmes de sang » sont celles de Du Yu (voir n° 10-ii). Fuchai 夫差 (?-~473) est le nom du dernier sou­verain de Wu, Wuwang 吳王 — l’initiateur du Grand Canal —, à la fin des Print­emps et Automnes (~770-~476). D’abord vic­to­rieux du roi Gou­jian de Yue, Yue­wang Gou­jian 越王勾踐, il fini­ra vain­cu et con­damné au sui­cide après que son rival lui aura présen­té Xishi 西施 (voir n° 21), une beauté « de perdi­tion » qui le détourn­era de son règne.

 

  1. 杏花

上國昔相値  1
亭亭如欲言
異鄉今暫賞
眽眽豈無恩

 援少風多力  2
牆髙月有痕
爲含無限意
遂對不勝繁

 僊子玉京路  3
佳人金谷園
幾時辭碧落
誰伴過黃昏

鏡拂鉛華膩  4
鑪藏桂燼溫
終應催竹葉
先擬詠桃根

莫學啼成血  5
從教夢寄魂
吳王采香徑
失路入煙邨

  1. Fleurs d’abricotier

Louées jadis à la métropole
Se dres­sant comme pour vous parler
Célébrées en ce lieu de passage
Peut-on les revoir sans émotion ?

 Au vent mau­vais de rares clôtures
De hauts murs où la lune s’éraille
Puisque sans borne est mon affection
Souf­frir ne puis tant d’exubérance

 Immortelle aux chemins de Yujing
Gra­cieuse des jardins de Jingu
En quel temps as-tu quit­té l’azur ?
Qui t’escortera au crépuscule ?

 Céruse effacée sur le miroir
Brais­es de can­neli­er dans le poêle
Buvons ore du vin de bambou
Souche de pêch­er, chan­tons d’abord

 Que tes larmes ne soient point de sang
Que tes rêves con­for­tent ton âme
Fuchai glane les sen­tiers fra­grantsEt se perd aux brumes des hameaux

Le papil­lon, Die 蝶.

Pièce de la matu­rité qui exprime sobre­ment les idéaux de l’auteur — dont l’espérance de la grâce navra l’existence.

 

孤蝶小徘徊
翩翾粉翅開
幷應傷皎潔
頻近雪中來

  1. Le papil­lon

Le papil­lon errant solitaire
Voltige blanch­es ailes ouvertes
Tant l’émeuvent can­deur et clarté
Que dans la neige sou­vent se perd

 

Présentation de l’auteur

Li Shangyin

Li Shangyin (chi­nois sim­pli­fié : 李商隐), ou Li Yis­han, né en 812 ou 813, mort en 858, est un poète chi­nois de la fin de la dynas­tie Tang.

Bibliographie 

La poésie de Li Shangyin se car­ac­térise par son ambiguïté et sa tech­nique très élaborée.

Li Shangyin a lais­sé un vol­ume de Notes (Li Yis­han zasuan, ou Zacuan), com­posées de listes hétéro­clites, dont il n’est pas impos­si­ble qu’elles soient la source des Notes de chevet de la Japon­aise Sei Shō­nagon. Les Notes de Li com­pren­nent quar­ante et une listes, empreintes de moral­isme. L’at­tri­bu­tion de ce vol­ume à Li Shangyin est toute­fois douteuse.

Li Shangyin est aus­si l’au­teur d’une biogra­phie du poète Li He, écrite une trentaine d’an­nées après la mort de ce dernier.

 

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