Poète majeur de la fin de la dynastie Tang, Li Shangyin (813–858) appartient à une génération qui, au ixe siècle, renouvela profondément l’art poétique chinois. Si la poésie des Tang est surtout connue en Occident à travers les grandes figures du viiie siècle — Li Bai, Du Fu ou Wang Wei —, la période suivante vit émerger une constellation d’auteurs d’une remarquable inventivité. Aux côtés de Li He, Du Mu ou Wen Tingyun, Li Shangyin en est l’une des voix les plus singulières.
La puissance de ses vers, leur densité allusive et leur étrangeté ont marqué durablement la tradition littéraire chinoise. De l’esthétique raffinée du « style de Xikun », sous les Song du Nord, jusqu’aux lectures modernes de l’époque républicaine, son œuvre n’a cessé d’inspirer critiques et poètes. Le romancier et poète Fei Ming voyait même dans l’indistinction subjective de la narration chez Li Shangyin et Wen Tingyun une forme précoce de ce que l’on appellerait aujourd’hui un courant de conscience.
Une part importante de la poésie de Li Shangyin est constituée de poèmes sans titre, écrits tout au long de sa vie et souvent consacrés à l’amour. Ces pièces brèves, d’une grande intensité émotionnelle, mêlent souvenirs, images symboliques, évocations d’amantes ou de courtisanes, et figures issues de la mythologie ou de l’histoire. Leur obscurité parfois volontaire — faite d’allusions, de déplacements et d’échos — confère à ces poèmes une force suggestive singulière.
Le présent volume rassemble cinquante-huit de ces poèmes, traduits du chinois classique, présentés et annotés par Gilles Cabrero. Réunis ici dans leur quasi-intégralité, ils permettent de suivre au fil des années la manière dont, chez Li Shangyin, le désir se tisse au langage, et comment la contrainte formelle de la poésie régulière donne naissance à une intensité poétique d’une rare fulgurance.

Li Shangyin, Mémoire & Vestiges de la neige 58 poèmes traduits du chinois classique, présentés et annotés par Gilles Cabrero, vagabonde, 978–2‑919067–67‑1, format 14 x 21,5 cm, 256 pages, 23 €.
Extraits
- Soleil haut, Ri gao 日髙.
Cette pièce se présente comme une suite d’images sur l’inaccessibilité et la frustration amoureuse. L’« anneau doré » est celui du heurtoir du « portillon » — littéralt, de la « porte latérale » (bianmen 便門) qui jouxte le portail —, où pendent des « lacs de brocart » un peu fanés. La « clé de jade » (yushi 玉, sens littéral) est une sorte de cadenas ciselé dans cette gemme, muni d’une tige pour bloquer le « verrou ». Un rideau en perles de cristal entoure le lit de la demoiselle, endormie à cette heure tardive — cause sans doute que la porte soit fermée… Dans le dernier vers, les pivoines (shaoyao 芍藥) des balustrades sont épanouies — powo 髲 a ici le même sens que po’e 駊騀, « élevé ». Le second quatrain compare les lieux à la Cité de Jade (Yujing 玉京), résidence de l’Empereur de Jade (Yudi 玉帝), aux « douze degrés, neuf portes ». L’« échelle de nuages » (yunti 雲梯) était une machine de guerre conçue pour assiéger les remparts au temps des Royaumes combattants (~475-~221). De même qu’il désespère d’atteindre les Immortels — dont le corps léger ne projette aucune ombre —, l’auteur, semblable aux phalènes qui s’écrasent contre les écrans, se désole de ne pouvoir pénétrer dans ces murs — certains commentateurs y virent une métaphore du palais impérial.
- 日髙
鍍鐶故錦縻輕拖
玉不動便門鎖
水精眠夢是何人
欄藥日髙紅髲
飛香上雲春訴天
雲梯十二門九關
輕身滅影何可望
粉蛾帖死幈風上
- Soleil haut
Anneau doré, lacs tombant légers de vieux brocart
La clé de jade clôt le verrou du portillon
Qui rêve encore sous le rideau de cristal ? Haut
Le soleil, pivoines rouges des lices ouvertes
Leur parfum gagne les nues, l’émoi s’adresse au Ciel
Échelle de nuages, douze degrés, neuf portes
Quel espoir d’un corps léger à l’ombre évanescente ?
Les phalènes poudreuses meurent sur les écrans
- Fleurs d’abricotier, Xing hua 杏花.
Cette pièce, datée de la dernière période de Li Shangyin, est une illustration du jiejing shuqing 借景抒情, soit du « paysage comme allégorie des sentiments », la noblesse et la beauté des abricotiers en fleur étant ici associées au sort de l’auteur. Les lauréats des concours mandarinaux étaient conviés, en effet, au « banquet des fleurs d’abricotier » (xinghua yan 杏花宴) dans les jardins impériaux de la « métropole » (shangguo 上國) ; des années plus tard, de séjour en province, l’auteur assiste brièvement à leur floraison. Les « rares clôtures » et les « hauts murs », qui exposent ou qui oppressent, figurent les entraves à sa carrière. Yujing est la résidence de l’Empereur de Jade (voir n° 6) et le paradis des Immortels. Les jardins de Jingu (Jingu yuan 金谷園), construits à Luoyang par Shi Chong 石崇 (249–300), un opulent général des Jin occ. (266–317), abritaient « Perle verte », Lüzhu 綠珠, sa favorite, entre autres concubines. Le blanc de « céruse » (qianhua 鉛華), mêlé à un excipient gras (ni 膩), servait, comme en Occident, à farder le visage ; le bois de cannelier, dur et aromatique, était un combustible de prix : ces vers suggèrent que le talent de l’auteur, dont subsistent les traces, couve encore sous la cendre. Produit à Wuxing 吳興 (act. Huzhou au Zhejiang), le « vin de bambou » (zhuyechun 竹葉春) s’obtenait en faisant macérer les feuilles dans de l’alcool de riz. « Souche de pêcher » (Taogen 桃根) est le titre d’un poème de Wang Xianzhi (voir n° 10-iv) dédié à sa concubine et à la sœur de celle-ci, « Feuille de pêcher » (Taoye 桃葉), son autre épouse. Les « larmes de sang » sont celles de Du Yu (voir n° 10-ii). Fuchai 夫差 (?-~473) est le nom du dernier souverain de Wu, Wuwang 吳王 — l’initiateur du Grand Canal —, à la fin des Printemps et Automnes (~770-~476). D’abord victorieux du roi Goujian de Yue, Yuewang Goujian 越王勾踐, il finira vaincu et condamné au suicide après que son rival lui aura présenté Xishi 西施 (voir n° 21), une beauté « de perdition » qui le détournera de son règne.
- 杏花
上國昔相値 1
亭亭如欲言
異鄉今暫賞
眽眽豈無恩
援少風多力 2
牆髙月有痕
爲含無限意
遂對不勝繁
僊子玉京路 3
佳人金谷園
幾時辭碧落
誰伴過黃昏
鏡拂鉛華膩 4
鑪藏桂燼溫
終應催竹葉
先擬詠桃根
莫學啼成血 5
從教夢寄魂
吳王采香徑
失路入煙邨
- Fleurs d’abricotier
Louées jadis à la métropole
Se dressant comme pour vous parler
Célébrées en ce lieu de passage
Peut-on les revoir sans émotion ?
Au vent mauvais de rares clôtures
De hauts murs où la lune s’éraille
Puisque sans borne est mon affection
Souffrir ne puis tant d’exubérance
Immortelle aux chemins de Yujing
Gracieuse des jardins de Jingu
En quel temps as-tu quitté l’azur ?
Qui t’escortera au crépuscule ?
Céruse effacée sur le miroir
Braises de cannelier dans le poêle
Buvons ore du vin de bambou
Souche de pêcher, chantons d’abord
Que tes larmes ne soient point de sang
Que tes rêves confortent ton âme
Fuchai glane les sentiers fragrantsEt se perd aux brumes des hameaux
Le papillon, Die 蝶.
Pièce de la maturité qui exprime sobrement les idéaux de l’auteur — dont l’espérance de la grâce navra l’existence.
- 蝶
孤蝶小徘徊
翩翾粉翅開
幷應傷皎潔
頻近雪中來
- Le papillon
Le papillon errant solitaire
Voltige blanches ailes ouvertes
Tant l’émeuvent candeur et clarté
Que dans la neige souvent se perd















