Neo Brightwell, Triptyque du pays silencieux

Par |2026-01-06T16:37:53+01:00 6 janvier 2026|Catégories : Neo Brightwell, Poèmes|

Car­togra­phie du silencieux

Le pays com­mence là où ton souf­fle ren­con­tre la vit­re froide.
Là, les noms s’effacent pour tenir dans la buée.
Un doigt trace, sans y croire, le con­tour d’une ville—
on dirait un vis­age, ou peut-être un retour.

Sous la ver­rière du métro, la lumière hésite, vacille.
Un jour­nal plié respire encore,
comme s’il por­tait la fatigue d’un siè­cle entier.
Devant la boulan­gerie, l’aube épais­sit ses ombres.

Les vis­ages tirent lente­ment leur jour du pain.
Rien ne par­le, sinon le métal tiède des grilles levées,
ce cli­quetis qui bénit l’entrée du matin—
une prière sans prêtre, une république de gestes lents,
où chaque main devient territoire.

Dans le bus, les vit­res pleines de souf­fle dérail­lent les horizons.
Per­son­ne ne dit le nom de ce pays.
On s’y recon­naît seulement
quand le givre cède un peu
et que ton regard passe.

Le bitume luira aux pre­mières heures,
les flaques retien­dront les éclats éteints du ciel.
Une voiture glisse, muette, dans un fil de lumière,
ses phares soulig­nant les trot­toirs déserts.

La vieille enseigne vac­ille dans le vent.
Les pas­sants plient leurs sou­venirs dans le silence;
les ombres s’étirent sous les réverbères,
lentes colonnes du jour à venir.

Un chat s’arrête au pied d’un mur.
Il écoute,
mais per­son­ne ne parle.

Les murs ont la mémoire froide.
Ils gar­dent les pas, la poussière,
la ten­sion d’une attente sans visage.

Souf­fle court, on avance sans mots—
dans ce pays qui s’écrit en lumière et en froid,
dans les gestes infimes,
dans ce presque rien, dense de présence.
Ce pays, c’est la carte invis­i­ble de nos silences—
celle qu’on déploie au plus près des nuits pâles,
celle où chaque regard dépose une trace:
frag­ile, tenue, persistante.

Les choses qui tien­nent le monde

Ce n’est pas le pays qui tient—
ce sont les petites choses qui refusent de tomber.

Une clé usée, sans toutes ses dents,
se sou­vient encore des serrures.
Elle tourne en silence dans les poches des absents
comme un secret léger, un poids discret.

Un tick­et de métro, plié comme une prière,
son cru­age à peine effacé, mar­que le pouce du voyageur.
Le papi­er frois­sé retient l’empreinte des mains—
témoin frag­ile d’un tra­jet, d’un passage.

La fumée d’hiver,
encore prise dans une écharpe,
con­serve le goût froid des flammes anciennes.

Un gob­elet ébréché
réchauffe les mains à sept heures douze.
Ses cica­tri­ces racon­tent des jours renversés,
des éclats de lumière dans un matin gris.

Per­son­ne ne le regarde vraiment—
pour­tant il tient le jour debout,
petit sol­dat invis­i­ble, infatigable.

Les miettes de pain offertes au sol
gar­dent la mémoire des mat­inées tremblantes,
des gestes incer­tains, des silences longs.

Les allumettes consumées,
ombres cour­tes d’un feu tenu,
par­lent plus fort que des mots brûlés.

Les cahiers froissés,
où s’inscrivent des chiffres muets,
témoignent en marge
des silences de la république.

Et même la queue au café,
où les mains se frôlent,
porte dans le froid
la douceur d’une attente partagée.

Ce sont elles, les sen­tinelles discrètes—
elles gravent le poids du monde
dans le silence du quotidien,
elles tien­nent les heures,
frag­iles, entières.

Le monde ne tombe pas,
il tient.
Il s’appuie sur ce qui ne se voit pas,
sur ce qui ne par­le pas.

Sur les petites choses
qui refusent de lâch­er prise
et poussent encore,
dans l’ombre,
dans le souf­fle du froid,
dans le temps qui s’étire.

Le fleuve sous la ville

Sous les pavés, je sens un fleuve—
il respire plus lente­ment que nous,
mais il n’a jamais cessé.

Le matin, la bouche grise du métro
s’ouvre comme une église sans prière.
Les pas s’y déposent—lourds, anonymes—
et l’air garde le goût du fer.

Une rame passe,
froisse l’ombre sur les murs.
Les vit­res glis­sent comme un courant trouble,
les vis­ages s’y défont—
éclats d’eau, dérives brèves.

Affich­es décol­lées dans la lumière basse.
Un reste de pluie sur la bordure,
un nom oublié bar­ré de bleu.

Le fleuve revient,
graisse les couloirs souterrains.
L’eau coule sous la dalle,
bous­cule la poussière,
récupère les sou­venirs tombés des poches.

Noms d’ancêtres,
rues effacées—
on marche,
on oublie.
Lui, non.
Il veille.

Il arpente la ville sous la ville,
silen­cieux, patient.

Une femme attend le train,
vit­re embuée, regard perdu.
Ce n’est pas l’annonce qu’elle écoute,
mais la lenteur de ce qui coule
en dessous.

Le fleuve tire chaque ombre dans son lit,
se lie à nos absences,
nous traverse.
Au-dessus, le matin lève le pain,
ouvre les ponts.
Le ciel s’étire.
Les camions passent,
les bouquin­istes s’installent.

Per­son­ne ne regarde en bas.
Mais le fleuve, lui, se souvient.

Chaque pas posé sur la dalle le réveille.
Il n’attend rien.
Il garde tout.

L’eau a la mémoire lente—
fidèle, infatigable.
Paris, Lyon, Marseille—
le fleuve passe,
pardonne.

Ce qui demeure appar­tient à la nuit.
Ce qui brille s’évapore.

Mais sous les pavés,
le fleuve continue—
obsti­na­tion de la ville,
patience du monde.

Présentation de l’auteur

Neo Brightwell

Richard Leon Shel­len­berg­er, qui pub­lie sous le nom de plume Neo Bright­well, est un poète et auteur améri­cain dont l’écriture explore les gestes ordi­naires de la com­mu­nauté, la mémoire partagée et les formes dis­crètes de sol­i­dar­ité. Son tra­vail se situe à l’intersection du mythe civique et de la poésie du quo­ti­di­en, cher­chant dans les détails infimes — le souf­fle sur une vit­re, la lumière d’un porche, la lenteur d’un pas — les traces d’un monde en train de se refaire. Il vit et écrit à Philadelphie.

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