Cartographie du silencieux
Le pays commence là où ton souffle rencontre la vitre froide.
Là, les noms s’effacent pour tenir dans la buée.
Un doigt trace, sans y croire, le contour d’une ville—
on dirait un visage, ou peut-être un retour.
Sous la verrière du métro, la lumière hésite, vacille.
Un journal plié respire encore,
comme s’il portait la fatigue d’un siècle entier.
Devant la boulangerie, l’aube épaissit ses ombres.
Les visages tirent lentement leur jour du pain.
Rien ne parle, sinon le métal tiède des grilles levées,
ce cliquetis qui bénit l’entrée du matin—
une prière sans prêtre, une république de gestes lents,
où chaque main devient territoire.
Dans le bus, les vitres pleines de souffle déraillent les horizons.
Personne ne dit le nom de ce pays.
On s’y reconnaît seulement
quand le givre cède un peu
et que ton regard passe.
Le bitume luira aux premières heures,
les flaques retiendront les éclats éteints du ciel.
Une voiture glisse, muette, dans un fil de lumière,
ses phares soulignant les trottoirs déserts.
La vieille enseigne vacille dans le vent.
Les passants plient leurs souvenirs dans le silence;
les ombres s’étirent sous les réverbères,
lentes colonnes du jour à venir.
Un chat s’arrête au pied d’un mur.
Il écoute,
mais personne ne parle.
Les murs ont la mémoire froide.
Ils gardent les pas, la poussière,
la tension d’une attente sans visage.
Souffle court, on avance sans mots—
dans ce pays qui s’écrit en lumière et en froid,
dans les gestes infimes,
dans ce presque rien, dense de présence.
Ce pays, c’est la carte invisible de nos silences—
celle qu’on déploie au plus près des nuits pâles,
celle où chaque regard dépose une trace:
fragile, tenue, persistante.
Les choses qui tiennent le monde
Ce n’est pas le pays qui tient—
ce sont les petites choses qui refusent de tomber.
Une clé usée, sans toutes ses dents,
se souvient encore des serrures.
Elle tourne en silence dans les poches des absents
comme un secret léger, un poids discret.
Un ticket de métro, plié comme une prière,
son cruage à peine effacé, marque le pouce du voyageur.
Le papier froissé retient l’empreinte des mains—
témoin fragile d’un trajet, d’un passage.
La fumée d’hiver,
encore prise dans une écharpe,
conserve le goût froid des flammes anciennes.
Un gobelet ébréché
réchauffe les mains à sept heures douze.
Ses cicatrices racontent des jours renversés,
des éclats de lumière dans un matin gris.
Personne ne le regarde vraiment—
pourtant il tient le jour debout,
petit soldat invisible, infatigable.
Les miettes de pain offertes au sol
gardent la mémoire des matinées tremblantes,
des gestes incertains, des silences longs.
Les allumettes consumées,
ombres courtes d’un feu tenu,
parlent plus fort que des mots brûlés.
Les cahiers froissés,
où s’inscrivent des chiffres muets,
témoignent en marge
des silences de la république.
Et même la queue au café,
où les mains se frôlent,
porte dans le froid
la douceur d’une attente partagée.
Ce sont elles, les sentinelles discrètes—
elles gravent le poids du monde
dans le silence du quotidien,
elles tiennent les heures,
fragiles, entières.
Le monde ne tombe pas,
il tient.
Il s’appuie sur ce qui ne se voit pas,
sur ce qui ne parle pas.
Sur les petites choses
qui refusent de lâcher prise
et poussent encore,
dans l’ombre,
dans le souffle du froid,
dans le temps qui s’étire.
Le fleuve sous la ville
Sous les pavés, je sens un fleuve—
il respire plus lentement que nous,
mais il n’a jamais cessé.
Le matin, la bouche grise du métro
s’ouvre comme une église sans prière.
Les pas s’y déposent—lourds, anonymes—
et l’air garde le goût du fer.
Une rame passe,
froisse l’ombre sur les murs.
Les vitres glissent comme un courant trouble,
les visages s’y défont—
éclats d’eau, dérives brèves.
Affiches décollées dans la lumière basse.
Un reste de pluie sur la bordure,
un nom oublié barré de bleu.
Le fleuve revient,
graisse les couloirs souterrains.
L’eau coule sous la dalle,
bouscule la poussière,
récupère les souvenirs tombés des poches.
Noms d’ancêtres,
rues effacées—
on marche,
on oublie.
Lui, non.
Il veille.
Il arpente la ville sous la ville,
silencieux, patient.
Une femme attend le train,
vitre embuée, regard perdu.
Ce n’est pas l’annonce qu’elle écoute,
mais la lenteur de ce qui coule
en dessous.
Le fleuve tire chaque ombre dans son lit,
se lie à nos absences,
nous traverse.
Au-dessus, le matin lève le pain,
ouvre les ponts.
Le ciel s’étire.
Les camions passent,
les bouquinistes s’installent.
Personne ne regarde en bas.
Mais le fleuve, lui, se souvient.
Chaque pas posé sur la dalle le réveille.
Il n’attend rien.
Il garde tout.
L’eau a la mémoire lente—
fidèle, infatigable.
Paris, Lyon, Marseille—
le fleuve passe,
pardonne.
Ce qui demeure appartient à la nuit.
Ce qui brille s’évapore.
Mais sous les pavés,
le fleuve continue—
obstination de la ville,
patience du monde.















