Patricio Sanchez- Rojas, Journal d’une seconde et autres textes

2017-12-28T21:24:45+01:00

JOURNAL D’UNE SECONDE

 

1.

Je viens d’un pays
qu’on ne saurait
décrire sans
le regard du pélican.

 

2.

Un pays
où la nuit est
éter­nelle, ain­si que ses lacs
et ses montagnes.

 

3.

Un pays fait de lumière
et de pain frais,
d’arbres au visage
de colibri.

 

4.

Je viens d’un pays où
tout est arome,
bruisse­ment des yeux
et vol­cans en furie.

 

5.

Un pays que mes mains
trans­portent comme
je transporte
la vie sur les car­refours de l’exil.

 

6.

Un pays de fleurs
et d’arbres
en feu.

Un pays
où les vagues de l’océan 
aimantent
le soleil à l’aurore.

 

7.

Un pays
en forme de poignard,
telle une braise
brûlante dans la poche.

 

8.

Je viens d’un pays
qui habite dans une montagne,
de cuiv­re et d’or frémissant.

 

9.

Je viens d’un pays
lointain
que seule ma voix
et mes tempes
pour­ront reconnaître.

 

 

 

PAQUEBOT DU PACIFIQUE

J’ai tout perdu
dans un grand paque­bot du Pacifique :
un astro­labe, un cad­ran solaire, une poignée de pièces
en or,
ain­si que quelques let­tres anciennes,
écrites par une femme
que je n’ai jamais oubliée.
J’ai aus­si per­du une valise en cuir,
qui était presque une par­tie de ma maison,
mon ombre, celle qui ouvre mille portes
en même temps, la moitié
d’une couronne du soleil.
Aujourd’hui, il me reste le sable chaud
qui loge dans mes poches,
quelques cartes de nav­i­ga­tion et
cette odeur d’iode que mes nar­ines sentirent
–si je me sou­viens bien‑, un soir
d’hiver
dans le port de Buenos Aires ou de Valparaiso.

« Terre de feu suivi de Nuages » (Domens, 2013).

 

 

PENELOPE

 Je te l’ai déjà dit,
tu pos­sèdes les yeux
de l’hirondelle,

mais le monde
est bien plus lourd
qu’une guitare.

                       *

Il est dimanche
à cet instant précis,
les villes éternuent
dans les cloaques
invis­i­bles de l’aurore.

Demain il fera beau
dans les pattes
de la mouche,

et mon amour
pren­dra feu
au seuil
de nos adverbes.

                       *

La mer a bal­ayé les arbres
de cen­dre et les rochers
flot­tent main­tenant sur les vagues

telle une pieuvre
dans les constellations
amères de nos doutes.

                       *

Je préfère oublier
les journaux
emplis de colère,

tan­dis que je vois passer
le tramway
dans le cercle
secret de ma névrose.

                       *

Un jour nous verrons
les places
vides où agonisent
les péli­cans de sel,
heureux de ressembler
à un cad­ran immobile.

                       *

Il fau­dra essuy­er nos chaussures
sur le paillasson
de l’aurore,
même si toi, Pénélope,
oublies
de tri­cot­er un magnifique
pullover en l’honneur
de ma mélancolie.

                       *

Je reste donc ici
à feuil­leter les annuaires
des pommiers
avec mon mon­o­cle en saphir
et mes cheveux de comète.

                       *

Cepen­dant, tes mains
m’éclairent de camphre
lorsque le soleil murmure
sa musique d’horloge.

                       *

Je ne sais pas si le pommier
brûlera au fond des affluents,
mais il est temps d’ouvrir les portes
des anciens cal­en­dri­ers de l’équinoxe.

                       *

Les nuages ressem­blent déjà
à une minus­cule grappe de raisin.
Sem­blable à celle
que les acrop­oles ont érigée
sur les fenêtres d’Ephèse.

                       *

Je laisse ici les clés
de notre exil pour que
les apôtres ou les oracles
ques­tion­nent un jour
les miroirs à jamais vides.

                       *

Per­son­ne ne pourra
donc nous reprocher
d’avoir oublié les astres,

Les seuls
sur­vivants de la mémoire. 

 

« Terre de feu suivi de Nuages » (Domens, 2013).

 

 

Présentation de l’auteur

Patricio Sanchez-Rojas

Patri­cio Sanchez Rojas est poète, enseignant, tra­duc­teur et ani­ma­teur d’ateliers d’écriture. Né au Chili, il passe son enfance à Tal­ca et à Val­divia. En 1977, sa famille est expul­sée du pays et s’installe à Paris. Il tra­vaille à l’Institut Cla­parède de Neuil­ly et dit ses poèmes au Cen­tre Pom­pi­dou. Il pour­suit ses études his­paniques à Mont­pel­li­er et à Madrid. Nat­u­ral­isé français en 1993, il séjourne quelques années aux États-Unis.

À son retour, il enseigne l’espagnol en col­lège, au lycée et dans les uni­ver­sités de Nîmes, Avi­gnon et Mont­pel­li­er. Ses poèmes figurent dans divers­es revues de lit­téra­ture et antholo­gies français­es, his­panophones et ital­i­ennes. Il a reçu de nom­breuses récom­pens­es lit­téraires au Chili, en Espagne et en France. En 2014, il par­ticipe au Fes­ti­val Voix Vives de Tole­do, la même année il rejoint l’équipe des ani­ma­teurs du Fes­ti­val Voix Vives de Sète. Il est mem­bre de la Mai­son de la poésie Jean Jou­bert de Montpellier.

© photo Isabelle Poinloup
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