> Patricio Sanchez-Rojas, Un chapeau pour Jaroslav Seifert (et autres poèmes)

Patricio Sanchez-Rojas, Un chapeau pour Jaroslav Seifert (et autres poèmes)

2017-12-28T13:57:36+00:00
À Jean Joubert, pour son ami­tié et ses conseils.
Avec toute mon admi­ra­tion et mon res­pect.

UN CHAPEAU POUR JAROSLAV SEIFERT

Les poètes meurent tôt, m’a dit un jour un magi­cien
que j’ai ren­con­tré dans une rue de Prague
              il pleu­vait des cordes ce soir-là dans la ville
et je voyais scin­tiller les lam­pa­daires sur le miroir bri­sé
des pavés mouillés
nous allions man­ger des cala­mars dans un res­tau­rant près
du Pont Charles
mais la pluie fai­sait fris­son­ner les fenêtres des mai­sons pleines
de fumée et de daguer­réo­types jau­nis
l’horloge du clo­cher venait de son­ner
il était tard à Prague ce soir-là
des mytho­manes mélan­co­liques nous annon­çaient la fin
du monde
et nous par­lions d’un para­pluie rouge qui s’était envo­lé
brus­que­ment jusqu’à tom­ber sous un pont

Les pros­ti­tuées nous regar­daient éton­nées trem­blantes sous leur
man­teau en four­rure
et nous cher­chions ce para­pluie rouge aux ailes de papillon
nous avions faim et froid dans les rues de Prague
la ville était triste comme un gant trop usé
nous vou­lions trin­quer à la san­té des clo­chards endor­mis
près des pou­belles nau­séa­bondes mais
                nos yeux se fer­maient sous un rideau de pluie

Les yeux de la mort sont ins­crits sur la pierre sombre
une voi­ture sans lumières tra­ver­sait la ville : j’ai com­pris
que les rues étaient vides à mou­rir sans  pyro­manes ni jolies filles
mais il fal­lait avoir l’espoir, il fal­lait avoir l’espoir

Devant une porte fer­mée un chien aboyait sans rai­son et avec haine,
les égouts dis­til­laient leurs délices en-des­sous de mes pieds
mais je pas­sais en mar­chant dou­ce­ment, et toi, tu pas­sais dans
                                                                          cette ville
silen­cieuse car nous cher­chions un res­tau­rant où par­ler de la vie

Nous étions à Prague ce soir-là, debout, sur les pavés mouillés
pen­dant que les eaux de cette rivière nous empor­taient à jamais.

*  *  *

LES DISCIPLES

Il y a long­temps, les trou­ba­dours, les poètes,
les ratés, les sal­tim­banques, les som­nam­bules,
les pyro­manes, les schi­zo­phrènes, les inven­teurs
de tout
et de rien,
les apôtres, les dis­ciples de Dieu (en quelque sorte)
allaient par des che­mins inter­dits, ils allaient ouvrant
les bras (les dis­ciples), ils allaient
sans savoir quand ni com­ment ni pour­quoi, ils allaient
tout sim­ple­ment ain­si en mar­chant, ils allaient
par des che­mins de croix, il y a long­temps, long­temps,
ils allaient
comme si on allait
à l’abattoir, ris­quant leur vie chaque jour sur la corde
raide,
les trou­ba­dours, les poètes, il y a long­temps, allaient
par des che­mins tra­cés par le vent, il y a long­temps,
le ciel comme cha­peau, le soleil sous les nuages,
et tout cela sans rien dire, mais oui, sans rien dire
sur la corde raide, ils allaient
les trou­ba­dours, les poètes, les ratés, les sal­tim­banques,
les pyro­manes, les schi­zo­phrènes, les inven­teurs
de tout
et de rien, en ouvrant leurs bras, bien sûr, en ouvrant leurs bras.

*  *  *

MA VALISE

Ma valise connaît toutes les gares du monde.
Je la net­toie, je l’astique.
Elle est en cuir, en cuir
De Patagonie.

Elle m’accompagne dans tous mes voyages.
Un jour nous étions tous les deux,
Face à une rue de Valparaiso.

Je la recon­nais à sa forme, à sa façon
De par­cou­rir tous les che­mins.
Elle aura bien­tôt une année de plus.
De trop.
Je n’en sais rien.
Elle m’accompagne depuis tou­jours.

Elle porte mes che­mises,
Un vieux para­pluie rouge,
Un cha­peau offert en 1960 par mon oncle Dario.

Elle porte mes crayons et mes car­nets de poèmes.

Deux ou trois sou­ve­nirs sans impor­tance : un peigne
Et un fou­lard, et un vieux pyja­ma
Acheté un matin plu­vieux au mar­ché de Prague.

 

(Le Parapluie rouge, Domens, 2011)

Présentation de l’auteur

Patricio Sanchez-Rojas

Patricio Sanchez Rojas est poète, ensei­gnant, tra­duc­teur et ani­ma­teur d’ateliers d’écriture. Né au Chili, il passe son enfance à Talca et à Valdivia. En 1977, sa famille est expul­sée du pays et s’installe à Paris. Il tra­vaille à l’Institut Claparède de Neuilly et dit ses poèmes au Centre Pompidou. Il pour­suit ses études his­pa­niques à Montpellier et à Madrid. Naturalisé fran­çais en 1993, il séjourne quelques années aux États-Unis.

À son retour, il enseigne l’espagnol en col­lège, au lycée et dans les uni­ver­si­tés de Nîmes, Avignon et Montpellier. Ses poèmes figurent dans diverses revues de lit­té­ra­ture et antho­lo­gies fran­çaises, his­pa­no­phones et ita­liennes. Il a reçu de nom­breuses récom­penses lit­té­raires au Chili, en Espagne et en France. En 2014, il par­ti­cipe au Festival Voix Vives de Toledo, la même année il rejoint l’équipe des ani­ma­teurs du Festival Voix Vives de Sète. Il est membre de la Maison de la poé­sie Jean Joubert de Montpellier.

© photo Isabelle Poinloup
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