Pauline Moussours, J’étais là et autres poèmes

2020-01-15T11:12:49+01:00

J’étais là

J’étais là et j’attendais.
Qu’il ne se passe rien.
Que cela continue.
N’ai-je pas tou­jours attendu ?

J’étais là, pour une fois. Je rel­e­vais les yeux. Une fille fumait à la fenêtre. La
fumée bleue de cig­a­rette se mélangeait au souf­fle clair de sa res­pi­ra­tion. Il faisait
froid. Tout me sem­blait au ralenti.
Elle se mon­trait du qua­trième, je dis­tin­guais mal son vis­age. Je lui don­nais des
traits d’après ce qu’elle s’offrait à moi. C’est-à-dire pas grand-chose. À peine un
bout de main qui dépas­sait de temps à autre.

J’étais là et j’espérais.
J’espérais devenir, une sec­onde ou deux, le fil­tre orange dans ses lèvres.
M’éteindre dans sa clope, sur le rebord en pierre.
Un mégot.
Mais pas trop.

          À l’angle un peu, je me cachais pour être sûre qu’elle ne me ver­rait pas, bien
          qu’elle ne regar­dait qu’en face. Cer­taine­ment pas moi. Ses cen­dres éparpillées
          dessi­naient dans les airs des flo­cons minuscules.
          J’étais là, je les imaginais,
          Mod­i­fi­er, colorier,
          La tex­ture de la ville.

J’avais l’idée du temps qui défi­lait en m’évitant pour n’exister que dans son geste.
J’étais là, je fris­son­nais. La cig­a­rette s’achevait.

          Puis un camion pas­sa masquant sa vue de moi depuis le bout de rue.
          La fille était partie.
          Ce fût le début de la nuit.

Alors j’ai su,
Comme ça,
Que le monde au coin de la fenêtre,
N’irait plus s’abandonner.  

 

 

Excusez-moi

Excusez-moi 
j’ai égaré
l’étui de mes lunettes
entre la supérette
et le restau­rant japonais.

Excusez-moi
je rêvais
d’une femme nue
dess­inée sur un livre
qu’on ne lirait jamais.

Excusez-moi
les phras­es humides
ont coulé dans ma bouche
quand j’avais le vertige
jusqu’à la fin du quai.

Excusez-moi
m’avait-on dit qu’il fal­lait dire
lorsqu’on voulait sortir
à l’angle d’un endroit
sans bous­culer personne.

 

 

 

Blouson noir

ouais l’odeur de ta douche dans la servi­ette humide que tu n’étends jamais

la vie change un peu jusqu’à la cuisine
il faut laver le sol
je suis seule
ébauche encore de mi-journée

          dans les nuages gris
          je vois des moments de vis­ages qui ne ressem­blent pas au tien
          d’ailleurs en as-tu un ?
          oui
          mais bof

je repense à l’orage du pays d’avant-hier
il fai­sait nuit l’après-midi
alors c’est vrai
que pour mieux dire
j’invente des silences

peux-tu n’être personne ?
et pour­tant le printemps
sans savoir de qui je parle
peu m’importe
je ne t’écris pas bien

          un morceau de papi­er dans la poche intérieure
          voilà que tes yeux clairs
          dans l’appartement sombre
          n’ont jamais existé

          il manque une pièce après la chambre
          pour t’inventer correctement
          aus­si pour que le temps s’assoit lorsque l’on se regarde
          où que je l’envisage

finale­ment
tu n’as jamais été un blou­son noir

 

 

 

 

Le blues du blues

Avez-vous des prob­lèmes sur le trot­toir gris bétonné
dans la fin de saison
espérant acheter les dernières mandarines 
il y a du vent
du vent sous les arcades
je pense à la ville rouge en Italie
qui pro­po­sait dans chaque pas
un cer­tain par­fum de cinéma
il fait froid sur les ter­rass­es entre les tass­es de café
c’est plutôt série B
j’aimerais vol­er tous les sucres
pour les jeter sur les murs de ces immeubles anciens
encore une fois la ville
devient l’humidité d’un papi­er peint
il y a les ban­des blanch­es sur le goudron noir clair
les voitures les vélos la chaus­sure d’un enfant
qui n’attend plus sa mère pour traverser
pour tra­vers­er la vie le plus vite possible
en courant d’air et que ça dure longtemps
dans la fin de saison
il y a du temps
du temps sous les feux rouges
comme dans cette ville en Italie
je me suis per­due dans une allée unique
d’un marché trop petit
je voulais acheter les dernières mandarines
sucrées sans les jeter
sur les gens de l’arrondissement
encore une fois la vitre
vient nous stop­per de tout
je regarde les vitrines
je ne suis plus cette fille-là qui n’osait pas
ren­tr­er dans les mag­a­sins pour dévoil­er les choses qui me plaisent
comme les man­darines et les vestes en velours
ce n’est plus la saison 

il y a encore du vent
il y a encore du temps
il y a la vie et puis
mer­ci de patien­ter quelques instants sur le trot­toir gris bétonné
le mon­sieur de la rue voudrait chanter le blues du blues.

 

 

 

J’ai peur la nuit de nos photographies

J’ai peur la nuit de nos photographies
Con­tre le mur du fond
Tout tremblant
D’une lenteur imprécise

J’ai peur la nuit de nos photographies
Dans le cadre en bois
Fis­suré côté droit
Où je me suis coupée

J’ai peur que les photos
Se réveil­lent soudain
Pour s’en aller
Demain
Je veux garder ton visage
au-dessus de mon lit
Ton vis­age qui crie
Demain

J’ai peur la nuit de nos photographies
Qui racon­tent un peu trop
Les formes floues
De nos deux ombres
Quand nous étions hier
Des films noirs
Sur les pel­licules en couleur

J’ai peur la nuit de nos photographies
Blot­ties côté billets
De mon porte-monnaie
Minus­cule et sali

J’ai peur que les photos
Disparaissent
Demain
Pour s’en aller
Demain
Con­tre la porte ouverte
De la salle de bain

J’ai peur la nuit de déchirer
Cette pho­to de toi qui traîne
Sur le zinc d’un buffet.

 

 

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