> Pauline Moussours, J’étais là et autres poèmes

Pauline Moussours, J’étais là et autres poèmes

2017-12-28T22:21:53+00:00

J’étais là

J’étais là et j’attendais.
Qu’il ne se passe rien.
Que cela conti­nue.
N’ai-je pas tou­jours atten­du ?

J’étais là, pour une fois. Je rele­vais les yeux. Une fille fumait à la fenêtre. La
fumée bleue de ciga­rette se mélan­geait au souffle clair de sa res­pi­ra­tion. Il fai­sait
froid. Tout me sem­blait au ralen­ti.
Elle se mon­trait du qua­trième, je dis­tin­guais mal son visage. Je lui don­nais des
traits d’après ce qu’elle s’offrait à moi. C’est-à-dire pas grand-chose. À peine un
bout de main qui dépas­sait de temps à autre.

J’étais là et j’espérais.
J’espérais deve­nir, une seconde ou deux, le filtre orange dans ses lèvres.
M’éteindre dans sa clope, sur le rebord en pierre.
Un mégot.
Mais pas trop.

          À l’angle un peu, je me cachais pour être sûre qu’elle ne me ver­rait pas, bien
          qu’elle ne regar­dait qu’en face. Certainement pas moi. Ses cendres épar­pillées
          des­si­naient dans les airs des flo­cons minus­cules.
          J’étais là, je les ima­gi­nais,
          Modifier, colo­rier,
          La tex­ture de la ville.

J’avais l’idée du temps qui défi­lait en m’évitant pour n’exister que dans son geste.
J’étais là, je fris­son­nais. La ciga­rette s’achevait.

          Puis un camion pas­sa mas­quant sa vue de moi depuis le bout de rue.
          La fille était par­tie.
          Ce fût le début de la nuit.

Alors j’ai su,
Comme ça,
Que le monde au coin de la fenêtre,
N’irait plus s’abandonner.  

 

 

Excusez-moi

Excusez-moi 
j’ai éga­ré
l’étui de mes lunettes
entre la supé­rette
et le res­tau­rant japo­nais.

Excusez-moi
je rêvais
d’une femme nue
des­si­née sur un livre
qu’on ne lirait jamais.

Excusez-moi
les phrases humides
ont cou­lé dans ma bouche
quand j’avais le ver­tige
jusqu’à la fin du quai.

Excusez-moi
m’avait-on dit qu’il fal­lait dire
lorsqu’on vou­lait sor­tir
à l’angle d’un endroit
sans bous­cu­ler per­sonne.

 

 

 

Blouson noir

ouais l’odeur de ta douche dans la ser­viette humide que tu n’étends jamais

la vie change un peu jusqu’à la cui­sine
il faut laver le sol
je suis seule
ébauche encore de mi-jour­née

          dans les nuages gris
          je vois des moments de visages qui ne res­semblent pas au tien
          d’ailleurs en as-tu un ?
          oui
          mais bof

je repense à l’orage du pays d’avant-hier
il fai­sait nuit l’après-midi
alors c’est vrai
que pour mieux dire
j’invente des silences

peux-tu n’être per­sonne ?
et pour­tant le prin­temps
sans savoir de qui je parle
peu m’importe
je ne t’écris pas bien

          un mor­ceau de papier dans la poche inté­rieure
          voi­là que tes yeux clairs
          dans l’appartement sombre
          n’ont jamais exis­té

          il manque une pièce après la chambre
          pour t’inventer cor­rec­te­ment
          aus­si pour que le temps s’assoit lorsque l’on se regarde
          où que je l’envisage

fina­le­ment
tu n’as jamais été un blou­son noir

 

 

 

 

Le blues du blues

Avez-vous des pro­blèmes sur le trot­toir gris béton­né
dans la fin de sai­son
espé­rant ache­ter les der­nières man­da­rines 
il y a du vent
du vent sous les arcades
je pense à la ville rouge en Italie
qui pro­po­sait dans chaque pas
un cer­tain par­fum de ciné­ma
il fait froid sur les ter­rasses entre les tasses de café
c’est plu­tôt série B
j’aimerais voler tous les sucres
pour les jeter sur les murs de ces immeubles anciens
encore une fois la ville
devient l’humidité d’un papier peint
il y a les bandes blanches sur le gou­dron noir clair
les voi­tures les vélos la chaus­sure d’un enfant
qui n’attend plus sa mère pour tra­ver­ser
pour tra­ver­ser la vie le plus vite pos­sible
en cou­rant d’air et que ça dure long­temps
dans la fin de sai­son
il y a du temps
du temps sous les feux rouges
comme dans cette ville en Italie
je me suis per­due dans une allée unique
d’un mar­ché trop petit
je vou­lais ache­ter les der­nières man­da­rines
sucrées sans les jeter
sur les gens de l’arrondissement
encore une fois la vitre
vient nous stop­per de tout
je regarde les vitrines
je ne suis plus cette fille-là qui n’osait pas
ren­trer dans les maga­sins pour dévoi­ler les choses qui me plaisent
comme les man­da­rines et les vestes en velours
ce n’est plus la sai­son 

il y a encore du vent
il y a encore du temps
il y a la vie et puis
mer­ci de patien­ter quelques ins­tants sur le trot­toir gris béton­né
le mon­sieur de la rue vou­drait chan­ter le blues du blues.

 

 

 

J’ai peur la nuit de nos photographies

J’ai peur la nuit de nos pho­to­gra­phies
Contre le mur du fond
Tout trem­blant
D’une len­teur impré­cise

J’ai peur la nuit de nos pho­to­gra­phies
Dans le cadre en bois
Fissuré côté droit
Où je me suis cou­pée

J’ai peur que les pho­tos
Se réveillent sou­dain
Pour s’en aller
Demain
Je veux gar­der ton visage
au-des­sus de mon lit
Ton visage qui crie
Demain

J’ai peur la nuit de nos pho­to­gra­phies
Qui racontent un peu trop
Les formes floues
De nos deux ombres
Quand nous étions hier
Des films noirs
Sur les pel­li­cules en cou­leur

J’ai peur la nuit de nos pho­to­gra­phies
Blotties côté billets
De mon porte-mon­naie
Minuscule et sali

J’ai peur que les pho­tos
Disparaissent
Demain
Pour s’en aller
Demain
Contre la porte ouverte
De la salle de bain

J’ai peur la nuit de déchi­rer
Cette pho­to de toi qui traîne
Sur le zinc d’un buf­fet.

 

 

Présentation de l’auteur

Pauline Moussours

Pauline ren­contre les mots à tra­vers les images, notam­ment celles du ciné­ma. Elle écrit tôt le matin ou tard la nuit. Elle lit beau­coup de poé­sie et la cherche aus­si dans la rue, en regar­dant ce qui s’y trouve ou bien ce qu’il y manque.

En novembre 2016, son scé­na­rio de long-métrage LES ŒILLETS ROUGES est fina­liste du Prix Junior Sopadin.

En sep­tembre 2017, son poème LE LONG DE LA JETÉE est publié dans la revue Poésie/​​Première numé­ro 68.

Elle ter­mine actuel­le­ment l’écriture d’un pre­mier roman sur les sou­ve­nirs.

Quelques-uns de ses textes et poèmes sont à lire sur son blog : dix​-mille​-ave​nues​.tum​blr​.com

© photo Isabelle Poinloup

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