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Radu Vancu, Poèmes

Par |2018-10-05T17:56:02+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Poèmes, Radu Vancu|

Traduction de Stéphane Lambion

Canto I

 

Il y aura des hommes et ils pous­se­ront le monde plus loin.
Aujourd’hui, il est déjà tard, on construit un com­mis­sa­riat de police en Lego
et on regarde Cars.
Aujourd’hui, le monde ne mérite pas qu’on le pousse plus loin que ça.

Aujourd’hui, je n’ai pas vu le soleil se débattre, téta­ni­sé,
dans le ciel. On dirait presque qu’il n’a pas exis­té.
Aujourd’hui, Dieu n’a plus été le concept à l’aune duquel
nous mesu­rons notre dou­leur, comme le chante John.
Peut-être qu’il avait mesu­ré les convul­sions et la tor­ture du soleil,
je ne sais pas. Pour nous, seule a exis­té
la lente construc­tion du com­mis­sa­riat de police
et, au-des­sus, aucun soleil qui nous empêche d’en venir
à bout.

Nous avons besoin d’un soleil Lego qui brille sans alter­na­tive
au-des­sus d’un néant Lego. De jeunes pay­sans Lego
d’une Galilée Lego
pre­nant sur eux tous les péchés et les déjec­tions Lego.
Nous avons besoin d’enfants Lego qui chan­te­raient :
« à l’ombre de la croix Lego nous étions assis et nous pleu­rions ».
D’un John Lennon Lego qui chan­te­rait sur
des dieux, des concepts et des dou­leurs Lego.
Alors seule­ment, le soleil se débat­tra dans
d’heureuses convul­sions. Alors seule­ment, le monde méri­te­ra
qu’on le pousse plus loin.

Aujourd’hui, il est déjà tard, on construit un com­mis­sa­riat de police en Lego
et on regarde Cars. Le lait
se réchauffe len­te­ment dans la tasse blanche en métal.
Rien, et c’est le moins qu’on puisse dire – vrai­ment rien
ne peut nous pous­ser plus loin.

 

Canto XXVI

 

Papa, tu m’as trop par­lé,
            ça suf­fit, à par­tir de main­te­nant c’est moi qui vais te par­ler.
                       Pas en rêve, mais pour de vrai.

Et je te le dis fran­che­ment, d’entrée de jeu :
            peu importe com­bien j’aime ton sui­cide,
                       je ne me sui­ci­de­rai pas.

Peu importe com­bien la mort est tech­ni­co­lore,
            peu importe comme nous serions beaux tous les deux
                       dans le film de nos sui­cides, réa­li­sé

par le diable en per­sonne, peu importe com­bien
            de poé­sie à l’état pur on trouve dans les manuels de sui­ci­do­lo­gie –
                       je ne me sui­ci­de­rai pas.

Moi aus­si, avec une lame, je me suis entaillé les bras,
            j’y ai plus de cica­trices
                       que de pho­tos avec nous deux, ou juste avec toi.

J’ai bu de l’alcool méthy­lique à la bou­teille,
            dans l’espoir, ter­ri­fié, de mou­rir pour de bon,
                       de ne pas me réveiller aveugle le len­de­main.

Tu penses que je ne sais pas avec quelle dou­ceur
            la lame s’enfonce dans la chair
                       de l’avant-bras, des­cen­dant tou­jours plus pro­fond

dans les rai­nures juteuses de sang
            par les­quelles pas­se­ra, écla­bous­sant tout autour de lui,
                       le char de Dieu aux roues dorées ?

Tu crois que je ne vois pas comme les cica­trices deviennent
            lumi­neuses telles des enfants gâtés
                       lorsque je pense à toi ?

J’ai été jaloux – je suis encore jaloux à en cre­ver –
            des morts si pro­fon­dé­ment enfon­cés dans leur tran­quilli­té,
                       car ils sont des roses se humant elles-mêmes.

Mais, papa, les roses sont sans pour­quoi,
            elles fleu­rissent comme les hommes se sui­cident.
                       Elles n’ont pas le choix. Tout comme moi :

Après avoir tran­ché le fil qui t’entourait le cou,
            tu n’avais pas d’autre regard à sou­te­nir que le mien.
                       Moi je dois sou­te­nir le regard de Sebastian.

Et main­te­nant, seul au milieu de tes roses,
            tu n’as pas d’autre regard à sou­te­nir que celui de Dieu.
                       Tandis que moi je dois sou­te­nir le regard de Sebastian.

Alors, com­prends et par­donne, papa –
           je ne me sui­ci­de­rai pas.
                       (Et en fait, c’est ça le sui­cide.)

 

 

Canto XXXVIII

 

Cette nuit d’il y a sept-huit ans
quand tu te pro­me­nais dans Cisnădie,
            après deux ou trois jours de beu­ve­rie
            sui­ci­daire – zapoi, comme disent les Russes –

et que, sur la place cen­trale, en face de la mai­rie,
tu t’es appro­ché du chien qui te regar­dait
            avec les yeux de papa, que tu t’es age­nouillé près de lui,
            que tu as pris sa tête dans le creux de tes mains et que tu l’as embras­sé sur les yeux,

lui, il est res­té figé, d’effroi ou de sur­prise
ou parce qu’il savait, et vous êtes res­tés comme ça un temps indé­fi­ni
            sous la pluie qui tom­bait comme tombent toutes les pluies

sur les hommes et les chiens qui fra­ter­nisent –
c’est-à-dire imbi­bée jusque dans chaque goutte
           d’une inso­lence typi­que­ment et pro­fon­dé­ment humaine.

 

 

Canto XL

 

Je l’avais oubliée, celle-là, pour de bon : je vois
la pho­to de Cisnădie avec le mûrier en noir et blanc
der­rière la mai­son de grand-mère et mon ventre
se colle à ma colonne ver­té­brale –
là-bas, on avait notre mai­son en haut du
mûrier, construite par le cou­sin Claudia,
de qui j’étais très amou­reux.
J’avais l’impression qu’on res­tait là-bas des
semaines entières, à regar­der les rats grouil-
lant sur le bitume du toit
et à nous rem­plir l’espace entre le ventre,
la colonne ver­té­brale et l’âme avec des mûres noires.

En des­sous de nous il y avait le jar­din, à des kilo­mètres
de nos âmes pleines de
mûres noires. On y des­cen­dait de temps en temps
comme Dieu des­cend quel­que­fois
sur le monde, clé­ments et
impi­toyables. On enflam­mait tout
avec nos épi­pha­nies

jusqu’à ce que, comme des bulles d’eau miné­rale,
se lèvent des halos au-des­sus des ran­gées
de per­sil, de céle­ri et de carottes.
Puis s’élevaient sous les halos les anges
du per­sil, les anges du céle­ri et les anges
de la carotte
et ils nous chan­taient des hymnes de gloire jusqu’à ce
que le sol fasse ploc-ploc de plai­sir sous
nos pas.
Ils chan­taient jusqu’à ce que le monde devienne
para­di­siaque et ins­tru­men­tal,
comme un objet dont Dieu
se ser­vi­rait en per­ma­nence.
On offi­ciait sous le cocon de buis­sons de mûres amé­ri­caines
et l’air était fait d’immenses blocs d’amour
qui se ren­ver­saient tou­jours et écra­saient tou­jours
quelque chose sous eux et
riaient tou­jours.

Nous grim­pions à nou­veau dans la mai­son
en haut du mûrier, étin­ce­lants et avec nos glo­bules
aus­si gros que des reins de porc. Grand-père mour­rait
depuis plu­sieurs années dans la mai­son en des­sous de nous,
le cer­veau broyé. Et nous, on écra­bouillait,
heu­reux, les mûres, tout comme la lumière
écra­bouillait, heu­reuse, nos cer­veaux. Plusieurs années plus
tard, les blocs d’amour devaient se
ren­ver­ser sur moi et sur papa et nous
écra­ser et rire de nos cer­veaux
broyés comme celui de grand-père.
Cela, je pense que je le savais déjà. Les taches
noires des mûres partent très dif­fi­ci­le­ment
au lavage.

 

 

 

mm

Stéphane Lambion

Stéphane Lambion, 21 ans, nor­ma­lien et agré­gé de lettres modernes, a tra­duit le recueil 04:00 Canti domes­tiquesdu poète Radu Vancu, à paraître aux édi­tions des Vanneaux. Il a éga­le­ment écrit un récit poé­tique inti­tu­lé Bleue et je te veux bleue, à paraître chez L’Échappée belle, ain­si que des poèmes et des nou­velles publiés dans divers recueils col­lec­tifs et revues (Le Mot : Lame, Le Couragechez Grasset,…).

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