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Revue La Passe, n° 17

Par |2018-08-14T08:43:24+00:00 15 juin 2013|Catégories : Revue des revues|

La revue des langues poé­tiques consacre son n° 17, en grande par­tie, à la poé­sie rou­maine. On se sou­vient (peut-être) que le très pari­sien Salon du livre avait décré­té qu'en 2013 la Roumanie ferait figure d'invitée d'honneur, à défaut de faire de la figu­ra­tion. On pas­se­ra sur le côté rocam­bo­lesque des suites de cet oukase : boy­cott déci­dé par cer­tains auteurs pour des rai­sons poli­ti­ciennes internes à la Roumanie (mais la presse d'ici nous a fait grâce des lec­teurs fran­çais pris en otage !), début d'une polé­mique, plé­thore de tra­duc­tions (par­fois approxi­ma­tives si l'on en juge par le résul­tat en fran­çais)…

    Enfin, voi­ci un peu d'humour et de fraî­cheur avec La Passe qui avoue sacri­fier à la manie. L'humour ne manque pas avec ces réfé­rences à Dracula (qui "signe" cet apho­risme en bas de page, "Gageons que cette ren­contre créo­lise et qu'entre étran­gers à soi-même, l'on se recon­naisse", qui est tout un pro­gramme : ces mots auraient pu ser­vir d'exergue à cette livrai­son). Albsi Neijra donne une petite prose inti­tu­lée "Le Chant des Quarts-Pattes", pas­tiche poé­tique du conte noir. La fraî­cheur est appor­tée par le dos­sier "Éclairs d'enfance /​ Fragments de mort" qui donne à lire (en tra­duc­tion) cinq jeunes poètes rou­mains que Tristan Félix (la direc­trice de rédac­tion de La Passe) a accom­pa­gnés de pho­to­gra­phies. Pas des illus­tra­tions au sens com­mun, mais des équi­va­lents plas­tiques, des tra­duc­tions des vers qui sont eux-mêmes tra­duits ; une sorte de mise en abysse bien réjouis­sante au-delà des pertes et pro­fits atta­chés au pas­sage…

    Côté fran­çais, le lec­teur décou­vri­ra quelques expé­riences inté­res­santes. Comme le pas­sage d'une langue à l'autre tel que le voient Tristan Félix et Carivan, son tra­duc­teur : le poème est "far­ci" de sa tra­duc­tion, le vers tan­tôt fran­çais et le vers tan­tôt rou­main alternent pour don­ner un nou­veau poème qui met en évi­dence la musi­ca­li­té du rou­main. L'Hymne Gagaouz de Maurice Mourier est hila­rant avec sa langue inven­tée… qui est tra­duite ! Christine Minot, par­tant d'une des célèbres gra­vures des Caprices de Goya, dont le titre en fran­çais est Le som­meil de la rai­son pro­duit des monstres, remarque que le mot espa­gnol suenõ a deux sens : som­meil et rêve. Elle se livre alors à une impro­vi­sa­tion pas­sion­nante qui inter­roge la tra­duc­tion. Malheureusement, elle tombe dans le piège de la poly­sé­mie du mot maté­ria­lisme pour n'en rete­nir que le sens vul­gaire (état d'esprit carac­té­ri­sé par la recherche des jouis­sances et des biens maté­riels, selon le Petit Robert). Exit alors le sens phi­lo­so­phique ! D'où un rai­son­ne­ment boi­teux, voire fal­la­cieux dans la troi­sième par­tie de son texte : l'idéologie domi­nante a de beaux jours devant elle…

    Figurent aus­si dans ce numé­ro de nom­breux textes de créa­tion qui relèvent de l'expérimentation et qui illus­trent par­fai­te­ment la rai­son d'être de La Passe. Relevons Anomalies Incovar : le point de départ en est une note de ser­vice adres­sée par un supé­rieur à ses employés. Tristan Félix en "empri­sonne " le texte dans un poème lui-même far­ci de "rémi­nis­cences apol­li­na­riennes". Frédéric Moulin le trans­forme ensuite de sem­blable manière à sa façon. Et il donne enfin nais­sance à un des­sin d'humour dû à Hervé Borrel. C'est déca­pant ; toute la pré­ten­tion et l'absurdité du che­faillon (mais aus­si de l'époque) appa­raissent dans ce jeu. Ou la poé­sie comme outil de cri­tique sociale, ou la langue comme outil occa­sion­nel de sub­ver­sion…

    La Passe : une revue qui sort des sen­tiers bat­tus et qui sait, par­fois, être jubi­la­toire.

 

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