Thibault Biscarrat, Joie

Par |2022-07-07T22:44:23+02:00 1 juillet 2022|Catégories : Poèmes, Thibault Biscarrat|

A Roya Denise H.

    Les phaleanop­sis sont, au matin, odor­ants ; le soleil, d’une lumineuse caresse, pétrit l’e­space de l’ap­parte­ment. Le pain cuit lente­ment : il reste, sur le plan de tra­vail, un peu de farine dont la blancheur éclaire, d’en dessous, ton beau vis­age de femme matinale.

   Nous étions, il y a peu, au réveil, blot­tis l’un con­tre l’autre. Nos corps, comme le blé, bat­tus, van­nés, ser­rés. Nos corps pétris : le sel, nos bais­ers, le lev­ain, nos caress­es. Les âmes, forme de notre corps, blutées.

   Une vio­le résonne. Un tableau mobilise nos regards.

  Le fond blanc, peint sur une toile de chan­vre au grain appar­ent, réflé­chit la lumière bien au-delà du cadre : ton vis­age, la blancheur, la farine. Légères craque­lures du pain, du tableau.

  Une suite de cou­ple, fig­u­rant une guir­lande de fleurs, embar­que pour une île. Cer­tains ont cru y voir une pro­gres­sion dans les jeux de l’amour : per­sua­sion, con­sen­te­ment, har­monie. Laque­lle de ces femmes serais-tu ? Toutes, au même instant. 

   Les repen­tirs, les syn­tagmes cor­rigés, sup­primés : cor­re­spon­dances, har­monies, volon­taires répéti­tions. Le pain, ces lignes, la lumière, nos corps sont périss­ables. Dans le cadre, la proue est tournée vers le rivage et voilà que tu me souris. L’eau coule sur tes larges épaules, ton bassin étroit, Roya. Denise, l’eau sur ton vis­age : trans­parence, douceur, vital­ité. Je te lave, l’eau décolle de vastes songes ombragés, cette sec­onde peau. Tes mains sont fortes, vigoureuses. Elles savent d’in­stinct les nœuds de mon corps, ta voix con­naît les nœuds de l’écri­t­ure, Roya. 

  Tes robes sont des fleurs. Nous n’aimerons jamais assez les fleurs. Les fleurs échap­pent aux yeux des hommes, hon­teux, peut-être inqui­ets d’y lire une trop grande fragilité qui serait la leur. Des fleurs : tes robes ont le charme suran­né de pein­tures choisies, de prénoms rares, exquis et ce sont pétales, sépales qui ond­u­lent et soulig­nent l’élé­gance de la marche. Denise, jamais nous n’aimerons assez les fleurs.

  Le vin coule allè­gre­ment, mais d’un geste pré­cis, retenu, dans l’o­vale géométrique­ment impar­fait du verre. Il faut d’abord en observ­er la robe ou bien peut-être laiss­er l’un de nos sens en saisir le par­fum, les effluves. Ce que tu aimes, ce que nous aimons, ce sont, il me sem­ble, les échos, les accords, cor­re­spon­dances. Choisir un vin c’est exercer son goût. Or le goût est de toutes les opéra­tions de l’e­sprit peut-être la plus cru­ciale. C’est à tra­vers le goût que l’on opère des choix, qui nous définissent.

  Les feuilles de chênes, Denise, les tach­es d’or du soleil, je rêve aus­si de fleurs. Je rêve : l’alvéole de feuil­lage, l’en­fant, beau, qui chas­se les vipères. Ta res­pi­ra­tion, les livres, une rose séchée entre les pages, un her­bier, tu es là, ton souf­fle : genévri­ers, fougères, hêtres. Je rêve aus­si de fleurs. Tu es belle : tes joues, sen­teur de la pluie, ton cou, le par­fum de la rosée, Roya. Tu es là mais tu sais ce que sont les rêves : quelque uns baignés de lumière, d’autres plus frêles, obliques. Roya, ne me réveille pas.

 Ta langue n’est pas la mienne. Dans ta langue, la lune est cer­clée de ténèbres : c’est l’au­ra de l’homme ; le soleil est une femme : astre, chaleur, nais­sances. Denise, tu dis : « les mots sont source de vie ». Ma voix est la forme de ton corps.

   L’odeur du café et le rit­uel qui le précède ; nue, ou vêtue d’une sim­ple chemise. A droite, sur l’é­tagère, en grain, moulure épaisse ou plus fine : arômes de vanille, de noisette, de caramel, c’est selon. Ta main pré­cise, ton souf­fle réguli­er. L’eau, la vapeur qui monte de la tasse, les effluves : par­fums de forêts, arômes flo­raux, épicés. Et puis, surtout, nous parlons.

  D’une voix, il faudrait en retenir les inflex­ions, pou­voir en retran­scrire l’ac­cent, les couleurs. Ta voix, donc, est baignée de douceur, et tu as cette façon de faire rouler les sur ton palais, avec joie, comme l’on fait danser un vin sur sa langue. Tu fais fon­dre ce lan­gage qui, à l’ouest de la Norvège, est sou­vent bien trop lourd et guttural.

  Les cinq sens, c’est l’amour. Enten­dre un par­fum : tu mur­mures à mon oreille, je me plonge dans ta chevelure. Je te regarde alors que tu t’ef­feuilles. Nue, ma main par­cours cette géo­gra­phie. Ta peau a ce goût sub­til, tout juste per­cep­ti­ble : légère acid­ité, quelques notes de sucre, à peine poivrée.

  La juste mesure pour la joie, c’est la com­mu­nion, puis la dis­tance. Te laiss­er vivre, séduire : jeux. Puis, instants : il s’ag­it de pro­téger notre amour de ce monde. L’amour, principe de déli­catesse. Ton corps con­tre le mien, le mou­ve­ment de tes lèvres : dic­tio­ns, caress­es, labi­ales sonores. Déli­cat, le moin­dre de tes gestes. Pré­cis, le rythme tracé sur le papier.

   Dans cette pièce, avec toi, je fais le tour de mon cœur, et c’est un monde que l’on par­court : chaud, humide con­ti­nent de tes hanch­es ; bais­ers, frais comme neige à tes lèvres ; dunes, sables qui s’élèvent. Je frôle tes lèvres, Denise ; le sang afflue vers mon cœur.

   Le soleil sur ta peau : vent, print­emps, peau sou­ple et sat­inée, lisse. Le silence : lan­gage des fleurs, vols de pol­lens, pis­tils par­fumés. Le silence, le soleil, être là, Roya. Denise, dans ce verg­er, sous un pom­mi­er, nos mains, baignées de soleil et de silence, enlacées. Je t’aimerai là où ta mère fut aban­don­née. Grâce, songes, douceur.

  Mon regard est tout en toi : par­adis des sens, souf­fle de l’air. Dans la nuit sere­ine un enfant joue, qui chas­sait les vipères. Dans la nuit, pleine, où l’amour fait se mou­voir les étoiles, ton souf­fle donne forme, sens à mon corps : par­adis du lan­gage, souf­fle de l’aimée porté à l’or­eille de l’a­mant. Au loin, en con­tre­bas, l’eau de la riv­ière red­it la course des étoiles.

 L’amour, les jeux, la jeunesse : c’est la sai­son des ros­es Denise. Le vin au goût agréable, Roya, les bains, les caress­es. Les livres tra­versent les âges ; un chant, qui est doux, s’in­vite dans ma page.

 Tu m’en­seignes la joie Denise : c’est à dire saisir le monde via le truche­ment des sens. Essence du moi intime, du monde ; analo­gies, cor­re­spon­dances. Et ce chant, qui est doux, s’écrit sur cette page.

 Des paroles baignées de douceur, dans la lumière et l’amour. Des paroles : déli­cate douceur ; l’amour : flamme vive par­mi les fleurs. Te voilà de dos à la fenêtre, Denise : la pluie s’en est allée.

  La joie c’est aus­si s’aimer, au matin, dans la dis­tance : les corps baignés de fatigue, se touch­er à peine, appréci­er le silence. Puis : regards, ravisse­ment, rires. La joie, Roya, c’est aus­si chercher un mot dans un livre : un mot qui relit le chant à l’intime.

 Ton doigt éprou­ve le grain du papi­er, puis ta main, éclairée par la lumière dif­fuse des bou­gies noc­turnes, se promène dans ta chevelure : délasse­ment, mèch­es défaites, sculp­tées. Roya ton sourire red­it, d’un instant à l’autre, la course du soleil.

  L’amour Roya : secrètes étreintes, dis­tance, enlace­ments. Dans les livres : un même tronc unit le tilleul et le chêne ; la rose et le cep de vigne enlacés. Dans les livres Denise : ici nous choisirons la dis­tance, nous choisirons le vin, les jeux, nous dirons l’e­space où s’ac­croît l’étreinte ; c’est que nous par­lons le lan­gage de l’amour et des fleurs Denise !

  L’amour, c’est être là, Roya ; c’est aus­si te laiss­er vivre, ici, là-bas, dans ce loin­tain, mais proche, verg­er d’éclair.

Présentation de l’auteur

Thibault Biscarrat

Thibault Bis­car­rat est écrivain et musi­cien, (1979).

Il inter­roge, dans son œuvre, les rap­ports entre le lan­gage et le réel ; le sur­gisse­ment de la parole en tant que poésie pen­sée ; le lien entre les frag­ments et le Livre.

Bib­li­ogra­phie

Dol­mancé, (2015) aux édi­tions Abor­do, final­iste 2016 du prix pour le pre­mier recueil de poésie Fon­da­tion Antoine et Marie-Hélène Labbé ;

Le Dernier Lieu, (2016) aux édi­tions Abordo ;

Le Livre de mémoire suivi de La let­tre pre­mière, (2019) aux édi­tions des Van­neaux, final­iste des Hon­neurs 2019 de la Cause Lit­téraire ; sélec­tion­né pour le prix Ard­ua des pre­mières réalisations.

L’homme des grands départs, (2020) aux édi­tions de Van­neaux, pré­face de Patri­cia Boy­er de Latour, prix du meilleur recueil de poésie de l’an­née 2020 décerné par la Cause Lit­téraire.

Une Couronne d’Or­age suivi de Beauté et de Roy­auté, (2021) aux édi­tions Ars poetica.

Il a pub­lié des textes dans divers­es revues : Phaé­ton, Écrit(s) du Nord, les Cahiers de Tinbad.

 

Autres lec­tures

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