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Traduire Glissant en arabe

Par | 2018-02-25T02:33:10+00:00 9 novembre 2013|Catégories : Blog|

Traduire Glissant

 

La poé­sie d’Edouard Glissant ouvre sur un ima­gi­naire de la langue qui ne se laisse résor­ber par aucun esprit de sys­tème, mais invite à accueillir l’opacité comme une  « épreuve de l’étranger » (Antoine Berman ). C’est une poé­sie habi­tée par l’esprit des lieux, archi­pé­liques et divers. Elle consti­tue en cela, à la fois l’affirmation d’un ancrage et l’invitation à la dérive. La voix de La Terre inquiète[1] annonce, en effet, une pré­sence au monde qui est pure dis­po­ni­bi­li­té. 

La lec­ture des ver­sets de La Terre inquiète se vit comme une expé­rience mys­tique dénuée de toute trans­cen­dance. L’intersubjectivité des consciences opère et le lec­teur par­ti­cipe au souffle du lieu, la Martinique, par la simple scan­sion du poème ou par la tra­ver­sée des images glis­san­tiennes. Cette expé­rience revêt l’évidence de toute musique, elle est intran­si­tive. Or, com­ment pré­tendre tra­duire ce qui relè­ve­rait de l’intraduisible ? Que serait une tra­duc­tion d’un poète qui dit écrire « en pré­sence de toutes les langues du monde [2]»?

Pour ne pas tra­hir cette décla­ra­tion, le tra­duc­teur doit-il se mettre dans cette même pos­ture, ouverte à la diver­si­té et, donc, à l’imprévisibilité et entre­prendre la tra­duc­tion comme « rhi­zome allant à la ren­contre d’autres rhi­zomes » (Glissant ) ?

Le tra­duc­teur invente un lan­gage néces­saire d’une langue à l’autre, comme le poète invente un lan­gage dans sa propre langue, […] un lan­gage com­mun aux deux mais en quelque sorte impré­vi­sible par rap­port à cha­cune d’elles […]. Art de l’imaginaire, dans ce sens la tra­duc­tion est une véri­table opé­ra­tion de créo­li­sa­tion, désor­mais une pra­tique nou­velle et impa­rable du pré­cieux métis­sage cultu­rel[3].

Traduire Glissant en arabe revien­drait donc à trans­mettre quelque chose de son pay­sage inté­rieur, en ten­tant de sug­gé­rer par le rythme, comme une scan­sion pro­pice à la transe, ce chant par­ti­cu­lier qui est pré­sence au monde.

C’est aus­si créer un lan­gage impré­vi­sible dans la langue arabe elle-même, ajou­ter du monde au monde (Sony Labou Tansi) et des ver­sets au ver­sets.

 


[1] Edouard Glissant, Édouard Glissant, La Terre inquiète, [1955], in Poèmes com­plets, Paris, Gallimard, 1994.

[3] Glissant, Edouard : Introduction à une poé­tique du divers, Gallimard, 1996, p. 45.