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Un poète géorgien : Temour Chkhetiani

Par |2020-01-06T04:52:18+01:00 5 janvier 2020|Catégories : Essais & Chroniques, Temour Chkhetiani|

  Temour Chkhetiani  est un poète  géor­gien contem­po­rain,  il est aus­si tra­duc­teur et  com­po­si­teur de pro­blèmes d’échecs. Il est né en 1955 à Telavi, belle petite ville deGéorgie.

Temour Chkhetiani est l’ auteur de huit  recueils poé­tiques : les poèmes pré­sen­tés sont extraits du plus  récent inti­tu­lé ,,La hau­teur de l’ herbe ». Ses poèmes sont tra­duits et publiés en fran­çais, en anglais, en  alle­mand, en sué­dois, en russe.  On peut le lire dans des antho­lo­gies ou dans dif­fé­rentes revues.
Temour Chkhetiani a tra­duit   en géor­gien des poèmes de Guillaume Apollinaire, d’ Arthur Rimbaud, de Michel Houel­le­becq, de Rainer Maria Rilke, de Marina Tsvetaeva  etc.
P
oète réflexif. Il a un  mode de vie  un peu mar­gi­nal et il habite seul  dans un petit vil­lage d’ où il voit le monde. Maintenant que les per­for­mances  poé­tiques sont à la mode, Temour Chkhetiani  tient une scène large ouverte : sa cour,  devant la mai­son ou dans sa chambre, sans  spec­ta­teurs.
Il écrit autant des longs poèmes  que de très brefs, des poèmes conven­tion­nels et des vers libre…  On signa­le­ra  sur­tout ses haï­kus,  qui naissent dans le silence de sa chambre et dans  sa soli­tude : il est  évident que la tra­di­tion orien­tale — chi­noise et japo­naise est bien connue du  poète.

უადრესატოდ, Poetry, Diogene Publishing, 2010, 70 pages.

La poé­sie de Temour Chkhetiani n’ est pas une  poé­sie facile, il faut la lire et la relire pour peu à peu, res­sen­tir ce que le poète veut expri­mer et ce qu’ il pense. Parfois  le voca­bu­laire est très simple, mais quand il sai­sit un lieu et un moment pré­cis, les mots prennent tout leur sens. Temour Chkhetiani sait faire du moment le plus banal un véri­table poème, sous ses appa­rences tri­viales, il peut révé­ler autant des sen­sa­tions très fortes que des évé­ne­ments  excep­tion­nels.
Cette
poé­sie est carac­té­ris­tique post­mo­derne se tres­sant à des pas­sages inter­tex­tuels,  offre au lec­teur un monde poé­tique ori­gi­nal.

 

∗∗∗∗∗∗

 

Hauteur d’herbe, extraits

 

 

Traduit du géor­gien par Ketevan Kokozashvili

 

 

LA CABANE

Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
Avant cela, nous mar­chions ensemble dans la forêt ;
Nous regar­dions, écou­tions tout avec joie.
Regardions les arbres et les fleurs,
écou­tions le chant des oiseaux et le bruis­se­ment des feuilles,
nous étions si heu­reux de l’air frais, de l’eau claire et  l’un de l’autre…

Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
La pluie nous a sui­vis pas à pas et nous a  mouillés,
Mais elle est res­tée à la porte
Et n’est pas entrée
Avec nous
Où notre rire bat­tait
Contre les murs.

Puis nous nous essuyions
les che­veux, les yeux, les visages avec une seule ser­viettes.
Il  pleu­vait encore et la pluie fai­sait du bruit sur le toit de notre cabane
Et  cla­quait à la porte.
Après cela, la nuit tom­bait mais nous pou­vions tou­jours nous voir l’un  l’autre…  
Mais enfin  en pleine  obs­cu­ri­té
Tes épaules, tes seins, tes hanches éclai­raient les ténèbres.
Il fai­sait frais, mais tes bras étaient chauds
Et tes lèvres étaient brû­lantes,
Et dans la cabane le lit  étroit en bois
Était large et doux…

Peu à peu, la pluie s’est tue.
La pluie nous a quit­tés et s’ en est allée.
Et  nous nous écou­tions nous res­pi­rer dans ce silence.
Et  nous sen­tions battre nos cœurs 
Et ensuite, peu à peu, il a com­men­cé à  s’éclaircir,
A tra­vers une petite fenêtre de notre cabane, la lune bais­sa les yeux
Et chu­cho­tant elle a par­ta­gé avec nous ce secret :
“-Il n’y a rien de mieux ni de plus impor­tant
Sur la terre”…

Maintenant nous nous réveillons dans des villes dif­fé­rentes,
Eloignées  par des cen­taines de kilo­mètres,
Dans deux villes dif­fé­rentes.
.
Nous nous  réveillons au même moment, mais seuls :
Nous ouvrons les yeux sans joie.
Nous levons nos têtes d’un oreiller sans joie,
nous nous levons sans joie.
Et nous nous habillons.

Dans le même temps mais loin l’un de l’autre
Nous ouvrons nos fenêtres dans des villes dif­fé­rentes.
C’est une jour­née enso­leillée dans les deux.
Nous regar­dons par la fenêtre
Et voyons de dif­fé­rentes images
Dans deux villes éloi­gnées  par des cen­taines de kilo­mètres,
Nous voyons  dif­fé­rentes choses,
Mais nous  pen­sons à la même chose,
Nous nous sen­tons les mêmes,
Et nous nous rap­pe­lons les mêmes choses :
Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.

 

 

∗∗∗

 

UNE IMAGE  D’ UN JOUR

En atten­dant quel­qu’ un ou quelque chose
Nous étions assis, deux poètes, devant le théâtre, sur les marches de l’escalier,
Nous cau­sions et fumions.

Nous cau­sions et regar­dions
Les voi­tures, tra­ver­sant la place devant le théâtre ;
Nous regar­dions aus­si les bâti­ments :
La mai­son, l’ école musi­cale et la banque.

Nous sui­vions du regard les pigeons, qui
De temps en temps s’ envo­laient de la place,
S’ envo­laient et se dis­per­saient.

Nous cau­sions et regar­dions
La haute muraille d’  un vieux palais,
Très mys­té­rieuse et si patiente
Dans toute cette ville, petite et jolie.
Nous étions assis, deux poètes, devant le théatre, sur les marches de l’ esca­lier
Non loin de nous, à gauche,
Un chien de cou­leur et de race incon­nue
Dormait.

 

 

∗∗∗

 

UN PETIT PONT

Pas vers moi,
Mais en pas­sant sur moi – vers un autre !..
Combien de fois on a pas­sé,
On a pas­sé jus­te­ment sur ma poi­trine
Et la voix de mon cœur s’est per­due
Dans le bruis­se­ment  sourd de mes pas.
Moi, je reste immo­bile et sans mot dire
Et sur ma dou­leur
Pas de baume
Ou la caresse de la main soi­gneuse  de quelqu’un,
Mais seule­ment une feuille morte,
Comme le mot usé — ADIEU.

 

 

 

∗∗∗

 

LA CHAISE

1.

J’ai quatre pieds,
J’ai bien sûr le siège
Et encore le dos­sier
Et me tenant ain­si
Dans les chambres
Sur mes quatre pieds
Près des tables,
Près des murs,
Près des lits,
Je défends des règles déter­mi­nées pour moi.

Je n’ai pas d’âme.
Je ne peux pas cou­rir libre­ment
Dans les forêts de nuit,
Je ne suis pas assis triste
Derrière les bar­reaux
Je ne suis pas  lais­sée devant les mai­sons
Dans l’ ombre.

J’ai quatre pieds,
J’ai bien sûr le siège
Et encore le dos­sier
Et me tenant ain­si
Dans les chambres
Sur mes quatre pieds
Près des tables,
Près des murs,
Près des lits,
Je défends des règles déter­mi­nées pour moi.

2.

On s’assied sur moi,
On s’adosse à moi,
On me fait bruire
Et comme je ne peux pas
Dire quelque chose
Je sup­porte sans mot dire leur lour­deur
Et leur légè­re­té.

Je n’ai pas d’âme
Mon cœur ne bat pas comme les leurs
Je ne peux pas me réjouir
Ou avoir mal
Et je dois comp­ter
Avec un silence habi­tuel
Les minutes mono­tones et tran­quilles
De ma vie
Mais de temps en temps
On vient ain­si :
On touche mon corps las
Avec leurs velours tendre,
On me caresse,
Mais seule­ment afin que
Je ne des­sine pas
La carte grise de la pous­sière
A leurs larges culs
Et à leurs larges dos.

J’ai quatre pieds,
J’ai bien sûr le siège
Et encore le dos­sier
Et me tenant ain­si
Dans les chambres
Sur mes quatre pieds
Près des tables,
Près des murs,
Près des lits,
Je défends des règles déter­mi­nées pour moi.
Je n’ai pas d’âme.
Je n’ai qu’un seul ami
Au monde –
Le livre ren­ver­sé

 

∗∗∗

 

MANHATTAN  DANS  LA  COUR
À Irakli Tskhvediani

Il est très facile d’appeler Manhattan
Ici, dans un vil­lage oublié de ce pays per­du,
Voilà dans cette cour,
Quand la fin de l’automne
Est si pleine de soleil et si chaude.
Emporte la chaise dans la cour, assieds-toi,
Ouvre la revue et lis,
Lis les poèmes de quelque Hans Promwell,
Oui, Promwell, il était aus­si Cromwell,
Mais il écri­vait  autre­ment
Et main­te­nant nous ne nous inté­res­sons pas vrai­ment à lui.
Lis les poèmes de Promwell
Et tu sen­ti­ras com­ment le grand et bruyant Manhattan
Entre dans ta cour silen­cieuse
Et com­ment tu passes toi aus­si et te perds
Dans l’agitation et dans la soli­tude de Manhattan.
Oui, tu com­pren­dras
Quelle petite dis­tance est
De ta mai­son sale
Aux splen­deurs  de Manhattan ;
Et comme libre­ment se place
L’agitation, l’effort,
La décep­tion de là-bas
Et la soli­tude si énorme
Dans ta petite cour devant la mai­son…
” Il est ennuyeux l’automne à Manhattan,
Quand tu n’aimes per­sonne”.
Pas seule­ment à Manhattan…
Mais ici il y a du soleil et il fait chaud
Et l’ennui a dis­pa­ru momen­ta­né­ment
Et avant qu’il revienne
Je me pro­mène sou­riant dans mon Manhattan.
C’est l’automne –
Le soleil brille et il fait chaud…
Hans, qu’est-ce qui se passe là-bas ?
Quel temps fait-il à Manhattan ? …

 

 

Présentation de l’auteur

Temour Chkhetiani

Né le 5 juillet 1955 à Vachnadziani, Kakhétie. En 1978, il est diplô­mé de la facul­té d’économie de l’Université d’État de Tbilissi. En 1982, il publie ses pre­miers poèmes, en 1987 ses pre­miers poèmes col­lec­tés Evening Post. Jusqu’à pré­sent, il a publié 8 recueils de poèmes. Ses poèmes ont été publiés dans diverses antho­lo­gies et cer­tains ont été tra­duits en anglais, alle­mand, espa­gnol, fran­çais et russe. Le passe-temps de Temur Chkhetiani com­pose des puzzles d’échecs.Depuis 1995, il a publié 300 puzzles dans des maga­zines d’échecs de divers pays.

Source : http://​book​.gov​.ge/​e​n​/​a​u​t​h​o​r​/​c​h​k​h​e​t​i​a​n​i​-​t​e​m​u​r​-​/​123

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Ketevan Kokozashvili

Ketevan Kokozashvili est tra­duc­trice géor­gienne. Elle tra­duit du fran­çais en géor­gien et du géor­gien en fran­çais. Elle a tra­duit en géor­gien des poèmes d’ Arthur Rimbaud, de Paul Verlaine, De Guillaume Apollinaire, de René Char, de Paul Éluard etc. ,"Correspondance" d’ Arthur Rimbaud, ,"Correspondace"--Albert Camus et René Char, les nou­velles d’ Albert Camus, du géor­gien en fran­çais — des poèmes de Temour Chkhetiani et de Bessik Kharanaouli. Elle publie dans des revues lit­té­raires.