1/ SONGE ET MENSONGE AVEC YVES GASC

 

Lors de sa mort en 1997, Robert Pinget1Robert Pinget par lui-même, en 1988 : « Né à Genève en 1919. Enfance mag­nifique en famille. Études clas­siques au col­lège, puis études de droit jusqu’au brevet d’av­o­cat. Mobil­isé en 39–45. Instal­lé à Paris en 1946. Y tra­vaille d’abord la pein­ture, puis reprend défini­tive­ment la lit­téra­ture. Pre­mière pub­li­ca­tion d’Entre Fan­toine et Aga­pa en 1951, suiv­ie de nom­breux romans, pièces de théâtre et de radio. Liste exhaus­tive page 4 du roman L’Ennemi, 1987, pub­lié aux édi­tions de Minu­it comme tous ses autres livres. A fait beau­coup de voy­ages, de con­férences et de lec­tures dans les uni­ver­sités de qua­tre con­ti­nents. En 1966, tout en gar­dant sa nation­al­ité genevoise, a repris la nation­al­ité française de son grand-père mater­nel et de son arrière-grand-père pater­nel. A béné­fi­cié d’une place d’honneur au Fes­ti­val d’Avignon 1987 et du Prix nation­al des Let­tres la même année. Tra­vaille aujour­d’hui de préférence en Touraine. »lais­sait comme un point d’interrogation, ou une part de mys­tère, tant sa car­rière, en marge de toute l’actualité facile, se présen­tait dis­crète, à l’image de sa renom­mée d’auteur dra­ma­tique. En revanche, aucun doute ne se lev­ait, quant au fait qu’il recon­nût Yves Gasc, acteur aux cent-trente-cinq rôles, le M. Songe2Robert Pinget est l’auteur d’une série de courts réc­its met­tant en scène un cer­tain mon­sieur Songe ; per­son­nage créé en 1982 comme une sorte de faux dou­ble ; per­son­nage récur­rent de l’œuvre à l’origine d’un livre éponyme (1982), et don­né depuis comme l’« auteur » de plusieurs petits vol­umes de car­nets (le Har­nais, Char­rue, Du nerf).









Celui-ci est retraité. Il habite une vil­la en bord de mer, « non loin d’Agapa, petite sta­tion bal­néaire pleine de monde l’été et très ennuyeuse l’hiver ». Il est à la fois un poète, un sen­ti­men­tal, un médi­tatif et un impul­sif. Il a ten­dance à s’assoupir devant son café ou ses fac­tures. N’est jamais là où il se trou­ve. A tou­jours con­fon­du par­ler et écrire. Pour Robert Pinget, le recueil des his­toires de mon­sieur Songe est à pren­dre comme un « diver­tisse­ment ». Le plus sub­til, drôle et mélan­col­ique qui soit. Mon­sieur Songe, occupé à un jar­di­nage exis­ten­tiel, se pose de fréquentes ques­tions philosophiques, dans la caté­gorie du devise­ment de bistro, en net­te­ment plus pro­fond et avec une prédilec­tion pour la matière lit­téraire. Car Mon­sieur Songe écrit, ce qui n’a rien d’é­ton­nant, puisque c’est l’auteur.
idéal, soit l’un des prin­ci­paux per­son­nages, et le plus sin­guli­er à coup sûr de son œuvre. Dans une cer­taine mesure, l’adéquation par­faite, si rare, qu’on note entre la créa­tion d’un per­son­nage et celui qui lui prête ses traits sem­ble tenir de la magie. En por­tant à la scène Iden­tité de Pinget, puis en mon­tant et jouant, du même, Par­alchimie, Yves Gasc avait choisi de camper Mortin, l’égocentrique et vétilleux ami de M. Songe. Pinget igno­rait alors qu’aux cours de con­ver­sa­tions révéla­tri­ces avec Gasc, dans sa mai­son de Touraine prop­ice aux coups de sonde intimes, cette intu­ition ful­gu­rante lui viendrait : le comé­di­en qu’il appré­ci­ait certes et dont la car­rière exem­plaire était louée par lui se révélait, à sa sur­prise en imi­tant ses gestes, ses mim­iques, son élo­cu­tion sup­posée, une sorte de clone de son per­son­nage-fétiche – ce Songe insai­siss­able dont il doutait qu’on puisse un jour lui prêter apparence et vie sur les planch­es. Or, Pinget sen­tait, voy­ait Gasc tout prêt à ten­ter la gageure, à matéri­alis­er ce fan­toche de papi­er né d’on ne sait quelle région ambiguë de son créateur.

 

Celui-ci est retraité. Il habite une vil­la en bord de mer, « non loin d’Agapa, petite sta­tion bal­néaire pleine de monde l’été et très ennuyeuse l’hiver ». Il est à la fois un poète, un sen­ti­men­tal, un médi­tatif et un impul­sif. Il a ten­dance à s’assoupir devant son café ou ses fac­tures. N’est jamais là où il se trou­ve. A tou­jours con­fon­du par­ler et écrire. Pour Robert Pinget, le recueil des his­toires de mon­sieur Songe est à pren­dre comme un « diver­tisse­ment ». Le plus sub­til, drôle et mélan­col­ique qui soit. Mon­sieur Songe, occupé à un jar­di­nage exis­ten­tiel, se pose de fréquentes ques­tions philosophiques, dans la caté­gorie du devise­ment de bistro, en net­te­ment plus pro­fond et avec une prédilec­tion pour la matière lit­téraire. Car Mon­sieur Songe écrit, ce qui n’a rien d’é­ton­nant, puisque c’est l’auteur.))idéal, soit l’un des prin­ci­paux per­son­nages, et le plus sin­guli­er à coup sûr de son œuvre. Dans une cer­taine mesure, l’adéquation par­faite, si rare, qu’on note entre la créa­tion d’un per­son­nage et celui qui lui prête ses traits sem­ble tenir de la magie. En por­tant à la scène Iden­tité de Pinget, puis en mon­tant et jouant, du même, Par­alchimie, Yves Gasc avait choisi de camper Mortin, l’égocentrique et vétilleux ami de M. Songe. Pinget igno­rait alors qu’aux cours de con­ver­sa­tions révéla­tri­ces avec Gasc, dans sa mai­son de Touraine prop­ice aux coups de sonde intimes, cette intu­ition ful­gu­rante lui viendrait : le comé­di­en qu’il appré­ci­ait certes et dont la car­rière exem­plaire était louée par lui se révélait, à sa sur­prise en imi­tant ses gestes, ses mim­iques, son élo­cu­tion sup­posée, une sorte de clone de son per­son­nage-fétiche – ce Songe insai­siss­able dont il doutait qu’on puisse un jour lui prêter apparence et vie sur les planch­es. Or, Pinget sen­tait, voy­ait Gasc tout prêt à ten­ter la gageure, à matéri­alis­er ce fan­toche de papi­er né d’on ne sait quelle région ambiguë de son créateur.

 

Yves Gasc en 2014, dans La Visite 
de la vieille dame, de Friedrich 
Dür­ren­matt. Pho­to Mir­co Magliocca.

Gasc se mou­vait, se matéri­al­i­sait, ren­trait dans la caté­gorie des auto­mates de chair et d’os, tel que l’avait conçu Robert Pinget dans un de ces moments où la créa­tion d’un écrivain, devenu appren­ti-sor­ci­er, le dépasse par la portée de sa déri­sion, de son ridicule.

À coup sûr, Yves Gasc était rompu à toutes les méta­mor­phoses grâce à la diver­sité des masques qu’il s’était prêté en allant du clas­sique à l’avant-garde théâ­trales. De plus, il pour­suiv­ait, par­al­lèle­ment à son par­cours d’acteur ; une car­rière de scéno­graphe, qu’il accom­pa­g­nait de la pub­li­ca­tion de poèmes, d’adaptations divers­es, de lec­tures en pub­lic d’auteurs sou­vent rares. Cette fois, l’admiration qu’il por­tait à Pinget l’aidait à met­tre sur pied, pour le faire vivre en pub­lic, un Songe tiré de trois livres de l’auteur : Mon­sieur Songe (roman ; éd. de Minu­it, 1982), Char­rue (car­nets ; éd. de Minu­it, 1985), et Tach­es d’encre (car­nets ; éd. de Minu­it, 1997). Les pas­sages choi­sis par­mi les plus sig­ni­fi­cat­ifs deviendraient sur les planch­es, Les Car­nets de Mon­sieur Songe, une lec­ture-spec­ta­cle qui ne lais­serait pas de sur­pren­dre les spec­ta­teurs, curieux du défi com­plexe qu’elle suggérait.

Avec Pinget, pas une minute de doute: nous sommes en plein dans le théâtre de l’absurde, mal­gré l’apparence logique, à l’abord, de la nar­ra­tion. Mais il s’agit là d’une absur­dité qui, par sa prédilec­tion pour on ne sait quel vide, peut devenir ter­ri­fi­ante. Cet absurde cas­tra­teur, Gasc est chargé de le véhiculer et si pos­si­ble, sous nos yeux, de le con­cré­tis­er. En créant Songe, Pinget a‑t-il voulu se don­ner un sup­pôt rejoignant les inter­ro­ga­tions secrètes, enfouies jusque-là, de sa pro­pre exis­tence? Nous l’ignorons. De vrai, il ne cherche pas à nous sug­gér­er que Songe est son dou­ble, épinglé comme hors de lui, à qui il prêterait ses tics et con­trôlerait avec sa plume. Non. Pinget évite de tomber sous la dépen­dance de son anti­héros, alors que Samuel Beck­ett est sous la sienne quand il crée Godot, que Ionesco, Arra­bal, Gom­brow­icz ou Jean Tardieu se pro­jet­tent dans leur car­i­ca­ture, comme le fait Renard avec Aupic et Ver­net et que Mar­cel Jouhan­deau, en inven­tant M. Godeau, son satanique sup­pôt, entend se décharg­er à la fois d’un sur-moi et d’un sans-moi par une ten­ta­tion rejoignant le malé­fice. Rien de tel chez Pinget. Son des­sein, si bien saisi par Yves Gasc, est la volon­té entière de laiss­er Songe à une sorte d’identité car­i­cat­u­rale, à ses vel­léités, ses limbes, ses rado­tages qu’il croit fondés, à une sagesse fab­riquée, ain­si, qui ne vaut pas pipette. Pinget tient sans cesse en respect, en demeure d’empiéter sur sa pro­pre indi­vid­u­al­ité, ce bon­homme qu’il préfère vouer à l’irrespirable, plutôt que se ris­quer à le rap­procher de lui. Il le choisit men­songe, selon une asso­nance avec son nom, plutôt que révéla­teur (une seule sec­onde) de son géni­teur. Tu es Songe, men­songe, et le resteras. L’ambiguïté autori­taire de Pinget trou­ve, chez Gasc, un tra­duc­teur si fidèle que devant nous le per­son­nage devient presque tan­gi­ble, sans per­dre son inanité. Oh ! Songe se con­naît bien pour­tant, avec ses actes man­qués, et se juge. N’avoue-t-il pas qu’il ne pense à rien, sûr que tout coup de théâtre en ce monde n’est que dans les mots, jamais dans notre vie ? Ne se sent-il pas le jou­et absolu de son inca­pac­ité à tout ? C’est ce que lui souf­fle l’ami-témoin Motin, avec son autorité suff­isante, en sur­prenant Songe (qui se veut écrivain, autre échec total) devant son man­u­scrit vide : « Énumère donc ce qu’il n’y a pas dans ton crâne. » Oui, Songe a voulu écrire, se dire peut-être, mais dire quoi ? Sa bonne recon­naît chez lui le goût des mots, en lui reprochant son « désamour des gens ». Mais écrire s’avère aus­si un porte-à-faux dans son tra­jet ter­restre. Bah ! de cette impuis­sance, de cette « out­re­cuid­ance » renon­cée, la sagesse bis­cor­nue de Songe prend le dessus. Après tout, « on ne peut rien con­tre soi », a- t‑il con­clu, pas même fatal­iste, face à son manque d’inspiration.

Qui est Songe, pris dans l’immensité bigar­rée de la comédie-humaine ? À l’approche, un pré-sep­tu­agé­naire en retraite (prob­a­ble­ment de l’Administration ; ça se flaire) tiré à qua­tre épin­gles, mise à part une touche « artiste » dans la coupe du veston. Il vit, non sans un cer­tain con­fort, dans une vil­la de la Côté dont on devine le jardin fleuriste, comme les semis, tirés au cordeau. Songe fait mine de jar­diner assidu­ment, craig­nant la froidure pour ses végé­taux, en coupant ses occu­pa­tions d’une horométrie rigoureuse par des con­tes­ta­tions ne man­quant pas de cocasserie avec sa bonne. C’est un homme (mérite-t-il ce nom ?) qui ne tient que par le con­ven­tion­nel, suivi à la let­tre et une rou­tine élue. Pinget n’a‑t-il pas eu peur, un jour, en démon­tant pour nous ce vieux ren­tier vidé de moelle. Con­sen­tant soudain à se pencher sur le des­tin de Songe, son géni­teur nous appa­raît atter­ré, impos­si­ble même de prêter quelque drame, sur­venu en cir­con­stance atténu­ante, à la vie de Songe, dont même le passé sem­ble exempt de pas­sion amoureuse, de douleur humaine, du moin­dre élan sal­va­teur. Aucune respon­s­abil­ité non plus, chez lui, vis-à-vis d’autrui. Pour le jus­ti­fi­er aux yeux de la créa­tion, sans doute faudrait-il trou­ver la pièce qui manque à la machine. Lorsqu’il s’imagine mort, c’est au vide, pense-t-on, que s’adresse le retraité : « Tu me laiss­es finir comme ça ? » Cette inter­ro­ga­tion au rien, c’est mir­a­cle qu’elle nous touche, en nous pous­sant à bord du vide, grâce au verbe sans reproche de Pinget trans­mis avec acuité par Yves Gasc, cet expert en ironie rentrée.

Le pub­lic, à l’audition de ces Car­nets de Mon­sieur Songe rit beau­coup lorsqu’il entend l’acteur imiter les bur­lesques com­men­taires s’élevant autour du faux décès de M. Songe. À Paris comme à Genève, les spec­ta­teurs se sont rac­crochés à ce que la lec­ture-spec­ta­cle de Gasc con­tient d’humour, de jeux de scène rich­es de drô­lerie, même si, là encore, la féroc­ité clair­voy­ante du comé­di­en n’épargne pas la mar­i­on­nette qui est Songe. Son jeu a su s’établir sur deux portées : il mon­tre entière la vacuité ver­tig­ineuse de Songe et nous per­met de le juger humaine­ment. On peut con­sid­ér­er que Robert Pinget, lui, com­mence et se con­tin­ue à la fois lorsque son per­son­nage salue les spec­ta­teurs. Il cesse de nous inquiéter en finis­sant de démon­ter son « mon­stre », nous lais­sant un mes­sage sans chiffre, une porte sans ser­rure, en sus­pens sur le chemin desséché de quelle décou­verte impos­si­ble?, dont Gasc tente de rac­corder, d’orchestrer, de remon­ter le fil. Pour­tant la décou­verte doit bien se trou­ver là, au cœur du texte et du spec­ta­cle – à deux doigts de nous sub­juguer par le truche­ment d’un inter­prète plus per­son­nel et orig­i­nal qu’il n’a voulu qu’on le dise durant un demi-siè­cle de car­rière. Yves Gasc colle au men­songe qu’est Songe, en com­plice d’un Pinget qu’il admire, avec la vérité de sa présence, de son sens des nuances sournois­es et de sa voix, de son autorité enfin. Par- là, il nous rap­pelle com­ment il a su renou­vel­er le Tris­sotin de Molière, durant près de deux cents représen­ta­tions à la Comédie-Française, en faisant de ce bas-bleu l’incarnation même de la méchanceté, du par­a­sitisme truqué et du mal tout court. En se déplaçant dans l’énigme Pinget, Gasc nous donne au moins une clé : celle du grand comé­di­en qu’il est resté, par défi et besoin de vérité cri­tique, à l’abri de tous les tapages de notre temps.

 

Yves Gasc dans L’Im­por­tance d’être con­stant, comédie d’Oscar Wilde, à Paris en 2006.

2/ YVES GASC, UN SOURCIER EN MIRAGES INTIMES

 

Dans sa poésie Yves Gasc, per­pétuel sourci­er de lui-même, sait, à mer­veille, opér­er une osmose, on pour­rait dire une syn­thèse, entre l’événement intime et la félic­ité qu’il peut tir­er de la nature ambiante, reliée à lui par des flu­ides mys­térieux. Si l’on peut le définir comme un roman­tique à part entière, mais lucide, déf­i­ni­tion qu’il assume sou­vent en véri­ta­ble tunique de Nes­sus, il met au défi le monde de ne pas cor­re­spon­dre avec lui, dût-il pren­dre à par­ti la puis­sance qui l’accable avant de l’exalter à nou­veau, en pro­prié­taire d’on ne sait quelle foi secrète : De ma foi je fais mon enfer. Gasc, qui a pu se rêver hors souil­lure, ne cesse d’interroger, de humer son angoisse, de goûter sa liesse et d’approfondir jusqu’au ver­tige mal­heur et délices d’être là, bien vivant, apte à tou­jours sup­port­er richess­es et mau­vais coups du des­tin : ce sont pour lui, avec son « amour du bien et du mal », des aguets et comme une disponi­bil­ité de chaque instant, à se pencher sur les strates et décom­bres encore vivaces de son moi. A le lire, on retient surtout une sourde, une innée exal­ta­tion, suiv­ie d’un bien- être qui le con­fond lui-même, alors qu’il tient, par exem­ple, un œuf frais pon­du dans sa paume : Quelqu’un nous tient-il ain­si dans sa main, avec cette douceur, au creux de l’univers ? D’indifférence, chez Gasc ? Point. À ce con­stant régime d’étude de soi, ne risque-t-il pas de faire sourde oreille aux grandes muta­tions, aux cat­a­clysmes de notre planète, au mal­heur d’autrui enfin ? Les endoss­er, croit-il, n’est pas son rôle, si, mal­gré tout, il les passe au crible de sa sen­si­bil­ité, en échos intérieurs s’ajoutant au malaise d’exister.

De recueil en recueil, Yves Gasc pour­suit une destruction/reconstruction de soi jusque dans l’infime débris. Ce qui sem­ble plus qu’évident lorsqu’on lit son dernier recueil en date, La lumière est dans le noir. Brûlé à vif aux fontaines du désir, et au feu de ce qu’il appelle « les pas­sions con­traires », que lui reste-t-il tout à coup, pan­te­lant de désil­lu­sions et lassé même, sans doute, de toute douleur fructueuse, alors qu’il se sent presque comme un mort dans sa bar­que noire ? Quand il part pour le Sud loin­tain, Paris n’étant plus à ses yeux qu’un enfer par­o­dique, Gasc souf­fre au point de ne plus réfuter la part de néant promise à tous les hommes, mais en human­iste. Ce grand lecteur de Hâfiz, de Al-Qâdr, cet amoureux des poètes d’Extrême-Orient et des deux Afriques n’accepte pas en son tré­fonds, s’il sent leur mor­sure, que les chi­ennes sauvages lui lacèrent le cerveau. Roy­aume suprême à sauve­g­arder. Il attend sour­de­ment mais inten­sé­ment, sur la ter­rasse de sa mai­son maro­caine d’Asilah, où il ne dénom­bre pour­tant qu’absences d’appel, d’embrassement du devenir, en dépit de ce lieu recueil­li où stagne la creuse attente du rien qui l’y cloue. Soudain, frémisse­ment jusque dans l’inespoir le poète sait, en per­sua­sion ful­gu­rante, qu’il ne restera pas cette île que le temps oublie. Mais quoi ? Ce voyageur ren­du, moulu, humil­ié par toutes les défaites du vivre, ce soli­taire à bout de toutes les impru­dences, les impu­dences peut-être, peut-il croire encore à l’intervention, à l’approche d’une présence bénéfique ?

Oui, puisqu’une voix magi­ci­enne, souter­raine et comme jail­lie de l’impossible qui devient pos­si­ble, chante à son oreille que le beau men­songe de vivre tou­jours se con­fond avec la réal­ité qui nous gar­rotte. L’autre est là, pal­pa­ble, même si cet autre lui fait souf­fler : Je reste assis au bord du secret – de toi-même. Ne nous a‑t-il pas dit qu’il n’y a pas de vraie mort si un jour la main aimée vient tenir la nôtre ? Alors Tout sera dit tout sera bien, ter­mine le poète. Com­ment ne pas songer au « tout est bien » final gidi­en ? La par­tie « Khâlil » du recueil La lumière est dans le noir, con­te ce renou­veau ensem­ble emporté et lucide.

Il est évi­dent qu’Yves Gasc, faisant ain­si la nique aux poètes du rien, croit à la per­ma­nence, à la vérité, à l’éternité de l’art. Ce qu’il n’a cessé de démon­tr­er au cours de sa longue car­rière théâ­trale, com­mencée chez Jean Vilar, pour­suiv­ie chez Bar­rault et parachevée au Français où il joua 180 fois le Tris­sotin des Femmes Savantes, après avoir abor­dé Genet, Albee, David Mamet, Ionesco, Pinget, Beck­ett, Gom­brow­icz, etc., tout en met­tant plusieurs auteurs con­nus en scène. Que de fois, arrivé dans quelque cap­i­tale étrangère, en faus­sant com­pag­nie à ses com­pagnons de tournée, à New York, au Japon ou à Moscou, ce lecteur insa­tiable s’est dirigé, sou­vent d’instinct, vers quelque librairie incon­nue, où il savait dénich­er l’oiseau rare. Il retour­nait, ent­hou­si­as­mé par ses trou­vailles, son sac craquant de livres et de brochures, pour ajouter dans la « cam­pagne » qu’il pos­sède dans le Berry un Mishi­ma ignoré, ou un Ess­e­nine, un con­te de Bohême oublié de Rilke, ou un Séféris, un Cer­nu­da. Dès ses plus jeunes années, Yves Gasc a fait son havre, son pan­théon avec – en dehors des poètes français qu’il con­naît à fond, sur­réal­istes com­pris – Borges le grand favori, Lor­ca, Ungaret­ti, Cavafy, et tant d’autres. Cet amour du verbe poé­tique, il l’a prou­vé par de nom­breux réc­i­tals, dans le cadre des revues Poésie 1 et Les Hommes sans Épaules, à la Mai­son de la Poésie, à la Sor­bonne, en dehors des mat­inées très cou­rues de la Comédie française, ou encore sur France-Cul­ture. Il faut avoir enten­du l’acteur- poète par­ler de ses prédilec­tions et décou­vertes avec les Bre­ton père et fils, ou Christophe Dauphin, vig­i­lants témoins de la poésie de notre temps. Yves Gasc aurait pu être un de ces « ama­teurs » pro­fonds, un de ces « hon­nêtes hommes », naturelle­ment férus d’art, que vit fleurir la Renaissance.

Ses con­nais­sances en roman n’étant pas moin­dres que sa cul­ture en vers, on l’imagine, tan­dis qu’il par­court l’univers avec les comé­di­ens du T.N.P ou la troupe de Jean- Louis Bar­rault (plus tard ce seront les Socié­taires du Français) penché sur quelque bouquin révéla­teur dans un recoin de ces nou­veaux char­i­ots de Thes­pis que sont nos Boe­ing et T.G.V. Com­ment ne pas rêver ce jeu de scène ? Madeleine Renaud (ou Roger Mol­lien) s’inquiète à la ronde : « Mais où est donc passé le cher Yves ? » Bar­rault met un doigt sur ses lèvres, puis déclare : « Chut ! Vous le savez très bien. Yves Gasc se livre au vice impuni : IL LIT. »

 

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Henri Rode

Hen­ri Rode est né en 1917 à Avi­gnon, et est mort à Paris en 2004. Il écrit dans plu­sieurs revues : les Cahiers de Pierre Seghers, Con­flu­ences de René Tav­ernier et Les Cahiers du Sud de Jean Bal­lard. Après la guerre, Rode pub­lie une série de romans qui le font con­naître, puis se con­sacre au ciné­ma pour lequel il écrit dans le mag­a­zine Ciné­monde. Il pub­lie aus­si de nom­breuses cri­tiques et biogra­phies. Après s’être affir­mé comme romanci­er, Rode va, au con­tact des poètes de la revue Les Hommes sans Épaules, se tourn­er vers la poésie et être con­sacré comme l’un des plus grands poètes de son temps. Son livre, Mort­sexe (édi­tions Saint-Ger­main-des-Prés, 1980), sera salué comme un chef d’œuvre par la critique.

 

Notes[+]

Celui-ci est retraité. Il habite une vil­la en bord de mer, « non loin d’Agapa, petite sta­tion bal­néaire pleine de monde l’été et très ennuyeuse l’hiver ». Il est à la fois un poète, un sen­ti­men­tal, un médi­tatif et un impul­sif. Il a ten­dance à s’assoupir devant son café ou ses fac­tures. N’est jamais là où il se trou­ve. A tou­jours con­fon­du par­ler et écrire. Pour Robert Pinget, le recueil des his­toires de mon­sieur Songe est à pren­dre comme un « diver­tisse­ment ». Le plus sub­til, drôle et mélan­col­ique qui soit. Mon­sieur Songe, occupé à un jar­di­nage exis­ten­tiel, se pose de fréquentes ques­tions philosophiques, dans la caté­gorie du devise­ment de bistro, en net­te­ment plus pro­fond et avec une prédilec­tion pour la matière lit­téraire. Car Mon­sieur Songe écrit, ce qui n’a rien d’é­ton­nant, puisque c’est l’auteur.