> Yves ROULLIÈRE, La vie longue à venir

Yves ROULLIÈRE, La vie longue à venir

Par |2018-01-08T13:12:06+00:00 29 avril 2017|Catégories : Critiques, Yves Roullière|

 

 

 

La vie, longue à venir ?

« Voyons, Monsieur, le temps ne fait rien à l’affaire ! »

Nous avons tous en tête le face-à-face d’Oronte et d’Alceste au moment déri­soire du « son­net », dans Le Misanthrope. Il reten­tit d’autant plus for­te­ment en notre époque pres­sée d’accorder son cla­vier aux tables des librai­ries, d’abréger le laps de temps entre créa­tion et expé­di­tion du paquet. Partout on accorde de l’importance à l’impromptu et on soup­çonne vague­ment ce qui a exi­gé des années de patience de n’être qu’une œuvre de tâche­ron.

La dimen­sion com­bat­tive du livre paru chez l’éditeur ren­nais Atopia sous le titre La vie longue à venir s’associe à cette scène de genèse, spé­cia­le­ment à l’heure où le recueil, paru sous un for­mat numé­rique en 2015 chez Recours au poème, prend toute son enver­gure sur le papier. La por­tée d’un tel contre­dit aux vani­tés du mar­quis est énorme : elle consiste à affir­mer la dif­fé­rence de nature entre le temps créa­tif et le temps social, et à déli­vrer la poé­sie du paraître. La durée de com­po­si­tion n’a aucun rap­port avec la qua­li­té du résul­tat, et le faire-valoir n’atteint pas aux strates de l’être pro­fond. L’œuvre demande au lec­teur, au public, de dépla­cer son attente : il n’est pas là pour admi­rer un tour de force – en l’occurrence, Oronte se targue d’avoir pon­du son son­net en un temps record. A contra­rio, on dirait qu’Alceste fait l’éloge du temps long et d’une explo­ra­tion sans résul­tat immé­diat. Oronte se pique d’avoir écrit un poème : c’est déjà trop pour Alceste qui place si haut l’idée de poé­sie qu’il se met à enton­ner la chan­son du roi Henri pour faire pré­va­loir le souffle, la pas­sion popu­laire. Il revient avec fougue sur l’idée que le poème est un chant, et qu’il a pour objet la vie même. Non seule­ment son temps de com­po­si­tion est d’une autre nature qu’un temps comp­table de nos exploits, aus­si appa­rem­ment lit­té­raires fussent-ils, mais sur­tout, la confron­ta­tion poé­tique – deux hommes se disant en face ce qu’ils pensent – est en passe de deve­nir une guerre.

C’est l’occasion d’une affir­ma­tion.

Là où quelqu’un tente de dire la poé­sie, tou­jours il doit en même temps se dire lui-même, dans sa véri­té, et presque avec vio­lence, réta­blis­sant le mètre éta­lon de sa parole. On voit que c’est là, tout de suite, être en déli­ca­tesse avec le monde entier. Alceste l’assume.

Tout poème devient une pro­fes­sion de foi au moment de sa pro­fé­ra­tion. Il s’entoure de forts axiomes. Le beau duel entre Alceste et Oronte est carac­té­ris­tique d’une sorte de lutte de pou­voir autour de la légi­ti­mi­té poé­tique. On la trouve par­tout – et Yves Roullière le sait – aux lieux d’édition, de vente et de pro­mo­tion de la poé­sie. Il y a aux alen­tours du poème, quand il va sur­gir, une sus­pi­cion sin­gu­lière, une attente bien sûr, même une cer­taine méchan­ce­té par­fois entre poètes, qui dit à peu près ceci : à telle parole je joue ma vie, je n’accepterai pas que quelqu’un d’autre me la prenne à moins.

Si le rap­pro­che­ment entre la poé­sie d’Yves Roullière et la scène du Misanthrope s’impose, c’est parce que La vie longue à venir s’éclaire dou­ble­ment : comme un livre lui-même long à venir, pour des rai­sons par­fai­te­ment vou­lues par l’auteur, et comme une démons­tra­tion, une fois de plus, que la poé­sie a été guet­tée et prise sur le vif, en sorte qu’il ne peut être ques­tion d’en faire éta­lage. Sans doute un tel accent légè­re­ment plain­tif à l’endroit de la durée, elle qui reste si en-dehors de nos cou­tumes pré­sentes, a trait à ce qu’elle vise : cette vie longue est bien celle dont nous atten­dons tout, au sein de la vie pré­sente, une vie por­teuse de sa propre éner­gie vivi­fiante, à la fois but et source. C’est une vie dont l’attente n’est jamais com­blée.

La trans­cen­dance que ce titre insi­nue ne fait pas l’objet d’un saut, d’une illu­mi­na­tion, d’une actua­li­sa­tion bru­tale par un verbe alchi­mique : le choix du poète est de lais­ser au temps lui-même la parole, l’inscription dans la durée deve­nant le signe d’une pré­sence trans­for­mante.

Le poète garde l’amour intran­si­geant du mou­ve­ment, puis de l’arrêt bru­tal, for­mu­lé par une conden­sa­tion des sens et de la connais­sance. Cette éner­gique démarche est faite de gra­ti­tude, de sûre­té : elle conduit quelque part. Elle y conduit d’autant plus évi­dem­ment que ce qui dépasse l’homme et inévi­ta­ble­ment l’aimante a lieu dans la durée authen­tique : une attente jalon­née de poèmes écrits entre 1987 et 2014 – moments de parole cap­tés parce que, par-des­sus tout, au fond, le poète n’y peut plus rien, il ne se recon­naît presque pas « auteur » de ces sur­gis­se­ments, et c’est ce qu’il cher­chait le plus inti­me­ment. Ce n’est pas un hasard si le papillon est un motif récur­rent : l’errance colo­rée semble confir­mer la lueur de joie entre­vue au coin du regard.

De par son expres­sion à la fois tra­gique et joviale, pré­cise, ser­rée dans une forme atten­tive, extrê­me­ment pru­dente et patiente, habi­tée par un sou­ci de jus­tesse et une rapi­di­té de per­cep­tion, la voix d’Yves Roullière se devait de por­ter à incan­des­cence les espoirs d’une langue qui dise à la fois le tout de l’homme et son au-delà. Il ne pou­vait se suf­fire des for­mules magiques de l’ésotérisme ou de la reli­gio­si­té. Il ne pou­vait s’agir d’une ten­ta­tive de plus de for­cer la langue à des oracles. Le poète connaît la nature, et sait qu’on n’échappe pas à la véri­té des mots qu’on trace. Le temps de les poser sur la page, ils reviennent sur soi pour nous défi­nir à nou­veau, pour char­ger l’homme qui parle d’être ce qu’il dit. Plus qu’un écho, c’est une écoute. Au bout des mots, il y a Quelqu’un. La poé­sie se fait apos­trophe. Elle s’adresse.

 

ô Dieu, regarde-nous, regarde
comme nous avons sur­vé­cu
à notre froide misère

 

Ce fai­sant, le poème révèle pro­gres­si­ve­ment en lui la gran­deur cachée. Cette trans­cen­dance prend figure au milieu de la misère. Ce ne sont pas là des dis­cours d’apparence. Il est sou­dain néces­saire de par­ler depuis une pau­vre­té active. Ce n’est pas un por­trait en pied du Christ qui sur­vient, ni l’une de ces claus­tra de mots dont la poé­sie est capable lorsqu’elle se veut spi­ri­tuelle et enferme l’aspiration divine dans un vocable d’évidence reli­gieuse.

L’élan pre­mier est res­ti­tué dans sa force, jusqu’au trem­ble­ment de soli­tude, et il a fal­lu pour cela en res­ter à l’indispensable :

 

Que nous veux-tu ? Ici
nos regards se perdent en des autels
d’or et d’argent tout éle­vés
à ta gloire. Ici la Terre est en arrêt
devant une flam­mèche rouge et nous sommes seuls.

 

L’enfance qui rampe ou galope, la folie douce, les pas­sions inavouables, les pul­sions de mort, tout reste dans la rétine : per­sis­tance qui tient à l’assiduité d’un Dieu qui ne se lasse pas de reve­nir vers l’homme, de le regar­der, jusqu’à recon­nais­sance mutuelle, en un éton­ne­ment pre­mier.

Si, sans convul­ser, les poèmes portent en eux pareille ten­sion, c’est à un émoi tenu d’une main de fer qu’ils le doivent. Cette vio­lence de vie qu’on sent par­tout dans le livre d’Yves Roullière, relève d’une forme de résis­tance à ce qui oblige l’homme à s’incliner un peu trop[1]. C’est un sur­saut contre le vil bour­don /​ qui allait et venait dans sa tête[2]. C’est la joie d’appartenir à une dimen­sion qui nous excède, à des lumières sur ma nature morte[3]. Étonnement fon­cier, méta­phy­sique, d’être une immense vic­toire[4], mais celle de quelqu’un d’autre :

 

       … sa voix
       si jeune et légère venant peut-être
       te dévoi­ler que cela, oui, cela
       que tu auras cru perdre à tout jamais,
       ense­ve­li, te sera bien­tôt res­ti­tué.

 

 

 


[1] Celui qui espère, p. 45
[2] Douleur non­pa­reille, p. 46
[3] Nature morte, p. 33
[4] Berceuses après la mort, p. 23

 

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