Andrei Dósa, Poèmes

Par |2019-04-04T16:54:36+02:00 30 mars 2019|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Ici l’arbre de vie c’est le cotonnier
(sur le chemin de la maison)

 

ici tous les jours on rectifie

afin que tout en toi te sem­ble parfait

ici on ajuste le ton de ta voix

les coor­don­nées de ton prochain pas

ici tu chantes che sara sara

tu dans­es comme Le troupe de diaghilev

tu te chouchoutes

comme tu respires

ici c’est la réflex­olo­gie par cen­tre commercial

ici l’argent et la lâcheté sont mis en balance

c’est ton ombre qui t’entraîne et non l’inverse

ici c’est avant qu’il n’y ait le verbe

ici la sen­sa­tion et l’assurance de ta peau

dame mort est amnésique

les cat­a­stro­phes se nient avec véhémence

le mal est une onde plaisante

ici on sécrète la salive

ici tu te dis ce que tu devrais faire

ici tu ne te prends pas la tête

ici tu ne te prends pas la tête

ici l’attente est directe­ment pro­por­tion­nelle au

chaos

tu te perds et per­son­ne ne vient à ta recherche

lá-bas très loin

en toi-même

mon égal

toutes ces choses

mul­ti­pliées et mixées à l’ínfini

ta voix tes gestes nés d’une crispa­tion métallique

hey bud­dy u need a ride ?

no I pre­fer to walk alone thru the desert

the coyote’s howl in my ears

 

 

un bon bang comme chez soi

 

une bouteille de coca le col tor­du du papi­er alu

une épin­gle nour­rice un briquet

du sour diesel ou du pur­ple haze

 

écoute les bons serveurs vont au ciel

les anges s’assoient à leur table

et il y a une règle mon pote le pour­boire c’est 150 mini

 

t’imagines le gars qui dépense rien

aux states pas un dol­lar tape les autres

paie pas son loy­er va au supermarché

tous les matins met­tre du déodorant

jamais deux fois le même

il ren­tre en roumanie se paie une dacia logan

 

eh docha ton nom com­ment ça se prononce

dósa tu vois je prononce mieux que ton père

ton père a dû dire ça un mil­lion de fois

il le con­naît mieux que yes

 

 

 

TROISIEME JOUR, TROISIEME NUIT
et le jour qui ne vient pas

 

les bacs de ver­res et d’assiettes arrivent sur le convoyeur

avant j’aimais ce cli­quetis ça m’aiguisait les sens

et l’appétit

je passe de l’autre côté du convoyeur

je reçois une goutte d’eau de vais­selle sur la lèvre

je la touche du bout de la langue un réflexe

sans cracher sans essuy­er sans me rin­cer la bouche

les mains qui dégouli­nent de sauce de graisse de suie

mélangées d’eau

les serveuses déchar­gent les plateaux d’assiettes sales

elles font tout de tra­vers une his­toire de neurotransmetteurs

sank you véri motch sank you véri motch salauds de français

j’ai eu que cinq dol­lars de pourboire

t’as vu la femme qui don­nait le sein à table puu­u­u­tain

si seule­ment lyman était là chaque fois qu’on dis­ait quelque chose

il sor­tait une vanne

qu’il avait piquée dans un dessin ani­mé le pauvre

on aurait dit un per­son­nage de dessin ani­mé à la retraite

c’est telle­ment con

un lave-vais­selle seule­ment pour le ser­vice d’après-midi

la révolte gronde mais de plus en plus faiblement

der­rière moi les flammes lèchent la hotte

les cuis­tots vont me bal­ancer des casseroles par dizaines

riz spé­cial oncle ben´s

les spaghet­tis col­lés au fond des casseroles

le pois­son à la poêle tous les trucs gluants

que tu peux imag­in­er restes fos­sil­isés je creuse

toutes ces couch­es de fri­t­ure géologique

j’ai peur des casseroles

je sors les bacs de ver­res propres

excuse me excuse me mon anglais approximatif

ils déga­gent comme pour laiss­er pass­er un camion poubelle

je passe entre eux on m’a demandé six fois

ma taille aujourd’hui je red­oute une nou­velle vague de clients

j’ai envie de semer cinq cents grammes de clous à l’entrée du parking

je trie les cou­verts je ne fais pas la différence

entre les petites cuil­lères à soupe et les cuil­lères à dessert

les lames des couteaux coincées entre les pointes des fourchettes

les pointes des fourchettes emmêlées entre elles

je red­oute une nou­velle vague de clients

japon­ais européens américains

les mâchoires ser­rées sous les vis­ages détendus

les yeux imprégnés de la lueur sépia des bougies

et ça mas­tique et ça mas­tique et ça avale

et ça mas­tique et ça mas­tique et ça avale

les dents toutes les mêmes les ven­tres japon­ais européens américains

je vois un type qui entre­choque deux pierres

et j’aurais aimé qu’il reste comme ça au lieu d’évoluer

au lieu d’inventer la société de consommation

de con­stru­ire des bag­noles d’extraire du pétrole

pourquoi est-ce que c’est moi qui retourne à l’état primitif

à entre­cho­quer des pier­res à tailler un truc informe de plus en plus informe

et n’oublie pas les lavettes les tor­chons et les servi­ettes me crie quelqu’un

rayures bleues rayures blanch­es rayures rouges

rayures jaunes à plier

tex­tures fourchettes assi­ettes sub­stances graisseuses

je trébuche plateaux assiettes

flammes hottes étagères fra­cas métallique vapeur

la radio gronde comme une mini cen­trale électrique

les trucs pour le dîn­er avec les trucs pour le dîner

les bols à déje­uner avec les bols les couleurs avec les couleurs

les blancs avec  les blancs les assi­ettes creuses avec les assi­ettes creuses

les plates avec les plates blanch­es rouges noires

ron­des car­rées froides blanch­es tièdes froides chaudes

au début on l’entend à peine

coudes voix noires sors-moi d’ici s’il te plaît

on se barre c’est pas pour l’argent

 c’est parce que j’aurais trop honte de laiss­er tomber maintenant

que tout le monde me voie laiss­er tomber maintenant

bal­ais mouil­lés bross­es les soies qui blessent les talons nus

sors-moi d’ici s’il te plaît je suis un ver

dans une pomme en fer que je voudrais dévor­er mais je peux pas

 

 

au bout de deux mois et trois jours (bonus 2)

 

j’essaie de capter son regard

entre les étagères en inox

 

j’en ai la tête qui tourne

je suis crevé pas rasé

 

heather t’aurais pas quelque chose de bon pour moi ?

tu veux que je te serre dans mes bras ?

je sais pas

tu sais pas ce que ça veut dire ser­rer dans les bras ?

 

elle  le fait à l’autre gâte-sauce pour me montrer

je fais le tour de la cui­sine un bond

de quelques mètres et je suis à son côté

 

elle me serre bien fort

con­tre sa poitrine j’ai les os qui craquent

je sens que tout se remet en place

.

.

.

.

 

 

dupã douã luni şi trei zile (bonus 2)

 

încerc sã‑i prind privirea

print­re raf­turile de inox

 

ameţesc şi de la atât

sunt rupt nebãrbierit

 

heather vreau ceva bun

vrei o îmbrãţişare?

nu ştiu

nu ştii ce e aia o îmbrãţişare?

 

se îmbrãţişeazã cu cealaltã bucãtãreasã sã îmi arate

încon­jor staţia mã arunc spre ea

de la câţi­va metri

 

mã ţine strâns

la piept

simt cã îmi pune oase­le la loc

Présentation de l’auteur

Andrei Dósa

Andrei Dósa(1985) was born in Braşov, Roma­nia. He pub­lished four col­lec­tions of poems: Cînd va veni ceea ce este desăvîrşit(When com­plete­ness Comes, 2011); Amer­i­can Expe­ri­ence (2013); Nada(2015) and Adevărat­ul băi­at de aur(The real gold­en boy, 2017). Recent­ly he pub­lished his first nov­el, Ier­bar, at the pub­lish­ing house Polirom. Cur­rent­ly he is an edi­tor of the lit­er­ary mag­a­zine Poe­sis Inter­na­tion­al. He also works as trans­la­tor of Hun­gar­i­an lit­er­a­ture into Roman­ian, most­ly trans­lat­ing con­tem­po­rary poets, includ­ing Györ­gy Petri, István Kemény, and Szilárd Bor­bé­ly, but also nov­els by Dezső Kosz­tolányi and Mag­da Szabó.

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Anne Talvaz

Anne Tal­vaz est tra­duc­trice et critique.

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