Claude-Raphaël SAMAMA , L’Attente

Par |2019-03-06T07:01:15+01:00 6 avril 2018|Catégories : Claude Raphaël Samama, Poèmes|

 

 L’attente

 

Atten­dre, attendre, 
A la clarté du jour ou ses déclins,
Au gré des insom­nies rebelles
Ou  la touf­feur moite de ces matins 
Qui n’auraient rien à dire encore.
Amé­nag­er à force une patience
Où toute parole est renoncée,
Reporter, à un futur sans voix, 
Ce qui déjà s’avorte ou te récuse, 
Au nom des impor­tances inégales. 
Laiss­er s’effilocher les nuages, 

Regarder décroître la lune pleine, 
Suiv­re le  bal­let muet des  étoiles
Et leurs pupilles, veil­lant dans le noir
Les hauts murs de la ville séculaire. 

N’être plus qu’un bruit d’horloge,
D’heures vaine­ment promises 
A un amant que ta porte imagine, 
Ou celui, plus sou­vent renoncé,
En rai­son d’impitoyables anathèmes.

 

                        *                

 

Pour­tant la terre allait sa ronde,
Et reve­naient à leurs moments,
L’hirondelle ou le souf­fle du vent,
Lui, le plus fidèle à son office
De sable et de rêves emportés.
La tribu des tiennes, en rond assise,
N’avait elle droit qu’à l’oracle 
De ceux qui, à leur guise dressés, 
Fai­saient par­ler un autre ciel
Ou fix­aient un statut rétré­ci à la rose ?

 

                         *        

 

Innom­brables, vous pati­en­tiez sans trêve
Le long d’une berge de nuit désertée,
Et les eaux char­ri­aient des branch­es mortes
Sans risque pour elles d’embrasement 
Ou l’idée même d’un cours qui s’inverse.
Le rite s’imposait, ténébreux et morne, 
Per­pé­tu­ant des chronolo­gies anciennes, 
Le soupçon inique d’une engeance, 
Ta relé­ga­tion et tes sœurs de pitié,
Dans une insup­port­able éclipse.
Le chemin était sans détours, 
Tout de peines et d’absentement,
Et, à un même point, revenait
Ta marche muette à pas forcés
Exclu­ant d’autres allures.

 

                          * 

 

Ton vis­age restait sans visage,
Et tes yeux, à force, indifférents, 
Reflé­taient la des­tinée cruelle 
Des regards absents ou, tournés
Vers des chemins de ronces. 

Voilée était ta fig­ure souveraine,
Sous les pare­ments de la pudeur, 
Silen­cieux ren­du, ton principe initial,
En gage ton désir, sa quin­tes­sence tue, 
Et ban­nis, les secrets insignes de ta chair. 

Quoi pour­tant de tes enchantements,
Des grâces dont  ta nature dispose,
Qu’ils voulaient met­tre en cage,
Toi, au goût cer­tain des paradis 
Sacrés qu’anticipe ton ombre ?

 

                            *

 

Il faudrait n’être qu’à toi seule, 
Plus sûre  que mille épousailles
Scel­lées d’une omis­sion cruelle, 
Telle loi fixée à des des­tins rompus,
Et alors, inter­dites les noces véritables. 

 

                          *

 

J’ai mémoire de ta sil­hou­ette assombrie,
D’où s’était éloigné à la longue, l’augure  
Du  bais­er de vie à ton front ou tes lèvres,
Elles, aux mots n’espérant plus des hommes,
Du soleil lui-même et du corps aboli.

– Que dit  l’attente qui plus rien n’attend, 
Et qui attend quand même au bout du compte ?
Faut-il ain­si nom­mer le désespoir ?

 

Présentation de l’auteur

Claude-Raphaël Samama

Claude-Raphaël Sama­ma est un uni­ver­si­taire qui, out­re ses travaux d’études et de recherch­es en anthro­polo­gie cul­turelle et en philoso­phie, a pub­lié très tôt – en par­al­lèle à d’autres ouvrages – des livres de poésie. Au poème isolé, indi­vidu­el, cir­con­stan­ciel, il a sou­vent préféré de larges com­po­si­tions poé­tiques au ser­vice d’une grande thé­ma­tique ou d’une visée élargie.

  • Désarmer la nuit aux Edi­tions Saint- Ger­­main-Des-Près, fondées par Jean Orizet et Jean Bre­ton, est son pre­mier recueil.
  • Savoirs ou les jeux de l’Oir, sous-titré Quan­tiques chez Galilée (1980), fut un livre remar­qué de décon­struc­tion séman­tique et phonologique de la langue, mais pour forcer sa poéticité.
  • Le Livre des lunes,   Inter­textes (1992) est un ouvrage de chants poé­tiques – précédés de Haïku pour saluer la lune – qui font écho au foi­son­nement sym­bol­ique lié à l’astre lunaire  et ouvrent à ce qu’une lec­ture poé­tique peut engen­dr­er sur le reg­istre de l’imaginaire, à par­tir d’un tel anal­o­gon et au-delà de ses métaphores  traditionnelles.
  • Les poèmes du soi — Vari­a­tions sur le thème de l’unité, La Présence et l’Exil — Pros­es poé­tiques et En regard des jours (2012), tous trois chez L’Harmattan, Col­lec­tion Poètes des cinq con­ti­nents, ont suivi. Plusieurs des textes de ces derniers recueils ont con­nu d’abord une pub­li­ca­tion dans la revue Phréa­tique, où Gérard Murail, Georges Sédir et Mau­rice Couquiaud ont, tout au long, été atten­tifs au tra­vail poé­tique de l’auteur. Jacques Eladan, cri­tique de poésie et auteur d’une Antholo­gie des poètes juifs de langue française, où il fig­ure, Cour­celles édi­tion (2ème édi­tion, 2010), a sou­vent soutenu aus­si sa démarche et son inspiration. 
  • Around cir­cles. Autour des cer­cles, Edi­tions Car­ac­tères (2000), écrit directe­ment en anglais puis traduit en français pour servir à l’expérience d’un con­tre­point de langue et de « tonal­ité », con­stitue un « exer­ci­ce spir­ituel » de dépayse­ment et de décou­plage de la réal­ité entre ses com­posantes famil­ières et son essen­tial­ité poétique.
  • 105 essais de Minia­tures spir­ituelles, Maison­neuve et Larose (2005) se com­pose d’une série de textes courts extrême­ment con­den­sés – l’idée ayant d’abord été de con­cevoir des poèmes sur les poètes (…) – où l’écriture poé­tique est mise cette fois au ser­vice d’un « méta-dis­­­cours » dont le thème est une œuvre et son auteur, poète ou non. Ces derniers se voient alors rap­portés autant aux « images » lais­sées à une postérité, qu’à une com­plic­ité révérente ou cri­tique avec cha­cun. On y trou­ve Valéry, Gongo­ra, Donne, Auden, Rim­baud, Dau­mal, Borges, Keats, Stend­hal, Laforgue, Perse, Dick­in­son, Proust, Pes­soa, Basho ou Ibn’Arabi… Ce livre orig­i­nal, hors des sen­tiers bat­tus académiques, reste dans l’attente d’une récep­tion à sa hau­teur. A son pro­pos, Julien Gracq a pu déclar­er : « …et peut-être cet essai ouvri­ra-t-il un chemin. ». D’autres « minia­tures » ont été écrites depuis et parais­sent par­fois en revue, lire par exem­ple, Goethe in L’Art du Com­pren­dre n°14, Gior­dano Bruno, in Europe n° 937, Octave Mir­beau, dans Poésie /première n° 61.

 

 

 

La poé­tique de Claude-Raphaël Sama­ma a pu être qual­i­fiée de « poésie méta­physique » et sa manière comme alliant la « den­sité » du sens à une visée de l’être, appro­fon­di à par­tir de son infi­ni ques­tion­nement. Son écri­t­ure, à con­tre courant des poésies trop attachées à la pre­mière per­son­ne, des textes portés à met­tre à mal les struc­tures de la langue, observe plutôt le respect de celle-ci en tra­vail­lant à sa beauté sonore (Mal­lar­mé, Apol­li­naire, Reverdy…), sa pro­fondeur cachée (Valéry, Char, Hölder­lin, Trakl…), au dépayse­ment de la pen­sée (Novalis, Ner­val, Perse, Ungaret­ti, Cavafy, Seféris, Brod­sky, Szym­bors­ka…). La poésie aurait pour fonc­tion de créer un espace réflexif et révéla­teur, une demeure hos­pi­tal­ière et emplie d’échos. Le poème, s’il aboutit, ouvre alors un chemin pour pleine­ment y accéder.

  Out­re des arti­cles et des nou­velles parus ces trois dernières années, Claude-Raphaël Sama­ma a don­né en 2015, chez L’Har­mat­tan, un tra­vail de recherche et d’intentions inti­t­ulé Le spir­ituel et la psy­ch­analyse. Il  doit faire paraître prochaine­ment la tra­duc­tion de plusieurs dizaines de poésies de William But­ler Yeats dont cer­taines sont inédites en langue française.

Son prochain recueil poé­tique s’in­ti­t­ulera : Ce qui là se trou­ve, où le poème, pour mieux exis­ter, s’essaye par­fois à des formes nou­velles de saisie dans une langue tou­jours tenue. Le poème comme réc­it éphémère de ce qui « est », la poésie comme con­den­sa­tion du sens, les deux libérant des lourds appareils du “romanesque”.

La musique n’est pas étrangère à la quête poé­tique et l’environnement créatif de l’auteur, qui com­pose aussi.

Site : www.claude-raphael-samama.org

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