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Poésie en Péril ?

Par |2018-01-02T15:16:53+00:00 26 octobre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Focus|Mots-clés : |

 La situa­tion de la poé­sie et de ses acteurs est loin d’être para­di­siaque, et sa sur­vie en tant qu’activité cultu­relle et sociale est une ques­tion récur­rente, qu’on peut de nou­veau se poser en lisant, sur le site de Sitaudis,  la lettre “Poètes en grève!” à l’attention des orga­ni­sa­teurs de la Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne, trans­mise à titre d’exemple de la situa­tion déplo­rable faite aux poètes invi­tés. Ou bien en retrou­vant, sur le site de la revue Décharge la menace (elle plane depuis plu­sieurs années déjà) sur le tra­di­tion­nel mar­ché de la poé­sie, place Saint-Sulpice, à Paris, (mani­fes­ta­tion annuelle où poètes, édi­teurs et lec­teurs de toute la France et d’ailleurs, se retrouvent en juin), qui ris­que­rait bien d’être sup­pri­mé pour des rai­sons autant admi­nis­tra­tives qu’économiques. 

Marc Chagall, Le Paradis (détail), Musée Marc Chagall, Nice - photo mbp

Marc Chagall, Le Paradis (détail), Musée Marc Chagall, Nice – pho­to mbp

En 2018, le 36e Marché de la Poésie rece­vra le Québec en invi­té d’honneur et consa­cre­ra une par­tie de ses acti­vi­tés aux deuxième volet des États géné­raux de la Poésie #02 : le deve­nir du poème. En 2017, ces Etats Généraux avaient inter­ro­gé les enjeux artis­tiques, la place dans notre socié­té et l’univers éco­no­mique de la poé­sie », dres­sant un bilan assez sombre : mal­gré la mul­ti­pli­ci­té des nou­velles formes liées à inter­net (tweets, blogs, poé­sie sonore et visuelle…) il reste que dans beau­coup de librai­ries, le rayon dédié à la poé­sie est ané­mié au point d’en être inexis­tant, que les ventes de recueils ne repré­sentent que 0,1 pour cent du mar­ché, et que de nom­breux édi­teurs, exangues, ont de moins en moins de visi­bi­li­té. Trop sou­vent, la seule occa­sion ins­ti­tu­tion­nelle de ren­contre, notam­ment avec le public, sont les mar­chés et fêtes de la Poésie qui se tiennent autant à Paris qu’en pro­vince – pour mémoire, le Festival Voix Vives de Sète, qu’anime Patricio Sanchez-Rojas, publié dans ce numé­ro de novembre, le fes­ti­val Poésie dans la rue, à Rouen, dont nous avons relayé il y a peu l’information dans notre fil d’actu (qui fait régu­liè­re­ment écho aux très nom­breuses mani­fes­ta­tions, lec­tures, ren­contres… pro­mou­vant la poé­sie).

Peut-on espé­rer de la nou­velle ministre de la culture, édi­trice par ailleurs, qu’elle aide à sor­tir la poé­sie de son rôle de parent pauvre de la culture ? Pourra-t-elle tenir compte des pro­po­si­tions faites par ces Etats Généraux : allè­ge­ment des taxes pour les micro édi­tions, rayon de poé­sie contem­po­raine dans les biblio­thèques, aides aux mai­sons d’édition qui sou­haitent déve­lop­per le sec­teur de l’édition numé­rique… Un bilan des amé­lio­ra­tions ame­nées par ce dis­po­si­tif devrait être dres­sé en 2018 – mais qu’en sera-t-il dans un contexte où la mani­fes­ta­tion même qui les a sus­ci­tés a un ave­nir pré­caire ?

 Et pour­tant ! La poé­sie ne cesse d’être lue.

 Sa place, non négligeable,dans le pay­sage lit­té­raire, et dans la socié­té, quoi qu’en pensent les pes­si­mistes, se lit entre autres à la mul­ti­pli­ca­tion, la péren­ni­té et la fré­quen­ta­tion régu­lière et crois­sante des sites de poé­sie en ligne,  et des blogs et ten­ta­tives de néo­poètes – par­fois mal­adroits (on le serait à moins dans un contexte édu­ca­tif où la lit­té­ra­ture la can­tonne à un bref cha­pitre, sou­vent évi­té par les ensei­gnants talon­nés par des pro­grammes). On la mesure éga­le­ment au nombre de revues de qua­li­té, papier ou sur le web qui donnent à de nom­breux poètes, confir­més ou débu­tants, l’occasion de s’exprimer. C’est ain­si qu’en novembre, nous don­nons la parole à de jeunes auteurs – Pauline Moussours, Thierry Roquet et Hans Limon – dont les poèmes côtoient les inédits que nous offre Tristan Félix, les poèmes enga­gés de Charles Akopian, et les forêts nor­vé­giennes d’Estelle Fenzy.

Avec la convic­tion qu’il n’est d’avenir que dans l’échange inter-cultu­rel, à tra­vers l’espace et le temps, Recours au Poème conti­nue d’œuvrer aus­si pour qu’existe un réseau poé­tique inter­na­tio­nal : ce mois-ci, nous don­nons la parole à Sevgi Türker , qui nous pré­sente sa concep­tion de la tra­duc­tion, et nous lit un poème de Fuzûlî en langue turque et en fran­çais (l’enregistrement est à écou­ter sur notre nou­veau site Soundcloud via le lien de l’article).

Nous cite­rons Claude Luezior poète suisse dont Nicolas Hardouin pré­sente deux recueils, Nimrod pré­sen­té par Xavier Bordes, ou Claudine Bertrand, poète, essayiste et édi­trice, qui vient d’être dis­tin­guée par le prix euro­péen « Virgile 2017 », à l’honneur dans notre nou­velle rubrique sur la poé­sie du Québec, qu’elle inau­gure  avec des textes enga­gés et ouverts sur le monde, comme toute son œuvre…

Jean Migrenne, spé­cia­liste de la lit­té­ra­ture anglaise, nous pro­pose une déli­cieuse pro­me­nade à tra­vers les siècles, autour du dia­logue amou­reux – et puisqu’on parle de dia­logue, nous don­nons la parole ce mois-ci au dra­ma­turge Mathieu Hilfiger, qui se confie à Anne-Sophie Le Bihan.

Nous n’oublions pas l’oeuvre de dif­fu­sion des revuistes qui se lancent dans l’aventure ou qui pour­suivent leurs publi­ca­tions papier : vous lirez ce mois-ci une pré­sen­ta­tion de la revue Verso, dont il est le fon­da­teur et l’âme, par André Wexler lui-même, ain­si que la pré­sen­ta­tion de la nou­velle et jeune revue Artichaut, avec l’interview de sa créa­trice, Justine Granjard, mais aus­si des notes sur le Journal des poètes, et les Cahiers du sens… on nous par­don­ne­ra de ne pas toutes les citer ici, elles sont sou­vent à la une de notre page face­book. Nous n’oublions pas davan­tages les édi­teurs dont la résis­tance cou­ra­geuse per­met la publi­ca­tion de nou­veau­tés et de textes igno­rés par les « grandes mai­sons »  et dont notre rubrique « cri­tiques » se fait l’écho.

 Il faut espé­rer que se réduise l’écart entre un mar­ché éco­no­mique en perte de vitesse, accom­pa­gné des baisses et sup­pres­sions de sub­ven­tions qui main­te­naient à peu-près à flot ce sec­teur où sont de rigueur la bonne volon­té, le béné­vo­lat, la prise de risque et l’insolente incons­cience de ceux qui sont libres et pro­meuvent  coûte que coûte ce en quoi ils croient, et l’essor dont témoignent la fré­quen­ta­tion des pages inter­net et des mani­fes­ta­tions dédiées à la poé­sie. On peut sup­po­ser – on doit croire ! – qu’un revi­re­ment est à l’œuvre, et qu’elle peut reprendre la place qui a été la sienne jusqu’au dix-neu­vième siècle : c’est tout le sens de notre action et ce que nous vous sou­hai­tons, auteurs, édi­teurs, et fidèles lec­teurs de poé­sie !

 

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