Frédéric Dieu, Ma vie jusqu’à la tienne

Par |2026-01-24T09:36:06+01:00 24 janvier 2026|Catégories : Critiques, Frédéric Dieu|

Voici un livre prenant, pro­pre­ment boulever­sant, con­sti­tué d’un seul poème avec ses dif­férents mou­ve­ments. Huit en tout. Un père y crie muet­te­ment sa douleur après la mort de son fils, ne la quitte pas mais finit par l’habiter comme une demeure pleine de lumière grâce à l’aide silen­cieuse de l’absent.

On est pris, immé­di­ate­ment, dès les pre­miers mots, emporté par ce poème, son rythme, sa den­sité, son insouten­able grav­ité et lit­térale­ment enlevé, soulevé par le mou­ve­ment qui le tra­verse de part en part ; on est écartelé entre la douleur la plus extrême, telle qu’elle s’y tran­scrit, sans pathos ni com­plai­sance, et la joie la plus intense, la plus aiguë qui nous emmène si haut dans le sil­lage de la marche et du sourire du fils ; on est avec le père estour­bi par la nou­velle du décès, vac­il­lant comme après un immense coup à la tête dans le wag­on du RER, on est avec lui un cer­tain midi dans le sur­gisse­ment d’une joie imprévue, comme une crue, qui le sub­merge et l’emporte avec son chagrin.

La cou­ver­ture l’indique mais on ne peut que le recevoir ain­si : ce texte con­stitue un seul poème en rai­son de son rythme, de la façon dont l’anaphore le scan­de et trans­forme le cri de douleur en une ques­tion, puis en une con­ver­sion, portées par une musique.  Sa force vient en par­tie de sa rel­a­tive sècher­esse, une sécher­esse de couteau, de sa mai­greur, son acuité, presque sa vio­lence ; de sa frappe sin­gulière, son phrasé, ces suites de qua­tre ver­sets qui don­nent sa scan­sion à l’ensemble, qui le por­tent, et qui, de temps à autre, se déten­dent à l’occasion de séquences plus longues pour laiss­er la vie entr­er par la porte du sou­venir, soleil entouré de larmes.

Ce livre s’ouvre par une cita­tion suiv­ie d’un prénom en guise de sig­na­ture. Celui d’un prophète, Isaïe. Ce prénom est aus­si celui qui avait été choisi pour le fils à sa nais­sance. Cela fait de cet exer­gue, de la parole du prophète, une parole du fils qui s’adresse à son père depuis le non-lieu où il se tient. Et que dit Isaïe ? Il ne fera pas enten­dre sa voix au dehors.

 

Frédéric Dieu, Ma vie jusqu’à la tienne, Édi­tions de Cor­levour, 73 pages, 25 euros.

Le poème com­mence par un cri impos­si­ble à pouss­er, un cri qui ne sor­ti­ra pas, une forme d’expression qui se situe au-delà du cri et du silence qui sont déjà eux-mêmes au-delà de la parole. Pour cette rai­son, ce cri devra s’écrire et, en s’écrivant, se mod­uler, devenir autre chose qu’un cri : un poème avec toute la douleur dedans, mais une douleur trans­fig­urée qui est de la vie éclairée par une lumière qui vient d’ailleurs qu’elle. Pour dire la vérité de cette douleur inimag­in­able, pour nous aider à nous la fig­ur­er, Frédéric Dieu a recours à des nota­tions très sug­ges­tives comme cette oscil­la­tion dans le RER qui restitue le bal­ance­ment des corps en prière devant le mur des lamen­ta­tions, ou cette façon de se nom­mer soi-même à la troisième per­son­ne du sin­guli­er, d’effacer le « je » du sujet dans la phrase comme si la douleur ôtait à celui qui l’endure toute sorte de sub­jec­tiv­ité ou de per­son­nal­ité, vis­age défig­uré, vie anonymisée.

Pour guider le père hors du cri vers la parole, on retrou­ve ce mot, plus exacte­ment ce nom pro­pre qui se trou­vait au seuil du livre, un prénom qui désigne non pas une caté­gorie d’êtres, une abstrac­tion, mais la sin­gu­lar­ité d’une présence : Isaïe. Pronon­cer ce prénom du fils, c’est, pour celui qui lui survit, for­mer avec ses lèvres le geste de son sourire à l’intérieur de la douleur. Restau­r­er dou­ble­ment sa présence, par l’évocation, par l’imitation. Sur­vivre pour pronon­cer le nom. Ou pour l’écrire. Et quand le poète l’écrit, à deux repris­es, c’est pour l’associer à la joie (p. 41) puis à la nais­sance (p. 44).

Isaïe mon fils, à quelle nais­sance m’appelles-tu ? À quelle élé­va­tion quelle ascen­sion, à quel enfouissement ?

Isaïe est le nom pro­pre de la joie et de la nais­sance, de la joie de la douloureuse nais­sance à l’intérieur de souf­france et de la mort. Le sens même du mot « prophète ». L’usage de ce prénom, qui ne vient pas tout de suite est précédé par le recours au tutoiement, qui est une manière de faire exis­ter au présent celui qui n’est plus, de le tenir, de soutenir sa présence dans la vie et cela fait de ce poème à la fois une let­tre d’amour adressée par un père à son fils et une prière parce que l’adresse s’illimite. 

Le fils, ain­si désigné, comme inter­locu­teur et comme prophète, guide le père à l’intérieur de l’événement qui s’est imposé à tous les deux, à leur rela­tion. Il vient le chercher au milieu de son incom­préhen­sion, de sa sidéra­tion face à la rad­i­cal­ité, à la bru­tal­ité inouïes de l’accident, et l’aide à entrevoir la pos­si­bil­ité d’une nais­sance dans cette brèche ouverte à coups de hache dans sa vie et les con­tre­forts de son moi.  Comme si ça pou­vait naître encore quelque part, et com­ment et pour quoi.

Ce que le fils apprend à son père, en le devançant dans son chemin vers la lumière et en ren­ver­sant par sa mort l’ordre de la rela­tion, et même sa chronolo­gie, c’est à faire en sorte d’accueillir dans le silence de la détresse le fait que la mort et la vie, la joie et la douleur se fondent l’une dans l’autre en même temps que la vie du fils devient celle du père et que leurs voix se con­fondent. C’est pré­cisé­ment cela qui se réalise dans le poème : grâce à cette con­ver­sion opérée par l’intercession du fils, il y a, ani­mant tout à la fois la douleur et la parole qui cherche à la dire, tout au fond de l’abîme, cette cir­cu­la­tion, ce grand mou­ve­ment de la vie plus vaste que la vie, qui ouvre celui que sa souf­france aurait pu enfer­mer en lui-même à ce qui n’est pas lui et qui l’emporte vers une lumière, une joie pro­pre­ment impens­ables, sem­blables à la pure lumière de févri­er et au clair sourire d’Isaïe. C’est peut-être cela le plus dif­fi­cile à com­pren­dre : que cette joie soit sem­blable à la douleur, unie, intérieure à elle. Tout comme est impens­able, inimag­in­able pour le lecteur que je suis, ce que le poète a réus­si à écrire et à nous don­ner, à nous ten­dre avec ce livre : de la lumière humaine extraite du fond du puits de la douleur la plus extrême. De la douleur con­ver­tie en lumière. Il fal­lait sans doute une aide hors du com­mun pour y par­venir, celle de la poésie, celle du fils, celle d’une tran­scen­dance accueil­lie mal­gré la révolte.

Ce qui con­tribue pour une grande part à l’émotion que provoque ce poème, c’est que de brefs élé­ments nar­rat­ifs, des micro-scènes de vie, s’introduisent par inter­mit­tence dans le chant et vien­nent don­ner une assise con­crète à son élan tout entier spir­ituel. Ils le rat­tachent ain­si à la terre du vécu ordi­naire, faisant voir des vis­ages vivants comme dans ce pas­sage, par exem­ple, où le regard du père se pose mater­nelle­ment sur ses enfants, ou cet autre où il les entend rire à l’étage supérieur de la mai­son. Au cen­tre des rires, comme un soleil avec ses rayons, celui d’Isaïe, le fils per­du. On voit ain­si un nou­veau « nous » se for­mer sous nos yeux, le vis­age d’une famille avec absence, éclairée par cette absence. Il y a enfin ce sou­venir évo­qué en fin de poème qui vient rétro­spec­tive­ment l’éclairer tout entier et lui don­ner son sens : le père fatigué, peinant dans sa marche, voit son fils se retourn­er vers lui, revenir sur ses pas et l’aider sans sa pro­gres­sion tout comme il le fait dans la tra­ver­sée du deuil, présence active, lumineuse à l’intérieur de la mort.

Voilà pourquoi il y a quelque chose de, non pas plain­tif, mais déchi­rant dans ce poème. On y entend un long cri absorbé par le silence de l’ab­sent, et qui, grâce à ce silence non pas vide mais plein de la présence tout à la fois en retrait et solaire de l’ab­sent, se change en chant, joie et douleur, vie et mort mêlées, portées par une même musique, un même mou­ve­ment d’offrande lumineuse qui nous atteint, qui nous emporte comme si ce livre avait cessé de n’être qu’un livre pour devenir geste, action, trans­mis­sion d’un élan venu d’au-delà de la vie.

Présentation de l’auteur

Frédéric Dieu

Frédéric Dieu est poète et cri­tique lit­téraire. Juriste de for­ma­tion, il est  mem­bre du Con­seil d’Etat. 

© Crédits pho­tos Édi­tions de Corlevour.

Bibliographie 

Frédéric Dieu a pub­lié deux recueils de poèmes chez Ad Solem : Matière à joie (2017) et Pro­ces­sions (2012), puis, chez Cor­levour, Seule chaire (2021) ; aux édi­tions de Cor­levour, Seule chair, Prix inter­na­tion­al de poésie fran­coph­o­ne Yvan-Goll 2022.

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Jean-Marc Sourdillon

Poète, enseignant, Jean Marc Sour­dil­lon est l’auteur de plusieurs livres de poésie, dont L’Unique réponse (2020), Aller vers (2023) et N’est pas là (2025), tous trois pub­liés aux Édi­tions Gal­li­mard. Il a égale­ment écrit des nou­velles, Les voix de Véronique, (édi­tions du Bateau fan­tôme, 2017) et traduit le Can­tique spir­ituel de saint Jean de la croix pour les édi­tions Illador. Le titre de l’un de ses livres, En vue de naître (L’arrière-pays, 2017), indique la direc­tion de sa recherche en poésie. Il a col­laboré par ailleurs à l’édition des Œuvres com­plètes de Philippe Jac­cot­tet dans la « Bib­lio­thèque de la Pléi­ade » (Édi­tions Gal­li­mard, 2014), traduit la philosophe espag­nole María Zam­bra­no et pub­lié un livre sur sa vie et sa pen­sée, María Zam­bra­no, le choix de naître, aux édi­tions de Cor­levour (2024). jeanmarcsourdillon.fr
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