Gérard Le Goff, Ebauche du secret et autres poèmes

Par |2022-03-06T08:18:08+01:00 1 mars 2022|Catégories : Gérard Le Goff, Poèmes|

L’eau verse de la cruche de grès bleu, maniée par une main déliée qui accom­plit ce geste si sim­ple, si dénué de toute garde, qu’il en devient solen­nel, comme soudain empreint d’une sagesse issue du fond des âges.

L’eau coule de l’hydrie de terre, délivre ses saveurs secrètes. Elle entonne le chant de la riv­ière et de la pluie, du ciel et des vagues, du vent et des nuages. Elle proclame le tri­om­phe de leur féconde réciproc­ité et, par le don de sa fraîcheur suave, révèle aux hommes un peu de son savoir sourcier.

 

Extrait de : L’inventaire des étoiles

Ils dansent

Ils dansent
Et leur fait mal l’ombre de l’étreinte
Tant ils se tien­nent si fort enlacés

Ils dansent
Et souf­frent du reflet de leurs mains crispées
Dans les miroirs de la mer

Ils dansent
Et se grisent de l’éclat de leurs bouch­es en sang
Dans leurs yeux

Ils dansent
Et trem­blent tant s’effraient de la déchirure
Qui va sépar­er leurs corps

Ils éprou­vent
Soudain le vide du ciel
Dans une pâleur de vertige

Ils s’envolent
Vers un hori­zon de fenêtres
Mul­ti­pliées à l’infini

Fenêtres clos­es comme des reposoirs
Ouvertes comme des veines
Brisées comme le cœur des hommes

Extrait de : L’inventaire des étoiles

 

Childhood farewell
(en hommage à Joë Bousquet)

Noël sans mémoire
Où l’enfance s’est tue
Aux promess­es du soir
Les fruits défendus

Dans nos yeux ouverts
S’exile la noirceur
A tra­vers l’hiver
Où nous fûmes passeurs

Fûmes témoins des ombres
Et des anges sans âge
D’un ciel en décombres
Oublié des sages

Et la houppelande
Enfuie dans la nuit
S’effrange dans la lande
Aux ronces de l’ennui

Pleurez donc sans moi
Qui n’en vaut la peine
Je suis autrefois
Au deuil des marraines

La noire visiteuse
Hante l’aube des toujours
Nos âmes voyageuses
S’égarent par amour

Se per­dent les enfants
Dans l’oubli des rêves
Sur les routes des grands
A pein­er sans trêve

Leur cœur est trop vaste
Pour réduire le ciel
Les pleurs les dévastent
Pour une faute vénielle

Quand le froid enlace
Leur mai­gre bout de vie
Quand leurs yeux se lassent
De la moin­dre envie

Quand tombent les grands lys
D’un ciel de frimas
Tis­sant la haute lisse
D’un monde en coma

Pourquoi ces soupirs
Ces pleurs de pau­vres fous
Tous nos souvenirs
Ne sont que cailloux

Extrait de : Les chercheurs d’or

 

Le revenant
(en hommage à Xavier Grall)

Te voici de retour
et n’en crois pas tes yeux
Le gravier
dans ton soulier
ne retient ton pas

Pèlerin ou revenant
naufragé peut-être
tu ne vaux guère
voyageur sans autre bagage
que ton cœur lourd

Un linceul de bitume
voile les sentes
tout au long desquelles naguère
des cross­es de rouille et d’or
bénis­saient ta marche

Le béton sur la dune
avorte l’étreinte de l’écume
Qui sait encore
là où finit la terre
com­mence l’éternité de la mer

Te voici de retour
et n’en crois pas tes yeux
Le gravier
dans ton soulier
ne retient ton pas

Tu ne recon­nais plus
l’oratoire de la forêt
rongé de lichens et de ronciers
que déli­tent toutes les pluies
et l’oubli des hommes

Face à l’ostensoir du soleil
s’est tue la grive musicienne
Quel porche pass­er qui point ne se dérobe
quels vents désor­mais porteront les can­tiques et les sônes
en ce pays si vieux qu’il oublie de mourir

Les grands ducs déser­tent les fêtes de nuit
et plus per­son­ne ne pardonne
Sur les dalles des sanctuaires
ne résonne plus le sabot
et leur nef naufrage au seuil de l’hiver

Te voici de retour
et n’en crois pas tes yeux
Le gravier
dans ton soulier
ne retient ton pas

Les si patientes tombes
s’abreuvent d’azur et d’averses
Le chant des ancêtres
s’épuise au contre-chant
de son écho

Pour­su­is ta route vers l’ultime présence
guidé par les étoiles
ignore la tourbe et les sables mouvants
de l’indignité
Et de tes yeux tombera la taie

Avec la bous­sole des eaux
tu trou­veras la croix des chemins
et par­mi le chardon et l’ortie
sous la vague des broussailles
décou­vri­ras l’ossuaire fécond du renouveau

Te voici de retour
et n’en crois pas tes yeux
Le gravier
dans ton soulier
ne retient ton pas

Extrait de : Les chercheurs d’or

 

Samain
(en hom­mage à Angèle Vannier)

Samain (*)
chaque année
à la prime brume
tu enténèbres la forêt
par l’appel de nos morts

Les vit­raux des feuil­lées lais­sent pass­er si peu de lumière
à laiss­er croire en la divine vision

Je n’espère plus de Beltane la venue
Samain
tu m’as imposé la nuit en un partage
que je récuse
Les soleils m’ont fuit
mais les étoiles criblent mon corps et mon cœur
Seule la harpe issue des sources de la pluie
berce ma longue nuit sans sommeil
mon sang exilé

Les miroirs sans tain pro­lon­gent les couloirs vides
de mon château
recè­lent des escaliers sans autre issue
qu’une autre noirceur

Les hor­loges tour­nent sans moi
qui ne suis plus en retard
pour les secrets du monde

J’entends les portes battre
le cœur de la nuit
et dans l’odeur d’un grenier
délaissé
monte l’écume de l’enfance

C’était à l’heure des pommes rouges
si vis­i­bles dans la peine
Les hommes s’inclinaient devant nous
fugueuses des étangs
qui pas­sions en robes sang
éperdues
vers les portes ouvertes sur le vent

Mon adieu ne se négo­cie pas
pas plus que mon pardon
Je m’en remets aux chardons comme aux algues
Tu m’as crevé les yeux
à l’orée de ma vie

Samain
sans pour­tant endeuiller mon âme
Je m’en remets aux oiseaux comme aux loups

Samain
chaque année
à la prime brume
tu enténèbres la forêt
par l’appel de nos morts

Extrait de : Les chercheurs d’or

 

Note

(*) Dans la mytholo­gie celte, les saisons ne cor­re­spon­dent pas à celles de notre cal­en­dri­er. Ain­si, le gué jeté entre les beaux jours et la froidure n’appartient ni à la péri­ode qui s’achève, ni à celle qui com­mence : il mar­que le pas­sage de la sai­son claire à la sai­son som­bre. Dans cette tem­po­ral­ité annuelle, la tran­si­tion ne s’inscrit dans aucune durée. Cepen­dant, on con­sacre toute une semaine à célébr­er la divinité nom­mée : Samain. Cette fête est vouée à la con­ju­ra­tion de l’ombre, à l’exorcisme du mau­vais sort. Ses jours coïn­ci­dent avec ceux dévo­lus au sou­venir des morts dans notre tra­di­tion chré­ti­enne. Bien enten­du, ils évo­quent aus­si l’avènement de l’hiver et la venue des nuits les plus longues. A l’opposé, le culte de Beltane célèbre l’arrivée du print­emps, le retour à la lumière, le tri­om­phe de la vie.

Présentation de l’auteur

Gérard Le Goff

Né en 1953, à Toulon, Gérard Le Goff, après l’obtention d’une maîtrise-ès-let­tres à l’Université de Haute-Bre­­tagne, effectue toute sa car­rière pro­fes­sion­nelle au sein de l’Education nationale dans les académies de Caen et de Rennes ; il a été suc­ces­sive­ment : enseignant, cadre admin­is­tratif et con­seiller en for­ma­tion continue.
Il écrit depuis l’adolescence mais ne cherche pas à pub­li­er. Désor­mais à la retraite, il entre­prend de met­tre de l’ordre dans ses nom­breux man­u­scrits, tout en reprenant une activ­ité d’écriture. Il tra­vaille en par­al­lèle la pein­ture et le dessin au sein d’une association.
Ses pre­miers textes parais­sent dans la revue Haies Vives en 2017. Puis dans d’autres pub­li­ca­tions : Le Cap­i­tal des Mots (2018, 2019, 2020), Fes­ti­val Per­ma­nent des Mots (2018), Tra­ver­sées (2019) et à nou­veau dans Haies Vives (2019, 2020)
S’en suiv­ent l’édition de plusieurs recueils de poésie aux édi­tions Encres Vives et Tra­ver­sées, d’un roman et d’un recueil de nouvelles.

 

Poésie :

Cahi­er de songes — Edi­tions Encres Vives (sep­tem­bre 2018).
De l’inachèvement des jours — Edi­tions Encres Vives (octo­bre 2018).
L’arrière-pays n’existe pas — Edi­tions Encres Vives (décem­bre 2018).
Inter­mède véni­tien - Edi­tions Encres Vives (févri­er 2019).
Pas­sants — Edi­tions Encres Vives (avril 2019).
Le reste du peu — Edi­tions Encres Vives (juin 2019).
La note verte — Edi­tions Encres Vives (décem­bre 2019).
Sim­ples suivi de Par qua­tre chemins — Edi­tions Encres Vives (décem­bre 2019).
Arse­nal des eaux — Edi­tions Encres Vives (jan­vi­er 2020).
L’orée du monde — Edi­tions Tra­ver­sées (jan­vi­er 2020).
L’élégance de l’oubli - Edi­tions Encres Vives (novem­bre 2020).
Brisées — Edi­tions Encres Vives (décem­bre 2021).
La cité chimérique — Edi­tions Encres Vives (jan­vi­er 2022).

Prose :

Argam, roman — Edi­tions Chloé des Lys (novem­bre 2019).
Tra­jec­toires tron­quées, nou­velles- Edi­tions Stel­la­maris (mai 2020).
La rai­son des absents, roman- Edi­tions Stel­la­maris (avril 2022).

Publi­ca­tions en revues :

Poésie :

Revue Haies Vives N°5 (sep­tem­bre 2017).
Revue Haies Vives N°7 (sep­tem­bre 2019).
Revue Haies Vives N°8 (sep­tem­bre 2020).
Revue Haies Vives N°9 (sep­tem­bre 2021).
Revue Haies Vives N°10 (sep­tem­bre 2022).
Revue Fes­ti­val Per­ma­nent des Mots (FPM) N° 18 (mars 2018).
Revue Fes­ti­val Per­ma­nent des Mots (FPM) N° 20 (sep­tem­bre 2018).
Revue Le Cap­i­tal des Mots — Eric Dubois (revue en ligne) (novem­bre 2018, décem­bre 2018, jan­vi­er 2019, févri­er 2019, avril 2019, novem­bre 2019, décem­bre 2019, jan­vi­er 2020, févri­er 2020, mars 2020, avril 2020 & mai 2020.
Revue Poésie Mag — Eric Dubois (revue en ligne) (novem­bre 2020).
Revue Tra­ver­sées N°98 (avril 2021).
Revue Recours au poème (en ligne) (N° 213 mars-avril 2022).

Prose :

Revue Tra­ver­sées N°90 (mars 2019).

Cri­tique :

Revue Tra­ver­sées (en ligne) (août 2020) : Gol­go­tha de Claude Luezior.
Revue Tra­ver­sées (en ligne) (novem­bre 2020) : Angèle Van­nier, la tra­ver­sée ardente de la nuit de Dominique Bod­in & Françoise Coty.
Revue Tra­ver­sées (en ligne) (mai 2021) : Au milieu du gué (Attes­ta­to) de Giu­liano Ladolfi.
Revue Tra­ver­sées (en ligne) (sep­tem­bre 2021) : Ini­tiale de Lieven Callant.
Revue Tra­ver­sées (en ligne) (mars 2022) : Ensoleille­ments au cœur du silence de Sonia Elvi­reanu.
Revue Tra­ver­sées (en ligne) (août 2022) : Sur les franges de l’essentiel suivi de Ecri­t­ures de Claude Luezior.
Revue Recours au poème (en ligne) (N° 206 jan­vi­er-févri­er 2021) : Le chant de la mer à l’ombre du héron cen­dré de Sonia Elvire­anu.
Revue Recours au poème (en ligne) (N° 207 mars-avril 2021) : Un Ancien Tes­ta­ment déluge de vio­lence de Claude Luezior ; Epître au silence de Claude Luezior.
Revue Couleurs Poésie 2 — Jean Dornac (en ligne) (jan­vi­er 2021) : Le souf­fle du ciel de Sonia Elvireanu.

Sur l’auteur :

Les belles phras­es d’Eric Allard, Mon­des fran­coph­o­nes, Babe­lio, Tra­ver­sées, Site de l’AREW, Couleur poésie, Recours au poème…

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