Le sujet de la poésie de Gwen Gar­nier-Duguy, nous le savons, est unique : il s’agit du Poème, qui fait instance auprès de la pen­sée pour qu’elle réc­on­cilie en elle le vis­i­ble et l’invisible par ce qui se nom­mait dans une langue sans âge l’arché­type, et où l’eros (l’élan vital) la sai­sis­sait pour l’ouvrir au mys­tère de la Beauté jail­lis­sant depuis le Grand Vivant. 

Soulign­er cette car­ac­téris­tique si sin­gulière de notre poète, ce n’est pas faire offense aux autres poètes con­tem­po­rains ; pas plus que de pré­cis­er que son sujet est à mille lieux d’une réflex­ion courante et actuelle où l’on s’interroge sur le mot au sein du poème, la façon dont il cir­cule dans la pen­sée, ou l’étonnement que sa présence sus­cite, comme celui qui se prom­enant sur une plage à marée basse, serait ébloui d’y trou­ver toutes sortes de coquil­lages qui scin­tilleraient sous les rayons d’une fin d’après-midi. Gwen Gar­nier-Duguy est ailleurs, loin, bien loin. Il est avec Pas­cal celui qui pour­rait dire « Je suis seul » (Dix-sep­tième Provin­ciale, in Œuvres com­plètes, Gal­li­mard, coll. Bib­lio­thèque de la Pléi­ade, 1984, p. 867).

Autre remar­que prélim­i­naire : nous savons aus­si la part pri­mor­diale qu’occupe le pein­tre Mangú dans le paysage de Gar­nier-Duguy. On peut même con­sid­ér­er que le monde du pein­tre four­nit au poète sa gram­maire au point d’insuffler au verbe sa chro­ma­tique sen­si­ble, donc visuelle. Aus­si, à bien y réfléchir après-coup, il est nor­mal (atten­du) qu’un recueil veuille un jour faire entr­er en dia­logue ce pein­tre référent avec un autre pein­tre, ici Bonnard.

Gwen Gar­nier-Duguy, Dit de l’Amandier en fleur à Grand vivant, L’Atelier du Grand Tétras, Coll. Glyphe, 2025.

Entrons main­tenant dans ce dernier recueil en nous deman­dant où le Poème va nous entraîn­er. Dans la pré­face de Véronique Ser­ra­no, qui pose les ter­mes de cette ren­con­tre, je retiens cette phrase de Bon­nard : « je voudrais arriv­er devant les jeunes pein­tres de l’an 2000 avec des ailes de papil­lon ». Y a‑t-il plus belle ambi­tion pour une œuvre que de se présen­ter face aux généra­tions qui nous suc­céderont comme vivante, légère et intrigante ?

Du pre­mier poème, arrive aus­sitôt le pre­mier appel, celui de la joie : « Ce que je suis dans cette image / C’est l’éclat de la joie / Traduite en une joie / Qu’on croirait inachevée ». Suit une expres­sion nou­velle (pour nous les vivants d’aujourd’hui) : la « sen­sa­tion d’adoration ». Ah, tient, se dit-on, l’adoration est une man­i­fes­ta­tion des sens ? Nous ne le savions plus.

Puis, sous les yeux du poème, l’amandier devient un arché­type du monde : il est nuage par ses fleurs, acte vivant, il a des ailes, des bras et autour de lui la terre est bleutée, comme si, devant lui et par lui, les « phénomènes extérieurs incar­naient une autre réal­ité ». Par la seule présence de l’amandier, ain­si toi le pein­tre, qui est le tu du poème, « Tu as ouvert la porte / Et tu es entré ». Nous sommes désor­mais de plain pieds dans une vie mys­tique où le monde et soi par sim­ples touch­es s’accordent, où les « sucs par­a­disi­aques » tis­sent « l’écorce d’or » d’une ami­tié tou­jours nou­velle, rassem­blée dans une man­dor­le, cette « image qui rassem­ble tout ». Un présent prodigieux élar­git à l’immense nos vies qui passent, nous asso­ciant à « Un mis­tral du fond des âges […] / [qui] chante sur mes ramures ». Mille cor­re­spon­dances bril­lent et s’argentent comme celle-ci où le vivant humain « Qui regarde le sol / con­tem­ple son ciel / profond »

Désor­mais, nous mar­chons et vivons en présence du Grand Vivant. Il s’agit de Mintak, cette appari­tion à l’agir essen­tiel, longtemps demeuré dans l’é­pais­seur de la pein­ture de Mangú avant de soudaine­ment se man­i­fester à lui en pleine con­science. Cet être est décrit comme un « arbre marcheur », « Ancré dans les herbages / Dans l’azur », et autour duquel « l’atmosphère se vio­lette dans son souf­fle ». Car ce Mintak est le fleurir du monde et du temps ; il est ce verbe si frag­ile qui ouvre à la vie intense, à « l’incandescence » de la joie et de la paix, tou­jours en mou­ve­ment au sein de l’éternel. Il nous offre ce « fruit éclos entre tes lèvres/[qui] couronne d’azur l’horizon » et auprès duquel nous vivons telles des feuilles « Extasiées de lumière ».

Après cette pre­mière lec­ture du Poème, le recueil nous pro­pose à nou­veau le même mais avec une autre dis­po­si­tion du vers. Elle veut nous inciter à une psalmodie dite à voix basse, lente et soucieuse d’une scan­sion exp­ri­mant la métrique des vers (sa forme), mais surtout, comme l’écrit Jean Exekias dans sa post­face pour porter ce chant (le fond) « où Dieu, idée extra­or­di­naire [c’est moi qui souligne] est l’interlocuteur et l’observateur du tis­sage mer­veilleux entre des temps et des hommes ». Pour con­clure, voici mon vœux : j’aimerai assis­ter et être par­tie prenante d’une lec­ture où nous seri­ons rassem­blés au midi d’un jour de print­emps et diri­ons tous ensem­ble ce prodigieux poème.

Présentation de l’auteur

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Pierrick de Chermont

Pier­rick de Cher­mont né en 1965) : Poète, cri­tique, ani­ma­teur et dra­maturge, il a pub­lié une dizaine de recueils, dont récem­ment M. Quelle à l’Atelier du Grand Tétras (2024) et un essai d’anthropologie poé­tique et spir­ituel, Les Limbes chez Cor­levour (2022). Après avoir organ­isé pen­dant quinze ans (2003–2018), un fes­ti­val de poésie, de lit­téra­ture et de musique con­tem­po­raine Présences à Fron­te­nay (Jura), il renou­velle l’expérience, avec Les Esti­vales de Lods (Doubs), en l’élargissant à la philoso­phie grâce à un sémi­naire ani­mé par Jean-Luc Mar­i­on. Il a été mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Nunc (51 numéros de 2002 à 2021) et pro­pose des recen­sions depuis de nom­breuses années à des revues papi­er ou en ligne (Arpa, Europe, La forge, Les Hommes sans épaules, Pos­si­bles, Recours au poème, Spered Gouez, Terre à ciel). Recueils de Poésie : Je ne vous ai rien dit, édi­tions Club des Poètes, 1995. Poème pour vingt-et-une voix, édi­tions Club des Poètes, 1996. Un poëte chez Hanz Arp, édi­tions Club des Poètes, 1997. Des cit­ron­niers et une abeille, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2000. Le plus beau vil­lage du monde, en col­lab­o­ra­tion avec Elo­dia Tur­ki, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2001. Portes de l’anonymat, à l’usage d’un long voy­age en Chine, édi­tions Cor­levour, 2012. La nuit se retourne, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2012. Par-dessus l’épaule de Blaise Pas­cal, édi­tions Cor­levour, 2015. M. Quelle, L’atelier du Grand Tétras, 2024. Essai Les Limbes, édi­tions Cor­levour, coll. Revue Nunc, 2022. Théâtre Ido­line, édi­tions Éclats d’encre, 2004. Pub­li­ca­tions de poèmes en revue Arpa, n° 89 de juin 06 Nunc, n° 10 de juin 06 Les Hommes sans épaule, n°12, 2002 ; n° 23/24, 2007 ; n°35, 2013 ; n°37, 2014, n°40, 2015 Recours au poème (recoursaupoeme.fr) : Poème ultime recours, Une antholo­gie de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine des pro­fondeurs, de Matthieu Bau­mi­er et Gwen Gar­nier-Duguy, Recours au poème édi­tions, 2014. Prin­ci­paux arti­cles « Michaux, let­tre ouverte aux Eman­glons », revue Vivre en Poésie, n° 34, 1994. « Un an au Club des Poètes », con­férence 1995. « Lec­ture con­tin­uée de bon­té d’Ange de Jean Celte », Cahiers de la Baule N 81, 2003. « Claudel et la mys­tique du verbe », dans la revue Arpa, oct 2000, dans les Cahiers de la Baule n° 81 & 82, sep­tem­bre 2003, sur le site ecrit-vains « L’appel de la muse chez Elo­dia Tur­ki », avril 2003, pub­li­ca­tion en cours « Vous avez dit poésie ? », Col­lec­tif, Sax-à-mots Edi­tions , 2003 « Paul Fare­li­er : à la présence du monde », 2005 sur le site ecrit-vains « Pierre Oster et Michel Deguy : les poètes de l’échec », paru dans Nunc 2010 et en ver­sion tris­te­ment mod­i­fiée dans Pierre Oster, Jus­ti­fi­er l’inconnu, Coelvour, 2014. « Frédéric-Jacques Tem­ple, Tel un veilleur guet­tant l’aurore », Nunc n°30, sept 2013 « Le courage d’être, Lim­i­naire Nunc, juin 2013. « La revue Les Hommes sans épaules ou la com­mu­nauté des invis­i­bles », Recours au Poème, 2013 « Faut-il ? » Recours au poème, 2013. « La poésie française d’aujourd’hui, une poésie de l’anonymat », Nunc n°32, 2014. « Post­face de l’Entretien devant la nuit, de Paul Far­reli­er, Les hommes sans épaules édi­teur, 2014. « Seuls nos yeux bril­lent, poésie croisée de Christophe Dauphin et Régi­nald Gail­lard », oct. 2015. « Croire au monde, Trip­tyque improb­a­ble autour de Roger Mar­tin du Gard, Robert Bolaño et Mo Yan », essai à paraître.
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