Jacques Merceron, Proof of Love

Par |2020-11-06T12:26:29+01:00 6 novembre 2020|Catégories : Jacques Merceron, Poèmes|

Elle est là

Tête aiguë       nez aigu
Un ban­deau bleu som­bre sur le front retient rehaussés ses cheveux
Blouse d’un bleu som­bre à manche courtes
Vis­age de fouine ni laid ni beau mais insolite

Ses bras sont cou­verts de tatouages
Per­son­nages de cul­ture pop sans doute
Araignée, aspic, etc.
Toute la quin­cail­lerie du bazar

Dans l’échancrure de la blouse
Je peux lire : « Proof of Love » et quelques signes
En-dessous que je ne peux identifier

L’aiguille biseautée entre dans
Ma peau sou­ple qui résiste une frac­tion de seconde
Sen­sa­tion presque douce de pénétration
Le sang coule dans le fil en plas­tique souple
Hésite un peu ser­pent rouge jusqu’à la canule

« Hold it for me ! »

Le petit tam­pon de gaze s’applique
Sur le creux de mon bras
Sparadrap

La tatouée repart avec mon sang

Sur la nuque d’autres signes cabalistiques
Me font indé­ni­able­ment la nique.

15 août 2019

 

 

 

 

Les dames en rouge

 

— Do you have a reli­gious preference ?
—  ??
Euh…, non… (Bon, cela com­mence bien…)

Bagué par les dames en rouge, intubé,
Réduit à un seul œil sur le lit mouvant

— Surtout placez-vous bien à gauche.

C’est par­ti
comme un dé qui roule

Couloirs en colon désori­en­té vers la salle des opérations
Vision de qua­si borgne
À tra­vers les bar­reaux de lit
On entre dans une salle
Non
ce n’est pas la bonne !
Rigo­lade de la pousseuse en rouge

Nous y voilà
Con­signes       jar­gon technique
Bavardages
Petits rires des petites mains
Qui en ont vu d’autres
Gestes rapi­des précis

Déjà les tubes sont en place
Voilà c’est four­ré dans le nez
Les dames en rouge s’affairent encore
Rien de décisif

L’écran grisâtre est encore vierge
De ce qui sera moi
         dedans

Mais le spec­ta­cle m’est interdit
De toute façon la scène se passe ailleurs (comme toujours)

La vraie opéra­trice vue à peine du coin
De l’œil droit en arrière
Ajuste un casque en plexiglas
Tube en main
Abaisse la visière :
La joute est prête

Et déjà dans l’entretemps aboli
C’est la brume du réveil
On me dira ce que j’ai dit

Mais qui par­lait alors ?
Était-ce moi plus léger
De quelques grammes de chair ?

2–13 octo­bre 2019

 

 

 

 

Blues de vie et de mort

 

Ce soir
Sous la lumière crue
Tu regardes ce bal­let impro­visé ou réglé
De blous­es blanch­es et multicolores

On roule des écrans où s’agrippent
Des pieu­vres de plastique
Des bras­sards à velcro
Des pastilles collantes
Pour son­der le pouls de ce blues
De vie et de mort

Les blous­es passent et repassent
Dans les couloirs où la vie
Se débat
Malades vieil­lards éclopés intubés
Vivants déjà engagés dans le bouche-à-bouche avec la mort
Fusion du pre­mier vagissement
Et du dernier râle

Dans ces corps où s’égare encore
Un restant de densité
Sous la peau plissée
Presque translucide
C’est déjà la rec­ti­tude en sail­lie des os
Qui transparaît
Et voudrait impos­er sa présence ruinée

Une tête enneigée
Lèvres pincées
Bal­aie comme de lents essuie-glaces
Son regard inqui­et soupçonneux
Nuque redressée qui refuse l’abandon

Ce blues de vie et de mort
Qui scan­de sa partition
L’infirmier qui sif­flote et rit en passant
Près des lits
Le con­naît bien
(il en a vu d’autres
et sait où ce rire le conduira)

Il n’est pas seul d’ailleurs
Rica­neurs les os frêles
Jouent déjà de la bat­terie ou des castagnettes
Blues ou fla­men­co des ossuaires

*

À des mil­liers de kilomètres
Mais si proches pourtant
Les phras­es non terminées
Les mots qui s’effilochent
Le lan­gage qui déque­nouille en charpie
« — Ah ! Mon dieu qu’est-ce qui m’arrive ? »
« Je ne peux pas… »

*

Ce soir
Sous la lumière crue
Tu regardes ce ballet
De la vie qui vire de bord
Ce bal­let sans cesse en répétition
Avec de nou­veaux acteurs
Sur la scène de l’irréversible

Et des tach­es sombres
Comme des ludions
Flottent
Dans tes yeux dépolis
Qui pour­tant se dessillent
Mal­gré tout devant ce mir­a­cle de la vie
Depuis tou­jours dansée
À bouche que veux-tu avec la mort.

1er-10 déc. 2019

 

 

 

 

Mon jumeau

 

Depuis notre nais­sance nous étions en belle et bonne entente
Comme deux pois dans une gousse d’eau
Jamais à hue et à dia
Jamais à tort et à travers

Mais depuis peu mon jumeau me tire dans les pattes
Et n’en fait qu’à sa tête
Plus moyen de s’accorder

Boulet au pied
Il a tou­jours un temps de retard à l’allumage
Il me laisse claudiquant
Déchiré
Canard boi­teux sur le bitume
Traîne-savate sur le pavé

Mon cher jumeau
Qui était mol­let comme un œuf
Est devenu telle­ment bouf­fi d’orgueil
Qu’il a pris la grosse tête
Au point de se piquer de gréco-latin
Et de vouloir s’appeler           — Écoutez bien !

 Gastrocnémius

Mal­gré tout
Impos­si­ble de se séparer
Nous sommes soudés pour le meilleur et pour le pire
Comme frères siamois par chaque fibre de notre être

Même déchiré en moi-même
Je n’ai plus qu’à pren­dre en patience ses frasques
Et ses vel­léités d’indépendance

Et même si cela lui fait une belle jambe
Je dois lui pass­er de la pommade
Le liss­er dans le sens du poil
Pour éviter de devenir chèvre.

7–8 novem­bre 2019

 

 

 

 

Un et multiple

 

Du feu des étoiles aux flammes orange vio­lacé qui voltigent
Un instant au-dessus de ma crêpe-lune
En cette crêperie bre­tonne de la rue du Montparnasse

Un et mul­ti­ple est le feu
Un et mul­ti­ples ses nais­sances et ses morts

Par-delà le Mur des invis­i­bil­ités        la Brèche
Lézarde           chas d’aiguille ou écluse entrebâillée

Émergeant de la Brèche,
Main chaude au poing crispé
Qui se déploie lente­ment dans le noir primordial 
(aile géante du Corbeau)

Pour nous inau­gu­rant l’Espace-Temps

L’irrépressible poussée de la matière granulaire
Pul­vérisée en ses pétillances
Et la lumière qui écorche l’aube cosmique
Les pre­miers traits de feu giclé
Vis­i­bles dans le fond diffus

C’est grande pul­sa­tion au cœur de l’Unitérus
Agrégeant des grumeaux dans le plas­ma interstellaire
Car­rousel cos­mique et sub­lime des formes et des couleurs
Géantes rouges et blanch­es naines
Pul­sars des super­novas aux cœurs effondrés
Quasars galac­tiques dévorés de trous noirs

À ce point                   ver­tige sidéral de la pensée
Qui s’effondre en son cen­tre dans son pro­pre trou noir
Sans hori­zon de secours

Un et mul­ti­ple est le feu
Un et mul­ti­ples ses nais­sances et ses morts

À dis­tance d’homme pourtant
Comètes chevelues et caudées
Dev­enues feu des larmes cal­cinées de saint Laurent
Feu tor­ride du Lion embras­ant le ciel et par­chem­i­nant la terre

Feu
Être fol­let que je me risque à tutoyer

Tu sautilles au-dessus des étangs et des mares pestilentielles
Les flammes sont tes habits de noce
Dieu enfant tu gis et ris au fond des fontaines bouillonnantes
Tu nich­es aus­si dis­cret atten­dant ton heure au cœur de la pyrite et de la marcassite
Revenu au ciel tu vers­es une pluie d’étoiles filantes sur les nuits enchan­tées des Per­séides et des Léonides

 Un et mul­ti­ple est le feu
Un et mul­ti­ples ses nais­sances et ses morts

Feu des hommes
Feu des cierges offerts en prières à un Dieu dit d’amour
Et feu des chiens enragés de saint Dominique
Feu des bûch­ers crépi­tant de la chair des sor­cières et des hérétiques
Feu men­songer de la géhenne

Feu coqueli­cot des révoltes sporadiques
Feu des incendies qui brisent sans trêve rêves et vies réelles
Feu qui fait feu de tout bois
Feu joyeux des campingaz jail­li en bleuets champêtres
Feu des écorchés vifs et des morts vivants
Feu des cracheurs et des passeurs de feu

Un et mul­ti­ple est le feu
Un et mul­ti­ples ses nais­sances et ses morts

Voltigeuse est la flamme-funam­bule qui glisse ses pieds agiles tout au long du fil 
Ten­du entre deux crêtes de coqs turgescentes

Danseuse est la flamme au flanc d’écureuil crépi­tant sous le fou­et du dompteur
Nour­rie elle monte au créneau et jette au ciel ses navires incendiés
Tan­tôt flamme douce comme la chaude caresse ou tan­tôt atroce
Comme les cadavres éven­trés des hommes et des chevaux
Dans les tranchées en feu

Un et mul­ti­ple est le feu
Un et mul­ti­ples tes nais­sances et renaissances

Feu
Être fol­let que je me risque à interpeler

Sin­istre et joyeux décepteur
Tu cal­cines les forêts et les âmes
Tu cal­cines les os des morts sur les rives du Gange
Tu mar­ques et remar­ques au fer rouge la brûlure des anciens chagrins

Feu
Être fol­let que je me risque à éventer

Feu des étreintes qui irradie d’éclairs
Les corps enlacés des amants
Et qui dépose des brais­es sur leurs sex­es enchâssés

Entre tes mains
Les pointes des seins sont
Deux ros­es enflammées

Feu cos­mique et feu intime

En fer­mant les yeux j’aperçois encore
En con­tre-ciel le puits d’enfance et son seau sur la margelle
Où venaient se mir­er des soleils vagissants
Tour­nesols miroitants
Encore tout chargés des pre­mières aubes pyrotechniques

En-deçà pour­tant se dresse encore et encore
Le Mur des invisibilités
Là où le brûlot des mots bégaie et cloque sur ma langue.

2–8 novem­bre 2019

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Jacques Merceron

Ce pour­rait être ceci : né à Paris en 49 d’un cer­tain siè­cle ; études au lycée Lakanal et à Berke­ley (Cal­i­fornie) ; pro­fesseur ‘émérite’ (lit­téra­ture médié­vale, Indi­ana University).

Ce pour­rait être cela : né en canicule et plus pré­cisé­ment en Lug­nasad (nuit du 31 juillet‑1er août); par suite, ne pou­vant faire autrement que de brûler pour toutes les “dis­ci­plines de feu” : mytholo­gies, légen­des locales et hagiographiques, con­tes mer­veilleux, tra­di­tions pop­u­laires (les vraies !), sans oubli­er la poésie (Ce soleil d’aimer, éd. Saint-Ger­­main-des-Prés, 1971; Les Temps mag­nifiques, Cahiers de l’Hirondelle, 1974 ; poèmes dans divers­es revues ; ren­con­tres avec la queue de comète surréaliste)…

 

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