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Jean-Michel Sananès, Poèmes

Par | 2018-06-03T18:15:52+00:00 3 juin 2018|Catégories : Jean-Michel Sananès, Poèmes|

Entre apparence et réel, fallait-il que je me cherche ?

 

Le monde, l’univers, l’infini…
… les ai-je créés ?

Cela com­mence avec la vie
le pre­mier souffle
avec cette  conscience qui donne forme, appa­rence
à ce qui est nous
à ce qui est hors de nous
à ce qui n’est pas.

Pourtant, tant de choses sont là
qui ne sont pas nous
qui font mal
comme l’absence
celle de l’amour
de la réponse atten­due
“M’as-tu aimé ? Pourquoi m’as-tu tra­hi ?”

Je n’ai pas peur
je n’ai pas peur de mon absence
du point zéro, du retour à nulle part
du compte à rebours.

Pourtant
j’aime les oiseaux, mon chat
mes amours, mes enfants, le ciel, la joie.
De l’absence
je ne crains que de les perdre
sans leurs yeux
sans leurs regards

je ne suis plus

je ne suis rien.

Parfois, il m’arrive de pen­ser loin.
Si loin que je per­çois encore l’odeur de ma mai­son loin­taine
le bou­quet d’anémones posé sur la table du dimanche.
Je me demande si toi
qui main­te­nant habites l’absence
tu peux encore le voir.

Le doute est un fris­son
l’absence est une froi­deur
un gant de givre sur un vague à l’âme
mais Toi, où es-tu ?

Ici, les minutes suintent du réveil, mais c’est moi qui pars.
Le réveil res­te­ra sur le buf­fet, avec ses yeux fer­més
à attendre encore que quelqu’un tourne son res­sort
que quelqu’un le regarde.
Se pose-t-il la ques­tion de savoir s’il est encore temps ?
Je ne sais pas ce que pensent les hor­loges.

Dans le cris­se­ment des jours
quand mon chat s’étire autour de sa soli­tude
seuls ses yeux parlent :”J’ai confiance”, disent-ils
pour­tant la vie lui a arra­ché une patte
et moi j’en ai pleu­ré.

J’ai vou­lu le monde si grand
que par­fois je me suis per­du
dans l’étroitesse.
Pour aller au plus haut
fal­lait-il que je me cherche ?
L’amour et le rêve agran­dissent l’univers.

Parfois, quand l’aube ouvre mes volets
il me faut bri­ser la chaîne des regards, celle des regrets
heur­ter le mal rire, le mal vivre
trou­ver le souffle d’un enfant, d’un chat, d’un oiseau
pour retrou­ver l’envie aller plus loin

j’ai encore tant d’arcs-en-ciel à offrir.

 

 

Entendez-vous ?

 

Et le silence qui se repaît du fris­son des morts
Et toi qui glisses dans le pas­sé
Et ton his­toire sans his­toire
Qui se résume à cette pous­sière de mots
Sur ce marbre que l’oubli ron­ge­ra
Et moi qui vou­drais te réveiller
Et tout savoir de ce que furent tes rires
Tes larmes, tes espé­rances

Est-on tou­jours allé où l’on vou­lait aller ?
Se ver­ra-t-on dans des bruis­se­ments de joies retrou­vées ?
Se noie­ra-t-on dans les brumes froides de l’oubli ?

Je me sou­viens des mots d’une chan­son
“Le che­min si beau du ber­ceau au tom­beau”
Je crisse dans des attentes de pierre, de sable et de terre
Je vais à toi tu sais,
Je scrute le pas­sé
En recherche de mil­liards d’humains effa­cés
Je cherche les routes de la bon­té
Je che­vauche, j’expie les crimes com­mis

Je vais à vous mes amis
En vous ren­con­trant
C’est l’humanité que je regarde
Si apte au bien au mal
De si long­temps que je viens
Au cyprès où je vais
Je n’ai vou­lu for­ger
Qu’un cri d’amour
Entendez-vous mon cri ?
Entendez-vous mon cri ?
Entendez-vous ?

 

 

La taille des hommes

 

Grand-Père me l’avait dit : La mesure de l’homme n’est pas le fait de l’image, belle ou triste qu’il traîne dans son sillage, cher­chant à lire dans le regard des autres comme un écho de la brillance des princes. Les miroirs ne sont que les jour­naux fugaces d’egos d’alouette.

Il y a long­temps que Grand-Père est  par­ti, depuis je marche à la recherche de l’humain si bien dis­si­mu­lé sous des cara­paces d’apparences.  À la foire aux séduc­tions, sa déme­sure dépasse de ses embal­lages ver­beux et de ses pro­fils de héros auto­pro­cla­més.

Dans une nuit aux rêves et aux dou­leurs inal­té­rés, les petites gens avancent à la sueur de leur labeur, habitent l’univers des enfants de l’ombre qui savent la soli­da­ri­té plus forte que la com­pas­sion, qui tendent la main comme on  devrait tendre la joue, non pour l’exemple mais mus par un ins­tinct impo­sant la pri­mau­té de l’amour sur toute vio­lence. Ce sont les Justes de l’invisible, les Robin-des-Bois sans flèches et sans épées, mes paci­fiques au grand cœur qui rendent le monde encore accep­table et l’espoir encore ouvert.

Je me sou­viens, Grand-Père me disait : Les hommes n’ont pour taille que leur conscience. Pour gran­dir, il te fau­dra dif­fé­ren­cier ceux qui s’inscrivent dans l’authentique néces­si­té du Bien, de ceux agis­sant par besoin de plaire ou d’être récom­pen­sés par une ins­tance invi­sible. L’instinct du cœur n’est pas un cal­cul. Méfie-toi des pro­phètes de l’apparence, de ceux qui font montre d’empathie et de géné­ro­si­té seule­ment lorsqu’ils sont au grand jour.

Grand-Père est par­ti un jour de larmes et de fête, cer­tains l’avait cri­ti­qué parce qu’il avait vou­lu pro­té­ger un enne­mi. Il savait rire, ne jamais paraître sérieux, il savait côtoyer des hommes de bien et de peu comme les oiseaux naviguent entre ciel et nuages. Il était frère de la Conscience comme l’oiseau sait la pluie et le soleil.

 

Aux larmes citoyens-Rendez-moi Mai 68 ! 

 

Aux larmes citoyens”, ont-ils dit,
savaient-ils que l’heure de cour­ber le dos
doit un jour enfin finir ?

Rangez, pliez, fer­mez vos uto­pies”, disaient-ils,
Ne savaient-il pas que le temps d’armer nos rêves
était encore là ?

Moi, vieille pierre posée sur la mort des rêves
je me dresse, et déclare :
Ouvrez les tom­beaux de l’abstinence
La rési­gna­tion est l’ennemie des peuples.

J’en appelle à l’espoir citoyen
J’en appelle au droit, au tra­vail et au pain
Je déclare que la spo­lia­tion, la confis­ca­tion,
l’accaparation du bien com­mun
sont un même crime éco­no­mique
majeur et condam­nable.

J’en appelle à la révolte des moi­neaux
pour ne plus obli­té­rer les cris et les graf­fi­tis sur les murs
J’en appelle aux poings levés, aux frondes de l’amour
et reven­dique le droit à un monde humain.

Je suis por­teur d’un deuil du bon­heur
je suis en berne de ces tra­vailleurs spo­liés,
je suis las d’une poli­tique funé­raire : “Le rêve est mort, cir­cu­lez !”
de cet empire de la déri­sion qui défe­nestre le mot jus­tice,
je suis las de ce pou­voir qui, sous faux cou­vert de rai­son,
prône la rési­gna­tion pour les uns,
la richesse, la san­té et le reste pour eux

Je veux res­sus­ci­ter le cri et l’espérance
au prix même de la révolte.

Je parle d’une mémoire en deuil
où chaque jour on enterre la joie,
j’en appelle à la jeu­nesse insou­mise
loin des mornes pro­jets,
J’exige l’équité et une même jus­tice pour tous,
J’exige la fin d’un monde à deux vitesses.
Je veux l’égalité et le droit au bon­heur.

Rendez-moi mon Mai 68 !

 

 

Tu écris triste

 

Tu écris triste, me dit-on,
trop sérieux, ou par­fois trop fou !

Devrais-je seule­ment écrire des poèmes d’amour
quand des fous de dieu assas­sinent des vieilles dames,
des êtres humains, parce qu’ils sont fils de la République ?

Devrais-je chan­ter,
aller au pro­fond de mes rêves et fer­mer les yeux,
obli­té­rer mon cœur des seules ten­dresses que me réclame mon chat,
m’enfermer dans les mots d’un livre et sau­ter d’une ligne à l’autre ?

Non, je n’oublie rien des moments de joie,
des cha­grins ordi­naires, des petites larmes et des éclats de rire,
j’habite encore au pays de vivants
par­mi mes misères, mes bon­heurs,
avec mes coups de cœur, mes coups de gueule,
j’habite non loin de vous.

Aussi amis,
par­don­nez que par­fois la tris­tesse me gagne
mais sachez que, du haut de mes vieux prin­temps,
je n’oublierai jamais ni l’heure des Mistrals Gagnants
ni la puis­sance du cri, de l’amour et de l’espoir,
je n’oublierai jamais de vou­loir du pain
et du soleil à jeter sur les matins qui se lèvent.

Je n’oublierai jamais le temps des mots d’enfant,
ni mon chat
trois pattes posées sur mon bon­heur.

 

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