JORGE VARGAS, LE REGARD QUI PORTE

Par |2021-03-07T11:20:05+01:00 5 mars 2021|Catégories : Essais & Chroniques, Jorge Vargas|

Le poète, pho­tographe et appren­ti-cinéaste mex­i­cain Jorge Var­gas, né en 1990, appar­tient à une généra­tion con­fron­tée depuis le plus jeune âge aux vio­lences endémiques qui rav­agent son pays.

Sous la prési­dence de Felipe Calderón (2006–2012), puis sous celle de Enrique Peña Nieto (2012–2018), sous le cou­vert d’une lutte de l’État con­tre les nar­co­trafi­quants, une véri­ta­ble guerre civile, de fait une immense entre­prise crim­inelle de répres­sion, s’est déroulée aux qua­tre coins du pays, sol­dée par des cen­taines de mil­liers de morts, assas­s­inés de manière innom­ma­ble : des per­son­nes enlevées, vio­lées, rançon­nées et tor­turées, dont les corps ont été plongés dans l’acide, découpés, embal­lés dans des sacs en plas­tique et jetés dans le courant des riv­ières ou entassés dans d’immenses fos­s­es com­munes. Quelques épisodes par­ti­c­ulière­ment hor­ri­bles sont bien con­nus, par exem­ple celui des étu­di­ants d’Ayotzinapa (26 sep­tem­bre 2014) : ces étu­di­ants, issus de la ville d’Iguala, se rendaient en bus à une man­i­fes­ta­tion com­mé­morant juste­ment un mas­sacre, mais ils ont été arrêtés par la police d’Ayotzinapa, mis en garde à vue, puis livrés au car­tel des Guer­reros Unidos ; le bilan final sera le suiv­ant : 27 blessés, 6 morts et 43 dis­parus. Face à cette sit­u­a­tion, la prési­dence actuelle, celle d’Andrés Manuel López Obrador, a adop­té une poli­tique visant à réduire la mis­ère (notam­ment par l’investissement démul­ti­plié de l’état dans les ser­vices publics) et la cor­rup­tion (par exem­ple par la reval­ori­sa­tion des salaires des fonc­tion­naires), mis­ère et cor­rup­tion qui sont des ter­reaux prop­ices à la vio­lence, mais les résul­tats d’une telle poli­tique ne pour­ront être vrai­ment vis­i­bles que sur le long terme, d’autant que la crise san­i­taire est venue aggraver la sit­u­a­tion du pays. Il faut imag­in­er l’horreur pro­longée dans laque­lle la pop­u­la­tion mex­i­caine a été plongée depuis tant d’années, jour après jour : voir des voisins, des amis, des par­ents dis­paraître selon des modes opéra­toires ignominieux.

Le fon­da­teur des Let­tres français­es, Jacques Decour, au moment de l’irrésistible ascen­sion du nazisme écrit : « Je ne crois pas que la tour d’ivoire soit hon­nête ni même pos­si­ble en 1931. » Et encore : « Je suis de ceux qui croient que les opin­ions enga­gent. » La lignée des artistes résis­tants au sens le plus pré­cis et urgent du terme, lignée à laque­lle Decour apparte­nait au plus haut point, Jorge Var­gas en est indé­ni­able­ment, avec quelques autres de ses com­pa­tri­otes. Son regard infail­li­ble prend en charge le mal­heur et les souf­frances de son peu­ple pour les don­ner à con­naître cristallisés dans le poème, la pho­togra­phie, la séquence ciné­matographique, afin que la mémoire des dis­parus reste vive et que la sol­i­dar­ité néces­saire entre vivants soit main­tenue avec force. On pense à ce qu’a écrit René Char au seuil de ses Feuil­lets d’Hypnos sur « la résis­tance d’un human­isme con­scient de ses devoirs, dis­cret sur ses ver­tus, désir­ant réserv­er l’inaccessible champ libre à la fan­taisie de ses soleils, et décidé à pay­er le prix pour cela. »

Le prix à pay­er est par­fois le plus fort : Decour a été fusil­lé par les nazis au Mont-Valérien quelques semaines après avoir fêté ses 32 ans. Sou­vent, le prix c’est qu’il s’agit de pren­dre vrai­ment les armes et de faire silence comme artiste tout en entre­tenant le feu sacré, comme les notes de Feuil­lets d’Hypnos en sont le témoignage. Les créa­teurs han­tés par le des­tin cru­el et injuste de leurs frères humains comme peut l’être Jorge Var­gas, refusent la tour d’ivoire et sont de plein pied dans les tem­pêtes de l’histoire con­tem­po­raine, avec tous les risques que cela com­porte, au point que l’on peut crain­dre pour eux. Mais leur vie est égale­ment en jeu d’une autre façon, parce qu’on n’endosse pas sans en souf­frir soi-même les des­tinées fra­cassées de tant de sem­blables. Certes, l’art tend à opér­er jusqu’au bout sa fonc­tion cathar­tique, au nom des vic­times et pour le bien de leurs chantres, mais l’empathie est si accueil­lante aux tragédies qu’elle peut par­fois, boulever­sée, peser sur l’existence même de l’artiste qui donne à enten­dre rien moins que le chant puis­sant des temps obscurs qu’il lui échoit de vivre.

C’est ain­si que Jorge Var­gas nous mon­tre, dans des pho­tos de la vie quo­ti­di­enne, l’existence men­acée de ses com­pa­tri­otes, qu’il filme des doc­u­men­taires fic­tion­nels révélant l’inouïe vio­lence qui frappe son pays, ou éla­bore des scé­nar­ios de longs-métrages dans lesquels l’histoire trag­ique dont il est le témoin atten­tif est entrelacée aux grands réc­its mythiques des Grecs (Antigone, Élec­tre ou Oreste sont con­tem­po­rains des héros de tous les jours), ou encore que dans ses poèmes il évoque, invoque et con­voque, catabase con­stante, les mar­tyrs de son temps. Dans ces trois domaines (pho­togra­phie, ciné­ma, poésie), on observe une manière aiguë de saisir les choses vues mêlée à de récur­rentes trans­fig­u­ra­tions soudaines, opérées par vari­a­tions scalaires, qui nous con­duisent jusqu’aux par­ages de ce qu’on peut appel­er du sub­lime, car nous sommes lit­térale­ment pro­jetés tout prêt des lim­ites du sup­port­able, juste en-dessous de la ten­sion qui nous ferait bas­culer dans la folie.

Dans les pho­tos, ce sont sou­vent des détails qui enclenchent ce proces­sus, ou alors un jeu de per­spec­tives, ou bien une com­po­si­tion décen­trée. Sur les écrans, la décon­nex­ion entre la voix off et les plans séquences, la dé-focal­i­sa­tion soudaine ou encore la rigueur du mon­tage rem­plis­sent cette fonc­tion. Dans les poèmes, c’est, récur­rente, la vieille fig­ure de l’épiphonème (un change­ment de focale porté par une voix apparem­ment nou­velle dans le cours des vers, comme sura­joutée à l’énonciation) qui ouvre de telles per­cées vers des hau­teurs d’émotions partage­ables lors de cette étrange com­mu­nion qui s’instaure entre le poème et ceux qui le lisent ou l’écoutent. On en pren­dra ici un seul exem­ple, celui de ces chiens s’approchant d’un cadavre, mais s’éloignant aus­sitôt en rai­son de la pesti­lence, car il est alors dit de ces ani­maux résol­u­ment exem­plaires : « Eux qui sont capa­bles de sub­limer l’amer/ En avenante vapeur de beauté. » Traduire Jorge Var­gas est donc à la fois un hon­neur et une épreuve sin­gulière, qui vient sans aucun doute enrichir l’expérience du tra­duc­teur en lui pro­posant un cas de fig­ure nou­veau : com­ment faire porter par le français tout ce que l’original espag­nol a su pren­dre sur lui ?

Jorge Var­gas, le regard qui porte, cela doit par con­séquent s’entendre ain­si : le regard qui porte sur lui la souf­france du monde, le regard qui porte loin cette souf­france, vers la résilience.

Présentation de l’auteur

Jorge Vargas

Jorge Var­gas est né en 1990 à Armería, État de Col­i­ma (Mex­ique). Pueblo qui­eto (Pais­i­ble vil­lage), pub­lié au Édi­tions Wal­lâ­da en 2019 (avec le recueil La San­gre y las Cenizas (Sang et cen­dres) de son com­pa­tri­ote César Anguiano), dans l’ouvrage inti­t­ulé Can­cionero des temps obscurs, est sa pre­mière œuvre poé­tique. Son sec­ond recueil, Sueño la noche (Je rêve à la nuit), est en instance de publication. 
For­mé en jour­nal­isme, Jorge Var­gas est aus­si l’auteur d’un court-métrage, Esto­col­mo (Stock­holm), docu-fic­­tion sur la sit­u­a­tion de vio­lence au Mex­ique. Un court-métrage doc­u­men­taire est en pré­pa­ra­tion, qui recueille les témoignages des familles endeuil­lées par les dis­pari­tions. Deux scé­nar­ios de longs-métrages sont en attente d’une production. 
Comme pho­tographe, il a exposé au Mex­ique dans des expo­si­tions col­lec­tives, et en France pour une expo­si­tion dédiée itinérante en 2019, suc­ces­sive­ment au Château de Sol­liès-Pont (à l’invitation de Georges de Rivas), aux librairies de L’autre livre et de La lucarne à Paris, et à la Bib­lio­thèque uni­ver­si­taire Hen­ri Bosco du Cam­pus de la Fac­ulté des Let­tres à Nice. 
Il a été invité à lire ses poèmes au Mex­ique et en France, notam­ment au fes­ti­val de Poésie sauvage de La Sal­ve­­tat-sur-Agout, au fes­ti­val Voix vives de Sète (invité par son éditrice française, Françoise Min­­got-Tau­ran), aux journées Poët-Poët à La Gaude (invité par Sabine Venaruz­zo et le Poët Bureau), aux Ren­con­tres de paroles d’Aiglun (06). Il a été invité en févri­er 2020, avec son tra­duc­teur Patrick Quil­li­er, à par­ticiper aux ren­con­tres Eras­mus Mundus de philoso­phie réal­isées à l’Université de Coim­bra, afin d’exposer sa con­cep­tion et sa pra­tique d’une créa­tion étroite­ment reliée à l’histoire con­tem­po­raine. Un poème de lui sera exposé sur les murs de Tour­rettes-sur-Loup au print­emps 2021.

Bib­li­ogra­phie (sup­primer si inutile)

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Patrick Quillier

  Né en 1953 à Toulouse, Patrick Quil­li­er étudie les let­tres et devient pro­fesseur de lit­téra­ture com­parée à l’université de Nice. Musi­cien et com­pos­i­teur, il s’intéresse aux liens exis­tant entre la lit­téra­ture et la musique. Il est tra­duc­teur de por­tu­gais et fait décou­vrir au pub­lic français la poésie d’Eugénio de Andrade et surtout, celle de Fer­nan­do Pes­soa. Il coor­donne l’édition de la Pléi­ade con­sacrée à ce mon­u­ment des let­tres por­tu­gais­es. Il est poète et pub­lie des recueils tels Ori­fices du mur­mure ou Office du murmure.
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