Né en 1984 à Athènes, où il vit, Lefteris Tsonis écrit une œuvre à la fois intime et universelle, explore les tensions entre présence et absence, mémoire et oubli, tout en transformant les paysages — urbains ou insulaires — en miroirs de l’âme.
Auteur de deux recueils, « Το αλκοολόγιο, L’Alcoolier » (2015) et « Στο μαύρο κλικ του διακόπτη, Au clic noir de l’interrupteur » (2023), publiés aux Éditions Ekati, Tsonis y déploie un univers où l’inachèvement, la quête d’abri et l’éblouissement face au vide deviennent des motifs centraux. Ses poèmes, souvent elliptiques et chargés d’images contrastées, jouent avec les limites du langage pour évoquer ce qui se situe entre le tangible et l’indicible. Que ce soit à travers un puzzle aux mille morceaux, une île dissimulée dans la lumière, ou une lettre adressée à l’insaisissable, son écriture capture l’essence d’une existence en équilibre précaire, où chaque détail semble à la fois réel et onirique.
Publiés dans des revues et anthologies, ses textes résonnent bien au-delà de la Grèce. Tsonis y mêle fragmentation, musicalité et profondeur métaphysique, invitant le lecteur à habiter l’entre-deux : entre ombre et lumière, silence et clameur, solitude et connexion.
Ancré dans la tradition poétique grecque tout en la renouvelant, il dialogue avec des figures comme Nikos Karouzos, tout en affirmant une voix résolument contemporaine. À Athènes, où il poursuit son travail, Lefteris Tsonis continue d’éclairer, par sa poésie, les zones grises de l’expérience humaine.
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Cinq poèmes traduits par Jérôme Bruno Leclercq
PUZZLE (1000 pièces).
Des erreurs ont été faites,
au milieu de la pièce,
étalées sur le tapis,
des pièces aux mille noms -
Nos visages.
LA NOTION D’ABRI.
Je me trouve dans les espaces intérieurs
de la vie, je me meus dans notre clairière,
une langue dans la langue,
Tu avais dit : Le temps, un macaron,
l’idée de l’abri, c’est le sentiment
d’une baie sans vent, tu avais dit :
La mer ouverte trahit la distance,
mais il n’y a aucune présence divine là-bas,
c’est ainsi qu’on l’exprime, tu avais dit :
L’Homme avec tout ce qu’il est, tu avais dit :
Je veille sur toi.
L’EFFET DU BLANC SUR LES ILES.
(Instantané avec Nikos Karousos1 sur la plage d’Érikoussa.)
Impossible de m’approcher.
Ici, on joue avec la vue
et quelques milles marins encore.
Les Othonoi2, en face, dissimulées,
dans le blanc de l’éblouissement où de l’invention,
et autour, ce bleu-doré incontrôlable,
scintille dans mon naufrage imminent.
N.K à côté, feuillette le vent de la mer Ionienne -
à un moment,
je l’entends dire à un goéland sur la plage :
« L’île contient sa propre invention. »
Je me retourne et le vois étendu,
large, profond dans le sable, rire vers le néant.
CROISSANT DE LUNE
Espace dans le vide,
et l’instant me plonge
dans l’endoderme,
dans l’amalgame du monde,
jamais entier,
toujours présent, toujours absent,
des phrases qui ne cessent de décliner.
J’entre dans la maison,
tu es assis dans la cuisine,
tu fumes, tu ne m’attends pas,
les lumières sont éteintes dans les chambres aussi,
La pleine lune vagabonde et se disperse.
Je ne dépose rien, le tout se révèle,
une nuit toute entière qui accroît les silences,
et toi dedans, à moitié baigné.
LETTRE A L’INSAISISSABLE.
Si tu reçois cette lettre,
confirme-moi d’un geste mon écriture,
le destin que je connais et que j’exècre.
Étudie mes rêves, traverse le feuillage abrité
de la fenêtre ; Berce-le secrètement,
sinon le vent le caresse, je comprendrais.
La nuit où les âmes en leurs écrins brillent,
tu pars, chant à l’envers de la clôture,
avec des vers où tu t’élances, tu marches dans l’obscurité,
des patries sonores, des illégaux, des affligés.
Je t’écris depuis un présent faussement chanté,
on m’appelle Leftéris et je ne vois ni clôture,
ni ciel ; Les éclairs, ici, grondent dans la poitrine.
Notes
- Nikos Karousos est un poète grec moderne, critique littéraire et de théâtre, né le 17 juillet 1926, mort le 28 semptembre 1990 à Athènes.
2. Les Othonoi, ( nom au pluriel en Grec ), île au nord-ouest de Corfou.















