Mireille Fargier-Caruso, Comme une promesse abandonnée

Par |2020-01-21T08:59:17+01:00 20 janvier 2020|Catégories : Critiques, Mireille Fargier-Caruso|

 Le rien est là si plein — qu’il est Tout
                                                          A Mireille Fargier-Caruso

Il y a un temps où la vie et la mort s’allient, comme en mon­tagne le soleil s’allie sans crier gare à l’ombre, pour soudain nous révéler l’étroit pas­sage où nous mar­chons depuis tou­jours ensem­ble, sans nul espoir de refuge, de vraie avancée ni de demi-tour. Et nous voilà sus­pendus entre rocher et vide,  au bord du précipice, funam­bules en proie au ver­tige du temps et tour­men­tés peut-être d’avoir démérité en aban­don­nant trop vite la promesse d’une lumière à tenir dans l’ici. Car «  la vie se gagne », du moins l’avons-nous cru  avec d’autres en « ce pays autre­fois habité » par la flamme encore vive de l’enfance et les espoirs amoureux et poli­tiques de la jeunesse, alors com­ment, par-delà le con­stat de « l’obscur /qui som­meille au plus pro­fond de nous », de « l’hiver qui arrive » et un bilan du monde désen­chan­té, ne pas som­br­er dans la mélan­col­ie et ten­ter de retrou­ver le pays per­du, de faire enten­dre un instant sa voix dans l’ombre qui s’étend ?

Mireille Fargi­er-Caru­so, Comme une promesse aban­don­née, édi­tions Bruno Doucey, 2019, 110 pages, 14,50 .

Ain­si dans Comme une promesse aban­don­née, son dernier livre paru ce print­emps aux édi­tions Bruno Doucey, Mireille Fargi­er-Caru­so, en un long poème aux vers libres et à l’écriture sobre­ment lyrique, se con­fronte-t-elle avec lucid­ité aux réal­ités féro­ces qui nous entourent, à la vieil­lesse qui la guette, tout en réaf­fir­mant un art de vivre et « la joie d’être libre », corps et mots, mal­gré la fini­tude, car « savoir le rien n’est pas rien savoir ».

L’auteure, désor­mais «  aux aguets », com­mence donc par revis­iter, à l’aune de son âge et d’un ciel « qui s’est tu depuis longtemps », l’absurdité de notre con­di­tion mortelle, les tra­vers récur­rents du monde et les désas­tres qu’ils pro­duisent. Dès le début du recueil elle entraîne le lecteur à sa suite, regard et mémoire, pen­sée et cœur : «  Il faut un nous pour notre his­toire », écrit-elle, sou­tenant l’idée d’une com­mu­nauté dont le sort est lié à une fra­ter­nité pour qu’exister ici-bas con­serve un sens. Elle s’attache à inter­roger l’époque con­tem­po­raine où se mêlent son his­toire à l’histoire, son je-tu aux nous-on, en entre­laçant temps, lieux et des­tins pour mieux com­pren­dre pourquoi « hier écorche aujourd’hui » et pourquoi aujourd’hui men­ace demain, mal­gré le « désir fou de vivre », l’éternelle néces­sité d’aimer et de créer qui habite l’humain.

En nous  plongeant dans une mise en réso­nance des dif­férentes facettes d’un réel et d’une réal­ité que nous peinons à regarder en face et à dire, elle nous per­met de nous con­fron­ter à une vérité com­mune, mais con­trastée selon les angles des bon­heurs et des mal­heurs indi­vidu­els ou col­lec­tifs que nous subis­sons. Dres­sant une sorte d’état des lieux entre les années 68 et main­tenant, elle déplore l’effondrement des utopies et la résur­gence des croy­ances dévoyées. Avec indig­na­tion et dés­espoir elle égrène les prob­lèmes de notre société et plus large­ment de la planète : les iné­gal­ités insup­port­a­bles, les injus­tices et les guer­res qui per­durent, les bar­baries de toutes sortes qui n’épargnent ni « les enfants délais­sés », ni « les écrasés » et sac­ri­fiés de tou­jours. Ces « Désas­tres du même », aux­quels s’ajoutent aujourd’hui la course sans cesse plus effrénée du prof­it pour quelques-uns, « l’aphonie des villes démesurées » où se per­dent «  vies petites / appels étouf­fés », ain­si que la coupure du lien avec la nature, elle-même mise en dan­ger, sont tout ce qui « dépareille » un peu plus l’homme instal­lé devant les écrans et soumis au décerve­lage  « du pain des jeux et stéréo ». Son igno­rance de l’autre, sa peur s’en trou­vent ren­for­cées. Ce leit­mo­tiv, avec l’emploi d’autres nom­breuses anaphores et répéti­tions, don­nent des ancrages qui struc­turent les vers et ponctuent leur ardente coulée. Les mots traduisent la ten­sion, sig­nent les désil­lu­sions ou l’angoisse de la poète devant un « essai fêlé de vivre » et l’échec partagé d’améliorer le monde.

Le poème entier forme une boucle : un même mou­ve­ment cir­cu­laire fait en effet tourn­er du pre­mier vers au dernier «  fic­tion et réel sou­venirs réc­its ». Il bal­aie « présent passé futur » et donne sa ryth­mique à l’ensemble. Pas de ponc­tu­a­tion mais un souf­fle né de la grande tra­di­tion poé­tique chère à un Aragon ou même à un Apol­li­naire, creuse en spi­rale le pro­pos et emporte la voix. Mireille Fargi­er-Caru­so a choisi la clarté d’une parole sans pathos mais avec nos­tal­gie. La force des sonorités et des images irriguent l’apparente sim­plic­ité d’un chant dont cer­taines stro­phes ressem­blent par­fois à des chan­sons ou peu­vent au con­traire bas­culer jusque dans l’aphorisme. A sa manière et avec des reg­istres var­iés, elle saisit ‘l’air du temps’ tout en appelant les clartés de la philoso­phie, et priv­ilégie tour à tour l’émotion, intime uni­versel, la révolte sociale ou le ques­tion­nement médi­tatif nour­ris­seur du dia­logue intérieur et avec les autres.

Femme-poète-philosophe, l’auteur n’oublie jamais que l’être humain est fini mal­gré « son goût d’infini » et «  ses vœux lancés vers les étoiles » qui « don­nent en un instant tout leur éclat/ avant de devenir pous­sière ». L’enfance qu’elle chérit  a ses douleurs, sa soli­tude, et la jeunesse ses rêves inaboutis, ses défaites autant peut-être que l’âge mûr. Nous cher­chons tou­jours  « quelque chose de plus grand »  et « plus grande que nous est notre vie » en ce réel énig­ma­tique qui nous débor­de.  Si nous con­nais­sons la félic­ité  — et l’auteure la célèbre par l’osmose avec la nature, la quête de la beauté et du sens, les inten­sités de l’amour qui illu­mine -, cha­cun de nous pour­tant se sait vouée aus­si à la déperdi­tion des corps, à l’inéluctable perte, à ces « quelques pel­letées de terre dessus  » dont par­lait déjà Bossuet. On retrou­ve dans ce livre la prox­im­ité con­stante de la mort, la dérélic­tion d’une vieil­lesse qui l’annonce, en même temps que le rap­port sen­soriel et sen­suel que la poète entre­tient avec la vie et qui lui vient sans doute de ses orig­ines : un Sud baigné d’odeurs, de couleurs et de caress­es. Sou­venirs anciens et instants aujourd’hui volés font per­dur­er  mal­gré tout « l’allégresse » et l’ineffaçable des « amours gravées ». Manière de soulign­er l’importance de la mémoire, le refus de l’absurde, l’espoir invin­ci­ble car ce qui nous a été don­né doit être ren­du et trans­mis.  Le corps, la pen­sée, l’art sous toutes ses formes éclairent le monde et accom­pa­g­nent la poésie. Ils sont pour Mireille Fargi­er-Caru­so ces lieux où l’on apprend à « vivre enfin à hau­teur de soi » et en lien avec l’autre.

Comme une promesse aban­don­née n’est pas que parole de nos­tal­gie, de dés­espérance ou d’inquiétudes exis­ten­tielles, c’est aus­si une tra­ver­sée jalon­née d’états de grâce, de con­science aigüe d’un vivant où cha­cun ici et main­tenant peut se retrou­ver. Mireille Fargi­er-Caru­so n’écrit pas seule, elle est en com­pag­nie de ce « nous » qu’elle invoque. Morts «  à l’abri du vent » et vivants « dans l’ombre portée du monde » dont elle fait réson­ner les exis­tences et les œuvres : poètes, philosophes, chanteurs, artistes, humains con­nus ou incon­nus,  tous ont une place et une voix dans ce livre. Leurs bar­ques flot­tent sur ses eaux au gré de cita­tions con­cis­es où l’on croise Niet­zsche ou Rousseau, Mal­lar­mé ou Guille­vic, Brassens ou Fer­ré comme des passeurs par­mi les autres. Après avoir lu cette poésie sim­ple et savante, on se sent moins soli­taire, moins égaré, et plus « résis­tant » aux « jours abîmés ». Les yeux ouverts sur notre humaine des­tinée, on se  trans­met le secret de « la promesse aban­don­née » pour faire échec à l’effroi du précipice, vieil­lesse sans vœux et mort sans fruits, on vit encore pour aimer et écrire : «  Le rien est là si plein » — qu’il est Tout. 

 

Présentation de l’auteur

Mireille Fargier-Caruso

Née en Ardèche, en 1946 vit à Paris. Elle enseigne la philoso­phie une dizaine d’an­nées, puis devient bib­lio­thé­caire dans la ban­lieue parisi­enne. Elle pub­lie dans de nom­breuses revues et antholo­gies. Elle est l’au­teure d’une quin­zaine de recueils, et tra­vaille avec des artistes pein­tres. Elle est égale­ment tra­duc­trice en anglais, alle­mand et grec.

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

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Sylvie Fabre

Sylvie Fab­re G. est née à Greno­ble en 1951. Longtemps pro­fesseur de let­tres, elle se con­sacre désor­mais à la créa­tion. D’une écri­t­ure au lyrisme maîtrisé, tra­ver­sée par une inter­ro­ga­tion méta­physique, son œuvre, poésie, prose poé­tique et réc­it, a pour thèmes prin­ci­paux l’enfance et la femme, le paysage et l’art, l’amour, le monde le temps et la mort. Elle com­prend une trentaine de livres dans dif­férentes maisons d’édition, en par­ti­c­uli­er les édi­tions Unes qui ont fait décou­vrir sa voix avec L’autre lumière en 1995, les édi­tions L’Amourier où a paru Frère humain, prix Louise Labé en 2013, les édi­tions l’Escampette qui ont pub­lié trois de ses livres, les édi­tions La Passe du vent où a été pub­lié récem­ment La Mai­son sans vit­res, somme con­sacrée à la poésie et l’art con­tem­po­rains. Le dernier recueil pub­lié Pays per­du d’avance, est paru en avril 2019 aux édi­tions L’Herbe qui trem­ble. Deux nou­veaux sont à paraître en 2020 et 2021 aux édi­tions Lieux-dits et L’Herbe qui trem­ble. Quelques-uns de ses ouvrages ont été pré­facés par Pierre Dhain­aut, Chris­t­ian Bobin, Claude Louis-Com­bet, ou post­facés par Françoise Clé­dat et Angèle Paoli. Elle a réal­isé aus­si une quar­an­taine de livres d’artiste, en col­lab­o­ra­tion avec des pein­tres, des graveurs, des cal­ligraphes et des pho­tographes dont François Cheng, Frédéric Ben­rath, Anne Slacik, Fab­rice Rebey­rolle, Colette Deblé, Ena Lin­den­baur, Claude Mar­gat, Marc Pessin… En réso­nance avec son œuvre poé­tique ou celles de ses amis, elle pra­tique la pho­togra­phie de paysage en ama­teur. Depuis 1976 Sylvie Fab­re G. est pub­liée en Europe et au Cana­da dans dif­férentes revues ou antholo­gies et par­ticipe à de nom­breuses lec­tures, ren­con­tres et expo­si­tions. Tra­duc­trice de poètes ital­iens, elle pub­lie aus­si (essen­tielle­ment dans Ter­res de femmes et Poez­ibao et dans Europe) des notes cri­tiques sur la lit­téra­ture et la pein­ture. Bib­li­ogra­phie Nos voix per­sis­tent dans le noir, pein­tures de Jean-Gilles Badaire, édi­tions L’Herbe qui trem­ble, 2019 Accoster le jour, recueil à deux voix avec Patri­cia Cas­tex-Menier, éd. La Feuille de thé, 2021 Pays per­du d’avance, pein­tures de Fab­rice Rebey­rolle, édi­tions L’Herbe qui trem­ble, 2019 Aiman­ta­tion de la voie, recueil à deux voix avec Jean-Marie de Crozals, dessins et encres de Claude Mar­gat, éd. Les Lieux dits, 2019 La Mai­son sans vit­res, éd. La Passe du vent, 2018 Ce que tu nommes ta mai­son, pré # car­ré édi­teur, 2018 Nos feux per­sis­tent dans le noir, encres Patrick Navaï, éd. Le Verbe et l’Empreinte, 2017 L’Intouchable, pré # car­ré édi­teur, 2016 Tombées des lèvres, l’Escampette édi­tions, 2015 Absolue jeunesse de la lit­téra­ture, éd. La Porte, 2015 Frère humain, suivi de L’Autre Lumière, L’Amourier édi­tions, prix Louise Labé 2013 De petite fille, d’oiseau et de voix, pré # car­ré édi­teur, 2013 Neiges, gravures Marc Pessin, éd. Le Verbe et l’Empreinte, 2012 L’Inflexion du vivant, pré # car­ré édi­teur, 2011 Corps sub­til, l’Escampette édi­tions, 2009 Le Pas­sage, aquarelles Thémis, L’Atelier des Grames, 2008 Quelque chose, quelqu’un, L’Amourier édi­tions, 2006 Pays de pein­tres, éd. La Porte, 2006 Les Yeux lev­és, l’Escampette édi­tions, 2005 D’un trait, d’un mot, Let­tre du geste, accom­pa­g­née de poèmes de François Cheng et de gravures de Marc Pessin, éd. Le Verbe et l’Empreinte, 2005 Le Génie des ren­con­tres, L’Amourier édi­tions, 2003 L’Approche infinie, éd. Le Dé bleu, 2002 Deux ter­res, un jardin, pré # car­ré édi­teur, 2002 Let­tre hor­i­zon­tale, éd. La Porte, 2002 L’Entre-deux, éd. La Porte, 2001 Le Livre du vis­age, Lavis de Colette Deblé, Voix d’encre, 2001 Let­tre de la mémoire, pho­togra­phies Stéphane Bertrand, éd. Le Verbe et l’Empreinte, 2000 Le Livre, éd. La Porte, 1999 L’Isère, éd. du Félin, col­lec­tion Lebaud- Kiron, 1999 Dans la lenteur, éd. Unes, 1998 Le Bleu, éd. Unes, 1997 La Fugi­tive, éd. La Mai­son de Mari­ette, gravures de Mari­ette, 1997 L’Heureuse Défaite, gravures Marc Pessin, éd. Le Verbe et l’Empreinte, 1997 La Vie secrète, éd. Unes, 1996 Pre­mière Eter­nité, éd. Paroles d’aube, 1996, ver­sion numérique aux éd. Recours au poème, 2015 L’Autre Lumière, éd. Unes, 1995
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