> Mireille Fargier-Caruso, Comme une promesse abandonnée

Mireille Fargier-Caruso, Comme une promesse abandonnée

Par |2019-09-06T04:10:04+02:00 6 septembre 2019|Catégories : Critiques, Mireille Fargier-Caruso|

Le rien est là si plein – qu’il est Tout

 

                                                                          A Mireille Fargier-Caruso

Il y a un temps où la vie et la mort s’allient, comme en mon­tagne le soleil s’allie sans crier gare à l’ombre, pour sou­dain nous révé­ler l’étroit pas­sage où nous mar­chons depuis tou­jours ensemble, sans nul espoir de refuge, de vraie avan­cée ni de demi-tour. Et nous voi­là sus­pen­dus entre rocher et vide,  au bord du pré­ci­pice, funam­bules en proie au ver­tige du temps et tour­men­tés peut-être d’avoir démé­ri­té en aban­don­nant trop vite la pro­messe d’une lumière à tenir dans l’ici. Car « la vie se gagne », du moins l’avons-nous cru  avec d’autres en « ce pays autre­fois habi­té » par la flamme encore vive de l’enfance et les espoirs amou­reux et poli­tiques de la jeu­nesse, alors com­ment, par-delà le constat de « l’obscur/qui som­meille au plus pro­fond de nous », de « l’hiver qui arrive » et un bilan du monde désen­chan­té, ne pas som­brer dans la mélan­co­lie et ten­ter de retrou­ver le pays per­du, de faire entendre un ins­tant sa voix dans l’ombre qui s’étend ?

Comme une pro­messe aban­don­née,
Mireille Fargier-Caruso, édi­tions Bruno Doucey

 

Ainsi dans Comme une pro­messe aban­don­née,son der­nier livre paru ce prin­temps aux édi­tions Bruno Doucey, Mireille Fargier-Caruso, en un long poème aux vers libres et à l’écriture sobre­ment lyrique, se confronte-t-elle avec luci­di­té aux réa­li­tés féroces qui nous entourent, à la vieillesse qui la guette, tout en réaf­fir­mant un art de vivre et « la joie d’être libre », corps et mots, mal­gré la fini­tude, car « savoir le rien n’est pas rien savoir ».

L’auteure, désor­mais «  aux aguets », com­mence donc par revi­si­ter, à l’aune de son âge et d’un ciel « qui s’est tu depuis long­temps », l’absurdité de notre condi­tion mor­telle, les tra­vers récur­rents du monde et les désastres qu’ils pro­duisent. Dès le début du recueil elle entraîne le lec­teur à sa suite, regard et mémoire, pen­sée et cœur : «  Il faut un nous pour notre his­toire », écrit-elle, sou­te­nant l’idée d’une com­mu­nau­té dont le sort est lié à une fra­ter­ni­té pour qu’exister ici-bas conserve un sens. Elle s’attache à inter­ro­ger l’époque contem­po­raine où se mêlent son his­toire à l’histoire, son je-tu aux nous-on, en entre­la­çant temps, lieux et des­tins pour mieux com­prendre pour­quoi « hier écorche aujourd’hui » et pour­quoi aujourd’hui menace demain, mal­gré le « désir fou de vivre », l’éternelle néces­si­té d’aimer et de créer qui habite l’humain.

En nous  plon­geant dans une mise en réso­nance des dif­fé­rentes facettes d’un réel et d’une réa­li­té que nous pei­nons à regar­der en face et à dire, elle nous per­met de nous confron­ter à une véri­té com­mune, mais contras­tée selon les angles des bon­heurs et des mal­heurs indi­vi­duels ou col­lec­tifs que nous subis­sons. Dressant une sorte d’état des lieux entre les années 68 et main­te­nant, elle déplore l’effondrement des uto­pies et la résur­gence des croyances dévoyées. Avec indi­gna­tion et déses­poir elle égrène les pro­blèmes de notre socié­té et plus lar­ge­ment de la pla­nète : les inéga­li­tés insup­por­tables, les injus­tices et les guerres qui per­durent, les bar­ba­ries de toutes sortes qui n’épargnent ni « les enfants délais­sés », ni « les écra­sés » et sacri­fiés de tou­jours. Ces « Désastres du même », aux­quels s’ajoutent aujourd’hui la course sans cesse plus effré­née du pro­fit pour quelques-uns, « l’aphonie des villes déme­su­rées » où se perdent «  vies petites/​appels étouf­fés », ain­si que la cou­pure du lien avec la nature, elle-même mise en dan­ger, sont tout ce qui « dépa­reille » un peu plus l’homme ins­tal­lé devant les écrans et sou­mis au décer­ve­lage « du pain des jeux et sté­réo ». Son igno­rance de l’autre, sa peur s’en trouvent ren­for­cées. Ce leit­mo­tiv, avec l’emploi d’autres nom­breuses ana­phores et répé­ti­tions, donnent des ancrages qui struc­turent les vers et ponc­tuent leur ardente cou­lée. Les mots tra­duisent la ten­sion, signent les dés­illu­sions ou l’angoisse de la poète devant un « essai fêlé de vivre » et l’échec par­ta­gé d’améliorer le monde.

Le poème entier forme une boucle : un même mou­ve­ment cir­cu­laire fait en effet tour­ner du pre­mier vers au der­nier «  fic­tion et réel sou­ve­nirs récits ». Il balaie « pré­sent pas­sé futur » et donne sa ryth­mique à l’ensemble. Pas de ponc­tua­tion mais un souffle né de la grande tra­di­tion poé­tique chère à un Aragon ou même à un Apollinaire, creuse en spi­rale le pro­pos et emporte la voix. Mireille Fargier-Caruso a choi­si la clar­té d’une parole sans pathos mais avec nos­tal­gie. La force des sono­ri­tés et des images irriguent l’apparente sim­pli­ci­té d’un chant dont cer­taines strophes res­semblent par­fois à des chan­sons ou peuvent au contraire bas­cu­ler jusque dans l’aphorisme. A sa manière et avec des registres variés, elle sai­sit ‘l’air du temps’ tout en appe­lant les clar­tés de la phi­lo­so­phie, et pri­vi­lé­gie tour à tour l’émotion, intime uni­ver­sel, la révolte sociale ou le ques­tion­ne­ment médi­ta­tif nour­ris­seur du dia­logue inté­rieur et avec les autres.

Femme-poète-phi­lo­sophe, l’auteur n’oublie jamais que l’être humain est fini mal­gré « son goût d’infini » et «  ses vœux lan­cés vers les étoiles » qui « donnent en un ins­tant tout leur éclat/​ avant de deve­nir pous­sière ». L’enfance qu’elle ché­rit  a ses dou­leurs, sa soli­tude, et la jeu­nesse ses rêves inabou­tis, ses défaites autant peut-être que l’âge mûr. Nous cher­chons tou­jours  « quelque chose de plus grand »  et « plus grande que nous est notre vie » en ce réel énig­ma­tique qui nous déborde.  Si nous connais­sons la féli­ci­té  – et l’auteure la célèbre par l’osmose avec la nature, la quête de la beau­té et du sens, les inten­si­tés de l’amour qui illu­mine -, cha­cun de nous pour­tant se sait vouée aus­si à la déper­di­tion des corps, à l’inéluctable perte, à ces « quelques pel­le­tées de terre des­sus  » dont par­lait déjà Bossuet. On retrouve dans ce livre la proxi­mi­té constante de la mort, la déré­lic­tion d’une vieillesse qui l’annonce, en même temps que le rap­port sen­so­riel et sen­suel que la poète entre­tient avec la vie et qui lui vient sans doute de ses ori­gines : un Sud bai­gné d’odeurs, de cou­leurs et de caresses. Souvenirs anciens et ins­tants aujourd’hui volés font per­du­rer  mal­gré tout « l’allégresse » et l’ineffaçable des « amours gra­vées ». Manière de sou­li­gner l’importance de la mémoire, le refus de l’absurde, l’espoir invin­cible car ce qui nous a été don­né doit être ren­du et trans­mis.  Le corps, la pen­sée, l’art sous toutes ses formes éclairent le monde et accom­pagnent la poé­sie. Ils sont pour Mireille Fargier-Caruso ces lieux où l’on apprend à « vivre enfin à hau­teur de soi » et en lien avec l’autre.

Présentation de l’auteur

Mireille Fargier-Caruso

Née en Ardèche, en 1946 vit à Paris. Elle enseigne la phi­lo­so­phie une dizaine d’années, puis devient biblio­thé­caire dans la ban­lieue pari­sienne. Elle publie dans de nom­breuses revues et antho­lo­gies. Elle est l’auteure d’une quin­zaine de recueils, et tra­vaille avec des artistes peintres. Elle est éga­le­ment tra­duc­trice en anglais, alle­mand et grec.

© Crédits pho­tos (sup­pri­mer si inutile)

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Mireille Fargier-Caruso, Comme une promesse abandonnée

Le rien est là si plein - qu’il est Tout                                                                             A Mireille Fargier-Caruso Il y a un temps où la vie et la mort s’allient, comme en mon­tagne [...]

mm

Sylvie Fabre

Sylvie Fabre est une poé­tesse née à Grenoble en 1951. Professeure de lettres, elle a ensei­gné en Bourgogne puis en Isère. Elle se consacre désor­mais à l'écriture.