> Hommage à Claude Rouquet

Hommage à Claude Rouquet

Par |2018-10-18T05:54:20+00:00 15 mars 2015|Catégories : Essais|

 

Ce qui s’ouvre et ne peut finir

 

 

 

Si nous ne par­lions pas nul ne sau­rait
ce qu’il en est de l’autre dans l’autre chambre

Abdallah Zrika

   

  

  Et si nous n’écrivions pas, ne lisions pas, n’éditions pas, pour­rait-on rajou­ter à ces mots d’Abdallah Zrika[1], oui, que connaî­trions-nous de l’autre et de ce qui nous relie ? Nous nous savons tous en par­tance, et si sou­vent nous enten­dons déjà  «  cou­rir la mort par les sillons/​Du visage – on dirait qu’elle nous appelle »[2]. Peut-être Claude Rouquet, mon ami et édi­teur, en ce mer­cre­di de jan­vier 2015 où il s’est éteint, a-t-il répon­du à son der­nier appel, nous quit­tant pour un incon­nu dont il lui res­tait tout à décou­vrir alors même qu’avec un grand cou­rage, une fière constance, il avait mené le com­bat contre la mala­die de longues années sans jamais démé­ri­ter de la vie, sans jamais renon­cer à son désir d’être ici, avec nous, dans la pré­sence.

   Le legs qu’il nous a lais­sé, en plus de trois cents livres, dont quelques-uns encore à paraître, n’est en effet que de pré­sence. Ne nous a-t-il pas trans­mis une biblio­thèque entière de  voix, vivantes et mortes ? Voix d’écrivains venus d’horizons et de langues divers, unies dans une parole de beau­té et de véri­té qui n’excluent pas les ombres, les souf­frances, les ter­reurs. Il les a ras­sem­blées dans sa Maison d’édition à Bordeaux puis à Chauvigny depuis 1993, date de sa créa­tion. Les plus aimées de lui ont peut-être été les por­tu­gaises, celle d’Al Berto qui a accom­pa­gné pour sa com­pagne et nous ses der­niers jours, celles de Sophia de Mello Breyner ou d’Eugenio de Andrade grâce aux­quelles, entre autres, j’ai connu Les Editions L’Escampette. Les voix fran­çaises, nom­breuses, il m’est impos­sible bien sûr de toutes les citer, alors choi­sis­sons seule­ment d’évoquer celle de  Bernard Manciet dont il a publié l’œuvre entière, de Claude Margat, notre com­mun ami et com­pa­gnon de route, de David Collin qui récem­ment m’a entraî­née dans ses Cercles Mémoriaux. Enfin com­ment pour moi ne pas célé­brer les ita­liennes, de Paolo conte à Antonella Anedda ? Toutes ces voix aujourd’hui, quels que soient leur pro­ve­nance, occi­den­tale ou orien­tale, et leur genre lit­té­raire, sont des sen­ti­nelles qui veillent. Elles nous rendent souffle et nous font signe quand nous nous sen­tons orphe­lins ou déses­pé­rés. Elles nous appellent à conti­nuer l’écriture pour peu­pler de nou­veaux ouvrages la biblio­thèque sal­va­trice de Claude, à Chauvigny et qui sait aus­si ailleurs

   Car à l’heure où j’écris, Claude Rouquet n’est plus là, il a pris la poudre d’escampette avant nous, mais cela lui était cou­tu­mier. Plus de vingt ans déjà qu’avec Sylviane Sambor il avait choi­si d’emprunter les che­mins tra­ver­siers qui aident l’être à deve­nir ce qu’il est plu­tôt que de suivre la route bien ou mal tra­cée de la réus­site sociale et maté­rielle. La force de ses rêves, la volon­té d’aller au bout d’une aven­ture lit­té­raire, poé­tique et humaine l’ont por­té jusqu’à la fin, avec l’amour et l’amitié de ceux qui l’ont par­ta­gée avec lui. Homme de haute exi­gence et de fer­veur, il a vécu jour après jour dans le désir réa­li­sé de publier ce qu’il nom­mait « ses bon­heurs de lec­teur ». Défendant une concep­tion de la poé­sie « en tant que pas­sage vers un mys­tère » et affir­mant  « sa foi inébran­lable dans la capa­ci­té des livres à oppo­ser une résis­tance salu­taire à l’invasion du clin­quant et du faux-sem­blant », il a tou­jours mon­tré une grande luci­di­té dans son refus du monde tel qu’on nous le pro­pose. Les der­niers évè­ne­ments qui ont accom­pa­gné son ago­nie révèlent la jus­tesse de sa vision. Quand la nuit monte, la lumière des livres accom­pagne l’ombre qui s’étend. Elle nous éclaire, et il nous l’a ten­due comme un flam­beau à sai­sir pour pré­ser­ver l’essentiel.  

   Claude Rouquet pen­sait que l’amitié est une des choses les plus impor­tantes, et que même si on ne se voyait presque pas, avec un livre accom­pli on fai­sait ensemble « le tour des sen­ti­ments, de la sépa­ra­tion, des deuils »[3], et de la dou­leur, inévi­table. Il disait que son tra­vail avec un écri­vain com­men­çait « dans l’établissement de rela­tions per­son­nelles, sou­vent pas­sion­nelles ». Pour ma part je n’ai vu Claude que deux fois au Marché de la poé­sie mais, mal­gré la dis­tance géo­gra­phique, nous nous sen­tions proches. Depuis 2005 et la publi­ca­tion de Les Yeux levés, nous nous sommes écrits sou­vent. Ses mots brefs, amu­sés par­fois comme son regard der­rière ses lunettes, n’empêchaient pas la bien­veillance et la gra­vi­té des  pro­pos. Il avait un carac­tère de Cyrano, et la mala­die a ren­du sa noblesse de geste et de cœur encore plus évi­dente. De par­tis-pris tran­chés, édi­teur bret­teur, et si fidèle, il  savait à quoi sert la lit­té­ra­ture et com­bien elle peut nous aider à vivre et à mou­rir, ouvrant entre les êtres quelque chose qui ne peut finir.

 


[1] Abdallah Zrika, Echelles de la méta­phy­sique, Ed. L’Escampette

[2] Sophia de Mello- Breyner, Malgré les ruines et la mort, Ed. La Différence

[3] Al Berto, pré­face de Jardin d’incendie, Ed. L’Escampette

 

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