Accueil> Narki Nal, Une femme

Narki Nal, Une femme

Par |2020-03-07T06:59:31+01:00 6 mars 2020|Catégories : Narki Nal, Poèmes|

Chamane

     Le tam­bour comme un cœur
Fermer les yeux
Être arbre et pierre à lichen
Puis se lais­ser par­tir
Rencontrer bêtes et gens
Humains à tête de loup
     Le tam­bour comme un coeur
Alors deve­nir louve…
Courir à tra­vers bois sans même tou­cher le sol
Ne pas redou­ter les grif­fures des branches
Vent ondu­lant les poils
Rencontrer la meute
     Le tam­bour comme un cœur
Courir sans perdre haleine jusqu’à cette falaise
Surplomber le fra­cas 
Respirer… Respirer 
Sauter
Être cas­cade et lac tran­quille
     Le tam­bour comme un cœur
Miroiter
Nager nager nager
Se perdre à l’improbable fron­tière entre ciel et eau
Flotter dans l’air au-des­sus
Un ins­tant
Dans l’espace courbe d’après l’horizon…
Plonger 

 

***

La cha­leur dis-tu ?

La cha­leur blanche fait vibrer l’air
Ma vision se perd
Le sen­tier raide devient alors che­min buis­son­nier
Si bien que mes pas hésitent puis lévitent sur place
Comme le vol d’une libel­lule
            Reprennent
Je marche cher­chant l’ombre vraie du végé­tal
Celle qui sent l’odeur de feuille frois­sée
                               J’ai espoir en cette beau­té

Ailleurs
La cha­leur blanche empri­sonne la ville
La com­presse expri­mant un jus de poisse
Seule l’odeur miel­lée des tilleuls en fleurs
Me parle de la puis­sante fra­gi­li­té de la vie
Je sens la menace chi­mique qui s’insinue
Mais les volutes de miel gagnent encore
Et parlent à mon cer­veau d’une autre cité
Quelque part pos­sible mais introu­vable
J’ai peur en cette absence

La cha­leur ne masque jamais le froid inté­rieur
Affrontement si peu ori­gi­nal du dehors dedans
Notre lot humain d’incertitude
Notre far­deau magni­fique d’être sen­sible pen­sant.

 

***

Mycélium

Je suis celle qu’on quitte, celle qui se noie

Je suis Ophélie au fil de l’eau
Vous êtes sur les berges endor­mies de brume
Où les hautes herbes tra­ver­sées de vent
ondulent leur caresse
Je passe, je vous vois, vous êtes mon pas­sé
Mon pas­sé qui me regarde sans me voir
Mon pas­sé qui défile comme je vais au fil de l’eau
Je suis celle qu’on quitte, celle qui se noie.

Je suis celle qui se révolte, je suis celle qui tue

L’envie de le tou­cher qui monte puis vole en éclats
Le bai­ser qui s’approche et qui devient mor­sure
Ce désir incons­tant comme les herbes aux sai­sons
Cette brû­lure qui se glace. Lumière blanche.
Lumière difrac­tée. Fraction du temps. Lame miroir
Éblouissement bref de la rétine. Vois ma vie.
Bobine dévi­dée. Poitrine évi­dée.
Sanglot du sang qui afflue…  Pour rien.
Je suis celle qui se révolte, je suis celle qui tue.

Je suis celle qui part sans par­tir, celle qui reste-fuit

Écrire est une nuit. Mes pas dans cette nuit pro­fonde.
Vertige.Tige de feu. Pensée morbide.Taire. Se taire.
Mycélium de pour­ri­ture répan­du en soi, en silence.
Lancinant ce bruit sans bruit. Bouffée-désir de l’explosion.
Ma tête qui explose. Éclaboussures d’os bri­sés.
Mais où est le cer­veau ? Dissous.
Violence du refus muet. Dernier voyage.
Le mycé­lium de pour­ri­ture gagne. Cerveau dix sous. Cerveau rien.
Je suis celle qui part sans par­tir, celle qui reste-fuit

Je ne suis plus qu’une enve­loppe.

 

***

Entre elle et moi

Je marche
Elle marche
Elle marche
à mes côtés
Je ne veux pas la regar­der
Je ne peux pas la regar­der

Miroir
Le pro­blème est le miroir
Devant le miroir
Le double appa­raît
Le regard
Effroi Mon regard s’est vidé de moi

Le miroir me donne à voir        
MOI
Avec à l’intérieur de moi   
une AUTRE…

C’est là dans ce regard symé­trique
Que je ren­contre l’étrangère
L’échange aggrave l’effet l’altérité
Ce que j’y lis me bou­le­verse
Une part enfuie de moi, per­due ?
Je la toise, l’Autre, je me fais forte

Je suis dans un espace-temps étrange
ENTRE ELLE ET MOI
Elle étant moi quand même…
Je suis vacillante sur une route impro­bable
Entre deux mondes, un ancien, un nou­veau
Et dans cet entre-deux je vou­drais remon­ter mon temps
Je cherche la machine mira­cu­leuse
…En vain
Peur du regard de l’étrangère dans le miroir
La peur aggrave le désar­roi
Et mon corps oscille vou­lant choi­sir sa tête…
Vertige. Combat muet

JE SUIS VIVANTE
je suis vivante

Et ces aveugles autour de moi
Ne com­prennent pas
Ne voient pas
Ne savent pas
Ne sentent pas
S’aperçoivent de rien
Vivent autre réa­li­té

Je marche à leur côté
Mais un indi­cible nous sépare
Avec la dis­cré­tion de l’indicible
La ténui­té de l’indicible
Le POIDS de l’indicible

JE SUIS VIVANTE
je suis vivante

Pensées flot­tantes
Toute une vie à cher­cher le feu
Devenir feu
Mais ne brûle pas tout bois
Mais ne danse pas dans les flammes tout corps

La tié­deur me répugne
Comme la facul­té d’oubli

Ne rien perdre
Ne rien oublier
Horreur des portes fer­mées telle une chatte

Or vous fer­mez vos portes
Vous décla­rez « tout passe »
Vous culti­vez l’oubli
Mais rien ne passe jamais

Je ne veux dis­soudre ni mes dou­leurs ni mes joies
Ce que j’ai vécu est à son poste
Quelque part en mon cer­veau dans une som­no­lence légère
Un rien le ranime et le trans­met à mon cœur, à mon ventre
Et ma poi­trine exulte ou s’écrase à ces sou­ve­nirs

JE SUIS VIVANTE
je suis vivante

Un être vivant devrait se lais­ser tra­ver­ser par ses émo­tions
Et non les tenir à l’écart
Pas de pilule à effa­cer les res­sen­tis
Ne savent plus sup­por­ter leur vie
Appellent la chi­mie à leur secours
Ainsi sont morts avant la mort

JE SUIS VIVANTE
je suis vivante

Pourvu que celle du miroir
Aux yeux d’absence
Ne fasse pas de moi une rési­gnée
J’accepte la souf­france en la frot­tant au com­bat

je suis vivante
je suis vivante

Je suis celle qui marche
Qui arpente les rues
Mais l’Autre m’accompagne
Elle m’épouvante

Je suis celle qui marche
Qui arpente les rues
Je suis celle qui court
Pour perdre l’Autre moi

 

***

L’insoumise

Je suis-je suis une femme               
Un être malé­fique                        
Un être puis­sant
Un être faible
Un être fort
Sanguinolent à la lune
Un être impur

Je suis-je suis une femme
Un être dési­rant
Un être mouillé
Un être muqueux
Je suis d’où vous êtes nés
Je suis un sexe troué
Je pue la mer
Je suis d’où vous venez

Je suis-je suis une femme
Je suis cli­to­ris
Je suis orgas­mique
Je suis désir
Je suis
Je suis trop

Vous vou­lez m’abaisser me réi­fier
M’infantiliser
Me mode­ler
M’exciser
Me domi­ner me prendre
Me trom­per me lais­ser
Me souiller
M’humilier
Me vio­ler me mas­sa­crer

Tous les dieux me détestent et me craignent

Je suis votre perte
Je suis votre salut
Je sais don­ner la vie
Vous pou­vez me tuer
Mais pas me rem­pla­cer

Je ne me plie­rai pas  

Je suis-je suis une femme   
Je.

 

Présentation de l’auteur

Narki Nal

Comme beau­coup, j’ai eu plu­sieurs vies : ensei­gnante mais scien­ti­fique, édi­to­ria­liste polé­miste dans des jour­naux asso­cia­tifs, comé­dienne puis met­teuse en scène … Une constante, l’écriture, qu’elle soit péda­go­gique, poli­tique, sur mon tra­vail de mise en scène ou depuis très long­temps poé­tique. Des poèmes tristes ou vio­lents, sou­vent tra­giques, mais je suis une femme qui aime rire !

« En vrai » je suis née deux fois. La deuxième lors de ma par­ti­ci­pa­tion au Collectif des Diables Bleus dans les années 2000, pen­dant l’occupation des casernes aban­don­nées des Chasseurs alpins à Nice. Ma vie y a pris un autre cours dans ce lieu agri­cul­tu­rel de poé­sie réa­li­sée, d’expositions sans musée, de ren­contres et d’échanges, de concerts et spec­tacles où il n’apparaissait pas étrange de s’occuper de jar­dins par­ta­gés, de dis­tri­bu­tion de paniers de légumes de pro­duc­teurs du coin et de mon­ter une pièce de théâtre tout en par­ti­ci­pant à la cui­sine col­lec­tive, de dire des textes lors de soi­rées appe­lées Mardis bleus… Ce lieu n’est plus.

Mais la tra­di­tion conti­nue, d’une soi­rée men­suelle de lec­ture de textes, ouverte à toutes et à tous, ce que nous appe­lons « Banquet poé­tique », dans un lieu modeste mais cha­leu­reux. Banquet de mots et de mets, que j’anime avec mon com­pa­gnon et artiste Zacloud, au 29 route de Turin à Nice, lieu nom­mé « Diables Bleus Le 29 ».

 

Nicole vers la haut.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures