> Pascal Giovannetti : Le Slam ? Une ruse de sioux.

Pascal Giovannetti : Le Slam ? Une ruse de sioux.

Par |2019-11-06T17:00:59+01:00 6 novembre 2019|Catégories : Essais & Chroniques, Pascal Giovannetti|

Le Slam ? Une ruse de sioux. Pour ame­ner les gens à la poé­sie. Une orga­ni­sa­tion. Et non un style ! On est Slameur juste le temps d’une Scène-Slam.

Ces élé­ments méritent d’être pré­ci­sés. Et, je vais les déve­lop­per à tra­vers mon expé­rience.

J’ai ren­con­tré le « Slam » en août 2000. Festival des Arts de la rue. Aurillac.

A Clans (Alpes-Maritimes), nous inau­gu­rions la Nuit du conte. Ludmila (ma femme), Joël Laugier (gui­ta­riste) et moi avions pré­sen­té un spec­tacle inti­tu­lé « In vino veri­tas ». Nous avions reçu pro­po­si­tion de le pré­sen­ter à Aurillac quelques semaines plus tard. Nous prîmes route vers le Cantal. Le spec­tacle, nous l’avons pré­sen­té plu­sieurs fois durant deux ans. Pérégrinant dedans Aurillac, à l’écoute de spec­tacles aus­si bons les uns que les autres, j’atterris sur une place ou des poètes disent leur texte. Je suis fas­ci­né. A un point tel que l’organisateur (Pilote le Hot en l’occurrence) me pointe du doigt, pen­sant que je vou­lais par­ti­ci­per. Je n’avis rien à dire n’ayant rien écrit depuis long­temps. Nous retour­nons à Aurillac l’année d’après. Je suis à la recherche de cette scène de poé­sie. Je la trouve. Un car­re­four en face d’une phar­ma­cie qui prête l’électricité pour la sono. J’écoute et ne dis rien. Retour à Clans. En tant que Cannois, je reviens régu­liè­re­ment à Cannes ; J’y fré­quente « Le Petit Carlton » nou­velle mou­ture en face de la gare. 

Il a suc­cé­dé au Petit Carlton his­to­rique, rue d’Antibes, qui était le ren­dez vous des fes­ti­va­liers, acteurs, réa­li­sa­teurs, pro­duc­teurs et autres. Les nuits étaient longues. Le ciné­ma nous impré­gnait. Thierry, un des ser­veurs, quand le bar a fer­mé, a rache­té le nom et s’est ins­tal­lé en face de la gare de Cannes ? Soirée musique avec les Naïfs, Jimmy Clayton… (enter­ré au car­ré des indi­gents, cime­tière de Cannes). On avait finan­cé une plaque de marbre pour le retrou­ver. Soirées car­to­man­cie. Jeu de Go. Et soi­rée phi­lo aux­quelles je par­ti­cipe. L’organisatrice (une ancienne per­ma­nente de la CFDT, pas­sée des verts au MODEM et deve­nue adjointe de l’environnement du dépu­té maire (UMP) qui avait pro­po­sé que la peine de mort fût réta­blie). Mais je m’égare. Toujours est-il qu’elle orga­nise une Scène Slam. Je me pointe Au Petit Carlton.

Et qui est là ? Ce type vu à Aurillac, Pilote le Hot. Nous sym­pa­thi­sons et je décide d’organiser des « Scènes Slam » en lien avec la FFDSP (Fédération Française de Slam Poésie) et Pilote le Hot. C’est ain­si que tout a com­men­cé.  Une Scène-Slam qui res­pecte les règles du Slam : pas de musique, pas d’accessoires, pas de mise en scène, pas plus de trois minutes, un seul poème à la fois, tous les styles sont per­mis. Car ce qui compte c’est le fond et non l’artificialité d’une per­for­mance trop sou­vent déma­go­gique. La Scène-Slam de Cannes dure deux ans. Nous par­ti­ci­pons au Grand Slam National au Lieu Unique de Nantes et à la Maison de la culture 93 de Bobigny. Nous fai­sons par­tie des 20 Scènes-slam de France. Nous par­ti­ci­pons à la Coupe du monde de Poésie. Puis après c’est Belleville. Cannes s’exporte à Nice. Cave Romagnan. Chez Manu. Nous pre­nons la relève et par­ti­ci­pons pen­dant plu­sieurs années au Grand Slam National. Nous nous ins­cri­vons dans le mou­ve­ment inter­na­tio­nal du Slam. Initié par Marc Smith que j’ai ren­con­tré deux fois. Inventeur du Slam, il vou­lait rendre vivante la poé­sie. Il décide de créer une nou­velle orga­ni­sa­tion : le Slam. En fran­çais, tour­noi. Une com­pé­ti­tion pour que le public réagisse et ne pique pas du nez. Il décide d’organiser cela à la manière d’une com­pé­ti­tion, d’un match qui se joue dans tout type de lieu (rue, bar, ring …) Il rédige les « Chicago‘s Rules ». Un jury est tiré au sort dans le public. Il déci­de­ra du meilleur poète. Le pre­mier Grand Slam natio­nal amé­ri­cain a eu lieu à Albuquerque aux USA. C’est Saul WILLIAMS (un rap­peur) qui l’a gagné. Depuis le Slam s’est struc­tu­ré. Une ving­taine de pays orga­nise un Grand Slam National. Compétition dans les règles de l’art. Classement par équipe, clas­se­ment indi­vi­duel. Celui qui gagne dans son pays par­ti­cipe à la Coupe du monde de Poésie (avec tou­jours les mêmes règles) Je me sou­viens d’une poé­tesse amé­ri­caine ; sourde et muette. Elle a dit son poème en langue des signes. Comme à l’opéra c’était sur­ti­tré. A la Bellevilloise, il régnait un silence. Nous avons enten­du des poètes du monde entier. Voilà, Pour moi, le « Slam » c’est cela. Une orga­ni­sa­tion qui per­met la ren­contre entre poètes, poé­sie et public. Pour un spec­tacle vivant. Quels que soient les poètes et leurs styles. Le « Slam » n’est pas un style ; L’on est sla­meur dès lors que l’on par­ti­cipe à une Scène-Slam (tour­noi ou scène ouverte) En dehors, l’on est un poète avec son style. Certes, des façons de décla­mer peuvent ame­ner à créer un cer­tain aca­dé­misme. Slamer n’existe que dans la langue fran­çaise ou l’on rem­place « Slam » par « poé­sie ». La forme l’emportant sur le fond. Sans oublier que si com­pé­ti­tion il y a, il vaut mieux une « poé­sie » qui flatte l’auditoire qu’une poé­sie exi­geante. Suivez mon regard : un poète à la belle voix grave et sa béquille. Qui plait aux grand-mères et aux jeunes filles. Show-biz, sto­ry­tel­ling. Néanmoins, le Slam à une fonc­tion popu­laire : démo­cra­ti­ser la poé­sie, lui per­mettre de sor­tir des cénacles, des bou­doirs « poètes à écharpe et cha­peau ». Lors d’une Scène-Slam tout le monde est à éga­li­té. Le débu­tant, la mémé poé­ti­sant ses vacances en Camargue, le per­for­meur, l’improvisateur, le jeune rap­peur éton­né qu’on l’écoute et qu’on l’accueille, la jeune col­lé­gienne qui récitent du Prévert, l’institutrice du Maurice Carême (for­ce­ment). Et tous les gens qui décide de sau­ter le pas. Prendre la parole. Une parole déci­dée parce qu’il est ques­tion de qua­li­té. Sans juge­ment. On s’écoute, on s’applaudit. L’on res­pecte les règles pour évi­ter que les ego-sur­di­men­sion­nés ne sur­di­men­sionnent. Et les poètes qui se la pètent ne viennent géné­ra­le­ment qu’une fois. Vexés d’être trai­tés comme les autres. Le Slam a connu quelques attaques. Notamment Jacques Roubaud dans un article incom­pré­hen­sible du Monde diplo­ma­tique. J’y avais répon­du et le Diplo avait publié un extrait de ma réponse (texte et réponse dis­po­nible sur demande). L’édition 2018 des Cahiers d’Eucharis a publié, sous la plume de Patricia DAO, un très bel article sur le Slam à la cave Romagnan (Nice). Jean-Michel ESPITALLIER, dans son livre « Caisse à outils : un pano­ra­ma de la poé­sie fran­çaise aujourd’hui, Editions Pocket », consacre un article au Slam et il cite les pro­pos d’une slam­meuse amé­ri­caine quant à la notion de com­pé­ti­tion, les mêmes pro­pos que les miens. La com­pé­ti­tion déna­ture la qua­li­té de la poé­sie pro­po­sée.  Il y aus­si « Au Cœur du Slam, Grand Corps Malade et les Nouveaux Poètes », Héloïse GUAY DE BELLISSEN, édi­tions du Rocher.

J’ai aus­si vu pas­ser un livre (« Slam, une poé­tique », Camille VORGER, Les Belles Lettres). Encore un article d’un jour­na­liste sta­giaire (google Pascal Giovannetti …).

Le Slam s’installe dans le temps et c’est une bonne chose. Avec des retours cycliques. Une fois de plus l’idée est que c’est la poé­sie qui prime. Toute forme de poé­sie. Chaque Scène-Slam a sa cou­leur, sa pâte, sa façon de fonc­tion­ner. S’il peut être fédé­ré (je pense à la FFDSP), c’est tant mieux pour la conver­gence inter­na­tio­nale de la poé­sie.

Pendant près de dix ans, j’ai été très heu­reux d’être le « Slammaster » par­ti­ci­pant au Grand Slam National de France et d’être à l’écoute de la Coupe Internationale Poésie (Grands moments). Peut être les années 2019-2020 annon­ce­ront le retour d’une équipe de la cave Romagnan. J’y réflé­chis. En atten­dant vous qui lisez cet article, sachez que vous avez le droit d’organiser une Scène-Slam là où bon vous semble. Pour que vive la poé­sie. 

J’allais ramas­ser des fémurs
Dans les fos­sés des cime­tières
J’en fai­sais des tas
Des amon­cel­le­ments
Des fagots
Une sorte de bûcher
Puis je récol­tais
De la paille
Du lichen sec
Le duvet d’un oiseau tom­bé
A cette étoupe je met­tais le feu
C’était le plus bel incen­die
Donné à voir
La pro­messe d’un soleil noir de cendres
Qui s’efforcerait de luire
Rouge et poi­gnant d’impuissance
Derrière le rideau de fumée
Il me fal­lait cacher le jour aux quelques humains
Qui erraient encore sur cette mau­dite terre
La cendre se dépose
S’assèche la rosée
Le sol n’est plus qu’une tourbe noire
S’improvisent en creux la trace des pieds
L’eau stagne
Des chiens sque­let­tiques viennent y boire
Et aucune graine n’y germe
Et peu à peu au fur et à mesure
Disparition des hommes et des femmes
Le sol se vitri­fie
Des marches hale­tantes
Montent la poudre des stu­peurs
La pous­sière des éton­ne­ments
(Se savoir si sau­vage)
La fumée pique les yeux
Torture la gorge
Les bouches désor­mais sans salive
Le livre dépiau­té
Au pied du trône
Rongé par les sou­ris
La marche dure
Aveugle
Parmi monu­ments en ruine
Parmi arceaux d’abbaye
Qui connurent gloire et majes­té
Comme un chef d’œuvre
Se dressent les ombres
Les pans angu­leux des for­te­resses que les brumes adou­cissent
Trempe son pin­ceau le peintre
Sa plume l’écrivain
Dans l’encre noire des exis­tences
A jamais ren­fer­mées sur elles-mêmes
Les fenêtres béantes
Ouvertes sur le vide
Livre ouvert au hasard
Coup de dé
Dans la splen­deur de l’hiver
Le brouillard pro­jette une bou­tique d’antiquaires
S’y vendent d’antiques sque­lettes
La mort à la criée
C’est une halte repo­sante
Sur le che­min
Le bord du pré­ci­pice
Le moment des lèvres closes qui s’entrouvrent
Le triomphe de la légè­re­té
Les hommes libé­rés de la loi de l’apesanteur
Les âmes s’échappent vers les cieux
Ascension des joies en machines de Léonard
(Ou para­pluie de Mary Poppins)
Les para­chutes ascen­sion­nels
Depuis les ther­miques du bon­heur
Tout en bas
Le gris des ardoises
En échi­quiers mul­ti­co­lores
Une libé­ra­tion
Une explo­sion
Un éclair fur­tif de conten­te­ment
Jusque dans le regard des cor­beaux
S’effondrent les murailles
L’écho trom­pette de Jéricho
Vibre dans le ciel
Souffle tout sur son pas­sage
C’est une élé­va­tion
Une assomp­tion
Les hommes prennent de la hau­teur, de la gran­deur ; ils prennent, les hommes, leur envol.

 

 

Présentation de l’auteur

Pascal Giovannetti

Pascal Giovannetti est per­for­meur et orga­ni­sa­teur de scènes slam à Nice.

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