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Poésie camerounaise : traces de l’évolution

Par | 2018-05-27T03:08:29+00:00 8 février 2014|Catégories : Blog|

C’est la tra­di­tion orale qui a com­men­cé à écrire la poé­sie came­rou­naise. Et elle l’a si bien écrite que la voix ano­nyme  des bardes, des aèdes et des griots en est res­tée, pen­dant de longs mil­lé­naires, le dépo­si­taire légi­time et la fer­vente sen­ti­nelle. Notre poé­sie, épique et ryth­mée, était déjà là lorsque, des jambes de l’origine, la vie a poin­té son nez. Et elle a célé­bré et exal­té ces moments de rup­ture d’avec l’inexistant. Pendant long­temps donc, du châ­teau d’eau de l’Adamaoua au Char des dieux, en pas­sant par les gorges de l’extrême Nord, les hauts pla­teaux de l’Ouest, les pro­fon­deurs auri­fères de l’Est, les bor­dures du Lac Tchad, les fron­dai­sons de la forêt et l’émoi fau­nique des savanes, elle a fait de la bouche (et de son pen­dant l’oreille) l’organe de liai­son avec le sou­ve­nir et le deve­nir de notre peuple. Et le grand Sultan Njoya, haute figure de notre moder­ni­té pri­maire, inven­tant dans ses ate­liers de Foumban une écri­ture vivante, nous ins­cri­vait sur les grands sup­ports où l’on fixe la pen­sée.

Notre poé­sie orale avait pré­dit et pré­pa­ré, voix inexo­rable, la ren­contre avec l’outre-mer, ce qu’au Sénégal, on a appe­lé le « matin de gésine ». Et voi­ci que depuis la veille des indé­pen­dances, la parole a com­men­cé à bifur­quer abon­dam­ment vers la page, par l’entremise de l’encre, avant de nous par­ve­nir. Voici que depuis plu­sieurs décen­nies, le Cameroun étire son his­toire et son relief sur les parois du poème, qu’il fait mon­ter sur le mât, la ban­nière tri­co­lore des mots écrits. On y recon­naît la marque indé­lé­bile de l’APEC (Association des Poètes et des Ecrivains du Cameroun) créée par le légen­daire René Philombe et ses pairs en 1960. Et, à l’ombre à la fois pro­tec­trice et contes­tée de la Négritude, des noms de sur­gir des limbes de la mémoire col­lec­tive qui vont lever sur notre des­ti­née col­lec­tive des mots fra­ter­nels et bâtis­seurs : Louis Marie Pouka Mbague, Elolongue Epanya Yondo, François Sengat Kuo, Mbella Sone Dipoko, Bate Besson, Jean Paul Nyunai, Jeanne Ngo Mai, Patrice Kayo… Illusions et allu­vions de l’indépendance, sou­ve­nir des splen­deurs et des dou­leurs pas­sées, audaces natio­na­listes, construc­tion d’un ima­gi­naire d’hommes libres carac­té­risent ces poètes qui ont vu leur action sou­te­nue par une grande intel­li­gence venue d’Europe, en la per­sonne de Lilyan Kesteloot Lagneau.  

Et comme écrire est affaire de géné­ra­tions, celle des années 80,  qui va suivre les pion­niers, sur­git des tenailles du par­ti unique, des illu­sions des­sillées de l’Afrique « mal par­tie ». Paul Dakeyo et Fernando d’Alméida, par leurs mots, bous­culent les tor­peurs d’une période où le conti­nent à mal à son Sud (Apartheid) et les pays à leurs pou­voirs (diverses dic­ta­tures san­glantes) et où com­mence à s’énoncer une cer­taine théo­lo­gie du poème dou­blée d’une théo­cra­tie du corps. Le mot, ter­rible reflet du mal de la terre, et ten­ta­tive d’enrayement de ce mal ; le mot, reflet de lui-même, miroir de ses propres syn­taxes suc­combe aux sirènes méta­lin­guis­tiques. Marie Claire Dati est à situer sur les traces immé­diates de ces poètes du temps inique, du mot comme per­son­nage théo­rique du poème, mais avec une accen­tua­tion sen­suelle et une fémi­ni­sa­tion de la parole prise dans le  mâle étau d’une terre phal­lo­cra­tique. Ainsi que Kolyang Dina Taiwé, qui choi­sit de chan­ter les femmes et les puits de l’extrême Nord.

Et les années 2000 alors ? Le nou­veau siècle arrive sur les décombres des années 90, avec ses pré­mices de vent d’Est, ses colères démo­cra­tiques, son lot d’effon­dre­ment des pylônes, d’irruption des paro­liers de l’aurore, ces poètes qui font écla­ter les ter­ri­toires thé­ma­tiques et esthé­tiques jusque-là tenus presque indemnes. Tout à l’image d’un monde nou­veau, embar­qué dans les vents de la glo­ba­li­té, et ceux de l’ère du « soup­çon ». C’est l’époque Ronde des Poètes avec ses pics et ses vaux, sa bande fumante qui conteste la parole que l’on veut bif­fer à l’encre rouge. Citons quelques noms : John Shady Francis Eone, Anne Cillon Perri, Patrice Nganang, Jean Claude Awono, Guy Merlin Nana Tadoun, Wilfried Mwenye…

Longue marche ali­men­tée par la mort et des que­relles, par l’ensoufflement et l’essoufflement des poètes, par la quête d’un ima­gi­naire pous­sé aux confins du mot, et par la foi inébran­lable au pou­voir du poème. Alimentée aus­si (cette longue marche) par des édi­teurs géné­reux, des asso­cia­tions mili­tantes, des revues har­dies, des fes­ti­vals auda­cieux, et toutes sortes de forces réso­lues à don­ner à notre pays une ins­ti­tu­tion poé­tique com­plète. Une poé­sie assise sur des fon­de­ments solides : rythme déhan­chant, sou­ve­nirs impé­ris­sables, explo­ra­tions de tous les pos­sibles, trans­hu­mance lan­ga­gière, rup­tures effré­nées et conti­nui­té essen­tielle,  struc­tures étoi­lées, parole étio­lée, écla­tée, mûre, brillante, beau­té et fré­né­sie de l’image et de la pen­sée, intran­si­geance vis-à-vis de la vie… Et demain alors ? (Citons un poète du pays de Senghor) Il sera trop tard pour exi­ler la lumière ! 

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M. Marques Rambourg

Née en 1976, à Rio de Janeiro, Márcia Marques-Rambourg vit en France depuis 2004.

Après une Licence de lettres Modernes (por­tu­gaises et fran­çaises), à l’Universidade Federal Fluminense, elle obtient un DEA en Langue Française à la Sorbonne. Elle entame ses études doc­to­rales consa­crées au poète bré­si­lien, João Cabral de Melo Neto, à la même Université.

Enseignante et cher­cheuse, Márcia Marques-Rambourg a ensei­gné la langue et la lit­té­ra­ture luso­phones à l’Université de Tours. Poète, elle écrit en por­tu­gais et en fran­çais, dans ses deux “mondes” mater­nels.

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