Radu Bata, poèmes

Par |2018-04-06T13:48:46+02:00 6 avril 2018|Catégories : Poèmes, Radu Bata|

 

1

étirant les heures

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sur la corde

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l’ombre de l’amour
s’allonge comme
un rideau
de fer

 

je suis une trace
dans le sable
qui attend
la mer

 

 

2

encore un ciel à zigzaguer

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pour être dans le vent
il vaut mieux être nuage

encore une pluie
à réciter
encore un rêve
à tricoter
encore un jour
à démembrer

j’ai rayé
tant de ciels
sur le mur
de ma prison lexicale
que les galaxies
ne respectent plus
le sens giratoire

ni les nébuleuses
l’amour consenti
ni les minutes
la clepsydre
avec laque­lle je couche
tous les soirs
sans protection

pour qu’elle accouche
d’un petit batteur
d’un bébé phoque
ou d’une poésette
qui ressemble
à une bacchante

 

 

3

se payer la tête du pôle monétaire

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il est encore temps
de tout pren­dre en dérision
les hommes et les gouttes de pluie
les femmes et les flo­cons de neige

il est sain de rire des étoiles du marché
des plans à trois des astres du Top 50
des solos de gui­tare de la lune
des plans d’épargne de l’arc-en-ciel

on peut même pren­dre en bal­lon le globe
les ambi­tions du soleil
et les sourires niais de l’univers
tant qu’on y est

mais il ne faut jamais
se moquer des nuages
des nuages
qui nous habitent

 

 

4

un os dans la noce

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il y a du soleil
pour tout le monde
mais cer­tains n’ont droit
qu’au lever 

le tiers-monde
rêve d’être accepté
pour quelques instants 
dans le deuxième

il ne s’agit même pas d’imaginer
de porter les plats au premier
ce serait un crime
de lèse-majesté

et ces mon­des parallèles
tour­nent sans pudeur
comme dieu
chez les naturistes

(ta mor­pholo­gie
maître
est par­fois plus triste
que l’agonie
d’une fiancée)

 

 

5

aux environs des émotions

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le monde marche
sur des allumettes
prêtes à pren­dre feu

nous don­nons
un paracétamol
à l’amour

nous arrosons
la pelouse
de l’intranquillité

nous col­lons
un sparadrap
sur le chagrin

et de temps en temps
nous appelons
les pompiers

pour qu’ils nous donnent
un verre
d’eau

 

 

6

métempsychose

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à par­tir d’un cer­tain âge
le jour vient comme un adage

le temps te prend tout
— même la chair des rêves —
mais ne peut rien
con­tre ta grimace

elle seule
te survivra
comme un pied de nez
interplanétaire

quand les astres
seront suspendus
dans la palissade
du bonheur

 

 

7

le goût salé de la pluie

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il y a des jours
où l’on serre les min­utes dans la paume
pour pou­voir les traverser

il y a des nuits
où l’on fait des réserves de lune
pour les dépasser

il y a des amours
où l’on fait des pro­vi­sions de pluie
pour pou­voir les panser

 

 

8

vanity fair

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autant de parvenus
que de secondes

ils achè­tent tout :
diplômes
amours de fonction
consciences
(qu’ils accrochent sur les murs du salon
comme des trophées de chasse)
jeunesse
(qu’ils entachent de graisse)
années et cercueils
dans un fauteuil

mais ils ont beau acheter
la dignité
des titres de noblesse :

seule­ment le ciel
a le sang
bleu

 

 

9

mon parcours professionnel
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dit avec des fleurs
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candidature spontanée pour l’ailleurs

 

loin des casemates
des carpates
j’ai travaillé 
comme acrobate
sur un poste 
de coq en pâte

j’ai mis le holà
au tralala
du jeune âge
pour arracher 
des stages
dans l’au-delà

j’ai recen­sé les mirages
et les nuages
rebelles
et je suis diplômé
d’un monde
parallèle

ma biogra­phie
est grevée 
de bonheurs
du bras de fleurs
au doigt 
d’honneur

Présentation de l’auteur

Radu Bata

Radu Bata est l’inventeur des poésettes (poèmes sans prise de tête), espèce du genre lyrique bricolée pour réc­on­cili­er la jeunesse avec la poésie (car ses étu­di­ants ne voulaient pas de «séquence poésie» telle qu’elle est pra­tiquée dans les manuels et observée dans les rayons des librairies). Cette nou­velle espèce a été saluée et recon­nue par de grands spé­cial­istes de la lit­téra­ture comme Mircea Cartares­cu (le plus traduit des écrivains roumains) et Jean-Pierre Lon­gre (uni­ver­si­taire, auteur, fin obser­va­teur de la lit­téra­ture roumaine. Il a beau­coup œuvré pour la fran­coph­o­nie : pro­fesseur de français en Roumanie jusqu’en 1990, il a été offi­cielle­ment félic­ité par le lecteur français de Bucarest en 1986 «pour l’enthousiasme et l’ingéniosité déployés au ser­vice de la langue et la cul­ture française», ce qui, à l’époque de Ceaus­es­cu, ne lui rendait pas ser­vice. À par­tir de 1990, Radu Bata a enseigné en France le français et le jour­nal­isme, et a été ani­ma­teur d’Ateliers d’écriture, activ­ités recon­nues par plusieurs prix nationaux.

Radu Bata a pub­lié des poèmes dans les revues Lev­ure Lit­téraire (Alle­­magne-France), Paysages (France), Microbe (Bel­gique), Respiro (États-Unis), Seine et Danube (France-Roumanie), etc. Quelques-uns ont été traduits en espag­nol, anglais, ital­ien et japon­ais. Il a aus­si fait beau­coup de tra­duc­tions du roumain en français ; les plus récentes ont paru dans Le Per­sil, jour­nal lit­téraire suisse et la dernière a été récom­pen­sée en mai 2017 par le Prix du Pub­lic au Salon du Livre des Balka­ns, à Paris.

Six livres fig­urent dans son compte lit­téraire (les 2 pre­miers édités sous pseu­do­nyme) : aux édi­tions Pro­Mots, un « hétéro­man », et un con­te uchronique, Le Rêve d’étain (nom­iné, par les lecteurs de la FNAC Greno­ble, par­mi les 100 plus beaux con­tes de tous les temps à côté du Petit Prince, d’Alice au pays des mer­veilles, etc.) ; aux édi­tions Gal­i­ma­tias, un puz­zle trav­es­ti en jour­nal, Mine de petits riens sur un lit à bal­daquin, et un recueil de poésettes — Le Philtre des nuages et autres ivress­es (éd. Gal­i­ma­tias) ; deux autres recueils ont suivi en roumain (Tra­cus Arte, Bucarest, 2015), et Descheiat la (paru fin 2016) aux édi­tions Bru­mar (Tra­cus Arte et Bru­mar sont des maisons d’édition de poésie renom­mées en Roumanie).

Les poésettes de Radu Bata ont déjà ren­con­tré un cer­tain suc­cès : le recueil Le Philtre des nuages et autres ivress­es est lau­réat du prix du Salon du Livre des Balka­ns (Paris, 2015), tirage de 500 exem­plaires épuisé, invi­ta­tions dans les milieux étu­di­ants, au mythique Club des Poètes et à «On vous sert un vers» à Paris.

Au print­emps 2018, paraîtront deux vol­umes grif­fés Radu Bata : le recueil Sur­vivre mal­gré le bon­heur et L’imperceptible déclic du miroir, 78 poèmes qu’il a traduits du roumain, de Paul Vini­cius. D’ici là, il apportera sa pierre à l’édifice d’une «Antholo­gie de poètes roumains» et à un livre d’art, «Impres­sions satiriques» de Doru Flo­ri­an Crihana.

 

Poèmes choisis

Par | 6 avril 2018|Caté­gories : Poèmes, Radu Bata|Com­men­taires fer­més sur Radu Bata, poèmes
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