Entretien avec Radu Bata, par Cristina Hermeziu

Par |2018-04-09T09:14:12+02:00 6 avril 2018|Catégories : Radu Bata, Rencontres|

« Nous sommes tous mots : ils nous dis­ent, nous habil­lent, nous font rater l’amour ou nous por­tent au ciel. » Inter­view avec le poète Radu Bata, l’invité de la soirée lit­téraire On vous sert un vers, Palais de Béh­ague, Paris, juin 2017. On vous sert un vers  est une série de ren­con­tres lit­téraires dédiées aux poètes à dou­ble cul­ture, française et roumaine, organ­isées par l’Institut Cul­turel Roumain de Paris, d’après une idée de Cristi­na Her­mez­iu, jour­nal­iste littéraire. 

 

“En ter­rain hostile,/ le poète se fait dévorer/ par les vers.” Facétieux, poète sur­prenant, pétil­lant de fraîcheur et d’intelligence, Radu Bata appelle ses créa­tions « des poésettes = poèmes sans prise de tête », pour sig­ni­fi­er leur con­tour frêle, sans pré­ten­tion, néan­moins bien rem­pli de clins d’œil inter­textuels, de références éty­mologiques ou de clichés recy­clés. Ses textes en général courts, légers et dens­es comme allure, imper­ti­nents et épi­curiens comme esprit, ont un effet de chou­quettes sous la langue : on en rede­mande juste une petite, avant de pass­er encore à une autre…

Roumain et français, instal­lé en France dans les années 1990 (il a été pro­fesseur de français et de jour­nal­isme et donne tou­jours des cours de créa­tive writ­ing à Greno­ble), Radu Bata a pub­lié plusieurs recueils de poésettes, écrites dans une langue française à accents jazzy qui rap­pelle le style d’un Jacques Prévert ou d’un Boris Vian.

 

En français, il est notam­ment l’auteur de : « Mine de petits riens sur un lit à bal­daquin » et « Le philtre des nuages et autres ivress­es », aux édi­tions Gal­i­ma­tias. Radu Bata a signé aus­si un con­te uchronique — « Le rêve d’étain », nom­iné par­mi les 100 plus beaux con­tes de tous les temps par les lecteurs de la FNAC Greno­ble, à côté du Petit Prince ou d’Alice au pays des mer­veilles. En roumain, Radu Bata a pub­lié « Cod gal­ben cu pesti­sori rosii » (Tra­cus Arte, 2015) et « Descheiat la vise » (Bru­mar, 2016).

Le suc­cès auprès des lecteurs a été immé­di­at, grâce à sa mar­que de fab­rique : ses petits for­mats par­lent d’amour, de la société mod­erne et de la généra­tion zap­ping, dans un style inso­lite, fait de lyrisme ludique, rusé et éru­dit, friv­o­le et pro­fond à la fois. Son recueil « Le philtre des nuages et autres ivress­es» a reçu le Prix du Cœur au Salon du livre des Balka­ns, en 2015. Le poète pré­pare un nou­veau recueil dont le titre enjoué, — « Sur­vivre mal­gré le bon­heur » — sonne comme une véri­ta­ble pro­fes­sion de foi poé­tique qu’il évoque en détail dans une inter­view réal­isée lors de son pas­sage dans « On vous sert un vers », en juin 2017, à Paris.

 

Cristi­na Her­mez­iu : Pourquoi appelez-vous vos poèmes des poésettes ? 

Radu Bata : Les poésettes sont «des poèmes sans prise de tête». On pour­rait dire que les poésettes sont de la poésie de prox­im­ité pour les gens d’aujourd’hui : prox­im­ité d’expression, d’époque, de cœur. Des textes plutôt courts, un tan­ti­net icon­o­clastes et impondérables, à la marge de la très sérieuse poésie pub­liée par les «grandes» maisons d’édition qui se meurt dans l’indifférence. Légères et ambiva­lentes — on ne sait pas si c’est de l’art ou du cochon — les poésettes rêvent de réc­on­cili­er le grand pub­lic avec la poésie. On recy­cle bien les morts ou, au moins, on essaie de les ressus­citer avec un bouche-à-bouche lex­i­cal dans l’air du temps. 

On peut aus­si dire que les poésettes sont un acci­dent pro­fes­sion­nel : mes étu­di­ants ayant rejeté en bloc la séquence «poésie» telle qu’ils l’avaient subie à par­tir des manuels et des pra­tiques, j’ai dû bricol­er cette espèce hybride, plus ludique et proche d’eux, dans laque­lle ils se sont recon­nus. Les inté­gristes de la poésie pure et dure qui sent la naph­taline académique diront que les poésettes sont de la soupe pop­u­laire mais ils devraient peut-être la boire entre les lignes avant de lancer des anathèmes.

Quel (bon) rap­port entre les poésettes et les réseaux soci­aux aujourd’hui? D’où vient-il ce copinage/ ce voisi­nage entre Face­book et inspi­ra­tion poétique ? 

 Les réseaux soci­aux sont symp­to­ma­tiques des temps, ils don­nent le ton des refrains qui hantent les con­tem­po­rains. C’est un miroir grossis­sant, un  peu truqué, gon­do­lé, de qui nous sommes, donc un ter­rain immé­di­at d’inspiration pour les poésettes et, dans la foulée, de tests élo­quents. Le mur Face­book est la place publique d’autrefois (où on lisait les com­mu­niqués et on pendait les crim­inels) à l’échelle plané­taire, une pos­si­bil­ité de faire appa­raître les anges et les démons de ton salon dans le vil­lage global.

 

Pro­fesseur de français, vous ani­mez des ate­liers d’écriture à Greno­ble, vous avez été le rédac­teur en chef de plusieurs jour­naux et pub­li­ca­tions réal­isés par des jeunes, primés maintes fois. Quelle était la rela­tion de ces jeunes jour­nal­istes, de ces écrivains en herbe avec la poésie ? En quoi le tra­vail sur la langue réveille le goût de la poésie ? 

Nous sommes tous mots ; ils nous dis­ent, nous habil­lent, nous font rater l’amour ou nous por­tent au ciel. Dans la forêt, tout le monde par­le la langue de bois ; les jeunes qui venaient aux Ate­liers d’écriture jour­nal­is­tique ou lit­téraire y étaient déjà sen­si­bles et ça rendait nos travaux lan­gagiers lumineux. Plus leur rap­port à l’écrit deve­nait intense, plus ils deve­naient con­scients de la force de la rhé­torique. Il y en a qui ont bas­culé ain­si vers le monde mirobolant de la poésie.

Pourquoi « prof de français » ? Quelle(s) rencontre(s) pen­dant vos années de for­ma­tion ou quel héritage famil­ial vous ont fait cadeau de cet amour pour la langue et la lit­téra­ture française ? 

Je suis devenu pro­fesseur de français à la suite d’un prob­lème d’histoire : j’envisageais plutôt faire des études de médecine mais j’ai raté l’examen du bac­calau­réat à cause du français — j’ai ri avec l’insolence de la jeunesse au nez du prof exam­i­na­teur qui dis­ait que Voltaire avait vécu au XVII-ème siè­cle et ça m’a coûté cher ; à l’époque, on cumu­lait les résul­tats du bac et ceux obtenus à l’examen d’admission à la fac pour en faire une moyenne. Ain­si, médecine ce n’était plus pos­si­ble, on y entrait avec des 9,50 sur 10 ; j’ai alors changé le fusil d’épaule pour me mari­er pro­fes­sion­nelle­ment avec la langue française.

Le fait que mes par­ents par­laient en français quand j’étais petit pour qu’on ne com­prenne pas a sans doute joué un rôle psy­chologique. Plus étrange, autres signes du des­tin : ma pre­mière poésie apprise par cœur a été française et «Le Petit Prince» a été traduit en roumain par Ben Cor­laciu, un bon ami de la famille, dans notre mai­son de Buzau, avec moi entre les jambes (je devais avoir 3–4 ans et je n’arrêtais pas d’embêter Ben, mais sa tra­duc­tion n’en a pas souf­fert, elle a tra­ver­sé le siècle) !

 

 

Un écrivain/ un poète français dont vous réc­i­tiez des bribes dans votre ado­les­cence pour épa­ter l’entourage ? 😊

J’étais trop étour­di pour vouloir épa­ter qui que ce soit mais je me rap­pelle avoir fait un flop avec Ron­sard. J’ai essayé, prob­a­ble­ment pour des raisons mi-hor­monales mi-roman­tiques, «Mignonne, allons voir si la rose» ou le leit­mo­tiv «Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain» avec une col­lègue, mais ça n’a pas marché, elle m’a envoyé planter des choux.

 

 Vous écrivez en français et en roumain, vous traduisez du français et du roumain, vous vivez entre les deux langues, avec les deux langues en même temps. Quelle vérité sur­git-elle de cette cohab­i­ta­tion au quo­ti­di­en ? Le français est la langue que vous utilisez pour exprimer quoi, en pri­or­ité ? Le roumain est un idiome que vous employez pour  quel con­tenu, quelle expressivité ? 

Un jour, c’est le français qui est Prési­dent et le roumain Pre­mier Min­istre, le lende­main, c’est l’inverse, la cohab­i­ta­tion est équitable. À l’échelle de mon tout petit apparte­ment, c’est pareil : dans une pièce, il y a des livres français, dans l’autre, des livres roumains. Je passe ain­si en seule­ment 2–3 pas de la France à la Roumanie ou vicev­er­sa. Même en rêve, je passe d’une langue à l’autre dans un bat­te­ment de cils. C’est dire com­ment on nav­igue entre les 2 langues qui nous habitent, nous autres fran­co-roumains. Être bilingue c’est avoir une dou­ble vie de son vivant.

Les deux langues sont latines mais le français sem­ble plus raisonnable, cartésien, pen­dant que le roumain a le sang plus chaud et l’Orient dans les gènes. Le sceau des mots ger­maniques inté­grés par le français et la foule de mots slaves inté­grés par le roumain don­nent des couleurs dif­férentes : de l’organisation alé­manique jusqu’au fatal­isme russe, le chemin est long.

Qu’est-ce que vous ne saviez pas sur le français, la France ou la lit­téra­ture française avant de venir vivre ici mais vous l’avez décou­vert une fois en… immer­sion ? Qu’est-ce que vous ne saviez pas sur le roumain , la Roumanie ou la lit­téra­ture roumaine et cela s’est révélé juste­ment parce que vous êtes par­ti vivre au quo­ti­di­en dans une autre cul­ture ?  

J’ai été sur­pris en France de décou­vrir les jeunes lycéens blasés, voire découragés par l’école. Ils iro­ni­saient la for­mule roumaine selon laque­lle «on réus­sit dans la vie si on fait de longues études». Sur l’autre ver­sant, j’ai été sur­pris par l’énorme envie de vivre des roumains, par leur dynamisme. Poussés par les politi­ciens cor­rom­pus qui ont truandé le pays depuis décem­bre 1989, 5 mil­lions ont eu le ter­ri­ble courage de par­tir vers d’autres hori­zons et ceux qui sont restés se bat­tent encore, avec l’énergie du dés­espoir, pour une société plus juste, avec les mêmes politi­ciens filous ou avec leurs héritiers.

Quel poète, français ou roumain, vous tient à cœur et pourquoi ? Un pro­jet, un rêve ?

Le poète roumain Paul Vini­cius dont le recueil «L’imperceptible déclic du miroir» appa­raî­tra le print­emps prochain, dans ma tra­duc­tion. Parce qu’il rédi­ge des ver­tiges pour tout le monde, sans fauss­es notes : il crée de belles images dans un lan­gage à la fois sim­ple et percutant.

Le pro­jet : que mes poésettes touchent un pub­lic large, pour de bonnes raisons. Le rêve : que le monde tourne dans le bon sens, ce qui est une utopie vu qu’il a mis ses fess­es à penser l’avenir.

Vous par­ticipez à des salons lit­téraires en France et en Roumanie. Y‑a-t-il des dif­férences entre la place que la poésie occupe dans l’imaginaire et dans la per­cep­tion du pub­lic en France et en Roumanie aujourd’hui ? Dans quelle mesure la poésie (traduite en français, traduite en roumain) peut-elle être un passe­port pour la francophonie ? 

Je ne par­ticipe pas beau­coup aux Salons qui sont de moins en moins lit­téraires et de plus en plus des cirques com­mer­ci­aux : les écrivains y fig­urent comme des bêtes de foire, devant leurs petites tables, dans un brouha­ha assour­dis­sant. J’y vais quand les gens qui m’invitent sont sym­pa­thiques et le lieu est attrayant.

La sen­tence «le roumain est né poète» a encore quelques beaux jours devant elle : en Roumanie, la Poésie demeure, mal­gré une mau­vaise dis­tri­b­u­tion-dif­fu­sion et des ventes dis­crètes, la Reine de toutes les écri­t­ures et tout un cha­cun s’exerce un jour ou l’autre à écrire un poème. Hélas, le sys­tème stricte­ment marc­hand qui l’a rabais­sée en France jusqu’à la faire par­fois dis­paraître des rayons des librairies va la réduire en peau de cha­grin partout où il sévit. La mécanique du mar­ket­ing et des «pro­duits cul­turels» qui rap­por­tent n’épargne rien, ni même l’imaginaire.

Bien traduite, la poésie peut être un mer­veilleux passe­port pour la fran­coph­o­nie. Mal­heureuse­ment, les bonnes tra­duc­tions ne sont pas légion. Beau­coup se font au kilo, mécanique­ment, sans ren­dre dans la langue ciblée des vibra­tions com­pa­ra­bles. Les fran­co-roumains qui lisent des poèmes roumains célèbres dans leur vari­ante française éprou­vent sou­vent d’atroces frustrations.

Votre nou­veau recueil de poésettes est prêt, il s’appelle «Sur­vivre mal­gré le bon­heur» — un splen­dide oxy­more. Livrez-nous les vers (les ver­res) qui sont, d’après vous, en mesure de nous enivrer… 

Les poésettes sont dis­til­lées dans le sourire et la gri­mace, elles ne suiv­ent pas l’équation poésie = vin, mais plutôt le log­a­rithme du pied de nez. Ce ne sera pas un des meilleurs textes du recueil mais il rem­plit tant bien que mal le verre de la question :

baudeli­naire

——————

on peut trou­ver l’extase
entre les lignes
d’une phrase

on peut boire l’univers
entre les jambes
d’un vers

Le nou­veau vol­ume de poésettes de Radu Bata, « Sur­vivre mal­gré le bon­heur », est paru fin jan­vi­er 2018 chez Jacques André Éditeur 

Pro­pos recueil­lis par Cristi­na Her­mez­iu, jour­nal­iste littéraire

Présentation de l’auteur

Radu Bata

Radu Bata est l’inventeur des poésettes (poèmes sans prise de tête), espèce du genre lyrique bricolée pour réc­on­cili­er la jeunesse avec la poésie (car ses étu­di­ants ne voulaient pas de «séquence poésie» telle qu’elle est pra­tiquée dans les manuels et observée dans les rayons des librairies). Cette nou­velle espèce a été saluée et recon­nue par de grands spé­cial­istes de la lit­téra­ture comme Mircea Cartares­cu (le plus traduit des écrivains roumains) et Jean-Pierre Lon­gre (uni­ver­si­taire, auteur, fin obser­va­teur de la lit­téra­ture roumaine. Il a beau­coup œuvré pour la fran­coph­o­nie : pro­fesseur de français en Roumanie jusqu’en 1990, il a été offi­cielle­ment félic­ité par le lecteur français de Bucarest en 1986 «pour l’enthousiasme et l’ingéniosité déployés au ser­vice de la langue et la cul­ture française», ce qui, à l’époque de Ceaus­es­cu, ne lui rendait pas ser­vice. À par­tir de 1990, Radu Bata a enseigné en France le français et le jour­nal­isme, et a été ani­ma­teur d’Ateliers d’écriture, activ­ités recon­nues par plusieurs prix nationaux.

Radu Bata a pub­lié des poèmes dans les revues Lev­ure Lit­téraire (Alle­­magne-France), Paysages (France), Microbe (Bel­gique), Respiro (États-Unis), Seine et Danube (France-Roumanie), etc. Quelques-uns ont été traduits en espag­nol, anglais, ital­ien et japon­ais. Il a aus­si fait beau­coup de tra­duc­tions du roumain en français ; les plus récentes ont paru dans Le Per­sil, jour­nal lit­téraire suisse et la dernière a été récom­pen­sée en mai 2017 par le Prix du Pub­lic au Salon du Livre des Balka­ns, à Paris.

Six livres fig­urent dans son compte lit­téraire (les 2 pre­miers édités sous pseu­do­nyme) : aux édi­tions Pro­Mots, un « hétéro­man », et un con­te uchronique, Le Rêve d’étain (nom­iné, par les lecteurs de la FNAC Greno­ble, par­mi les 100 plus beaux con­tes de tous les temps à côté du Petit Prince, d’Alice au pays des mer­veilles, etc.) ; aux édi­tions Gal­i­ma­tias, un puz­zle trav­es­ti en jour­nal, Mine de petits riens sur un lit à bal­daquin, et un recueil de poésettes — Le Philtre des nuages et autres ivress­es (éd. Gal­i­ma­tias) ; deux autres recueils ont suivi en roumain (Tra­cus Arte, Bucarest, 2015), et Descheiat la (paru fin 2016) aux édi­tions Bru­mar (Tra­cus Arte et Bru­mar sont des maisons d’édition de poésie renom­mées en Roumanie).

Les poésettes de Radu Bata ont déjà ren­con­tré un cer­tain suc­cès : le recueil Le Philtre des nuages et autres ivress­es est lau­réat du prix du Salon du Livre des Balka­ns (Paris, 2015), tirage de 500 exem­plaires épuisé, invi­ta­tions dans les milieux étu­di­ants, au mythique Club des Poètes et à «On vous sert un vers» à Paris.

Au print­emps 2018, paraîtront deux vol­umes grif­fés Radu Bata : le recueil Sur­vivre mal­gré le bon­heur et L’imperceptible déclic du miroir, 78 poèmes qu’il a traduits du roumain, de Paul Vini­cius. D’ici là, il apportera sa pierre à l’édifice d’une «Antholo­gie de poètes roumains» et à un livre d’art, «Impres­sions satiriques» de Doru Flo­ri­an Crihana.

 

Poèmes choisis

Par | 6 avril 2018|Caté­gories : Radu Bata, Ren­con­tres|Com­men­taires fer­més sur Entre­tien avec Radu Bata, par Cristi­na Hermeziu
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