C’est par­ti ! Avec près de six mois de retard, j’attaque la lec­ture de ce numéro de la forge en Bre­tagne, durant cette péri­ode de l’année qu’on nomme les « mois noirs » tant le soleil se lève tard. Au som­maire, peu d’auteurs que je con­nais. Tant mieux.

En tour­nant les pages, on trou­ve beau­coup de poète.e.s (est-ce la bonne écri­t­ure ?). Peut-être est-ce le plus grand change­ment de ces vingt dernières années tant le nom­bre de poètes-femmes présen­tées en revue sont désor­mais proche de l’équilibre avec leurs homo­logues mas­culins. Peut-être et peut-être pas, car ce qui s’impriment et demeurent sur la rétine du lecteur, ce sont des poèmes écrits par des poètes sans autre pré­ci­sion d’âme.

Bar­di­ni, dans le lim­i­naire, revient sur la porte d’entrée insti­tu­tion­nelle qu’est l’Antholo­gie de la poésie française de Georges Pom­pi­dou, dif­fusée à près de deux cent mille exem­plaires depuis sa paru­tion, en 1961. Il lui reproche la place qu’accorde sa pré­face au « don divin d’être poète ». S’appuyant sur la soci­olo­gie et les neu­ro­sciences, il souligne le poids prépondérant des « mil­liers d’heures » préal­ables, sans lequel le don de Mozart « n’aurait sans nul doute pas vu le jour ». Il veut aus­si repouss­er l’idée de prédes­ti­na­tion qu’il entrevoit der­rière l’affirmation du don et l’outrecuidance qu’il autoris­erait à celui qui s’en croit pourvu. Résol­u­ment, il accorde sa préférence au tra­vail comme « source d’une joie patiente », autrement dit à l’adage « c’est en forgeant qu’on devient forg­eron », bien légitime pour intro­duire un numéro por­tant un tel nom, même si, je l’espère, il me con­cédera que tous les tâcherons qui for­gent ne sont pas des forgerons.

La forge, #5, juin 2025, 270 pages, 22 €.

La sec­tion D’ailleurs s’ouvre par Lucio Pic­co­lo qui, dans le lan­gage pré­cis d’un botaniste, décrit au fil des saisons la vie ordi­naire de végé­taux en présence de mer­les habi­tant le flanc d’une mon­tagne. Ici mars, « en ses nuits » allume ses « vives chan­delles de cristal » ; là avril « coule en silence » ; et d’autres mois se suc­cè­dent, où l’on entrevoit une per­son­ne, Peren­na, un lièvre, des bris­es qui lais­sent des « empreintes de fougères très légères », « des trou­peaux humides au matin ». On quitte le poème près de l’enclos « qui sépare en deux les ténèbres » tan­dis que la nuit verse son som­meil. Un autre de ses poèmes, Le four, invite « à imag­in­er, à rêver » autour de ce lieu, dont la bouche serait « le disque solaire », tan­dis qu’au milieu du ciel « tourne un nuage en forme de coq annonciateur ».

Lau­ren Mend­in­ue­ta, « marche au milieu de cadavres » de ses « copains et copines » qui sont entrés dans « leur som­meil éter­nel ». Elle les sec­oue en leur rap­pelant qu’« il est temps de ressus­citer » tan­dis que « le monde ago­nise ». Elle vis­ite la mai­son de ses grands-par­ents, infestée de rats et aux murs menaçant de tomber. Elle se présente ailleurs comme la fille d’Icare qui a pu voir « com­ment ces plumes dorées nais­saient sur le dos de Père ». Plus loin : « Qu’à nou­veau je tombe amoureuse de l’amour ! ».

Des courts poèmes de Lau­ra Cor­ra­duc­ci, je garde la présence con­tin­ue de la lumière, peut-être parce que, grâce à elle, « nous mar­chons tels des anges de feu », « dans le noir d’un abîme / la bicy­clette jetée dans un fossé ».

Alber­to Blan­co pro­pose des poèmes vus (c’est mon inter­pré­ta­tion) à tra­vers des œuvres de com­pos­i­teurs con­tem­po­rains à qui il dédi­cace ses poèmes : Cage, Ligeti, Nono, Takemit­su, Gubaiduli­na, Reich, Glass, Lav­ista (hormis ce dernier, grâce aux Réc­i­tals de poésie et de piano que nous organ­isons à plusieurs, j’ai eu la chance d’arpenter les grandes plages océaniques de ces auteurs). Cela est suff­isam­ment rare pour être sig­nalé. La forme de ses poèmes veut repro­duire le rythme – plus que les har­moniques il me sem­ble – qu’il entend en les nom­mant. En lisant ces poèmes, par provo­ca­tion potache (enten­dre par dépit), j’épinglerais bien en réponse de longs poèmes en alexan­drin à une des œuvres de cha­cun des compositeurs.

Dinu Fla­mand nous par­le de ses morts dont les ombres sont en lui comme les « sept couleurs cachées dans la lumière ». Il leur dit : « vous vous écoulez des plus de la mémoire ». Puis il ajoute « l’éternité est là qui se révèle à nous ». Il s’adresse à l’un (ou plutôt l’une, puisqu’il sem­ble s’agir de sa mère), pour lui partager com­bi­en il s’éprouve « en désac­cord avec toute réal­ité ». Cette un ou une s’éloigne. Alors il mar­monne seul sur les ombres de ses morts qui sont « comme une caresse de pous­sière ». Sur­git alors tout un paysage de vie rurale d’où se dégage toute la chaleureuse intim­ité qu’entretient un fils avec sa mère.

En se ren­dant en deux lieux cer­clés de ver­dure, Simon Adri s’interroge (doute) : « allons-nous mieux par­ler en langues angéliques ». Belle question.

Dans un poème Tour­bil­lon, Alexan­dre Fer­rere suit « les veines d’une feuille […] de choux », il les suit « comme une carte pour échap­per au labyrinthe ». Il vise de se ren­dre vers un nowhere, com­pris comme « now + here ». Plus loin, nous sommes avec lui assis sur un banc dans le métro, et l’on con­state que chaque grain de chair sem­ble endor­mi « mais c’est un leurre ». Après ce voy­age, ayant suivi « le rythme imprimé par la car­casse d’acier », il reste un « ceci » qu’on hésite à accrocher au-dessus de la chem­inée, ou à jeter dedans. Cela dépend de nos pro­pres « forces & volontés ».

Geor­gi Slavov est tra­vail­lé par « la gémel­lité par­faite du mal » quand il s’adresse à l’autre « Car tu es là, mais n’y es pas non plus ». Il n’est pas le seul.

Christi­na Ros­set­ti s’est vue morte et alors, penchée sur elle, elle enten­dit une voix lui dire : « pau­vre enfant, pau­vre enfant ». Cela lui fit chaud dans son corps froid. Plus tard, elle sta­tionne devant l’épitaphe de Keats, « Ci-gît celui dont le nom était écrit dans l’eau ». Elle prédit que ce nom « sera une fontaine d’amour, en vérité ». Le dernier poème P.R.B (The Pre-Raphaelite Broth­er­hood nous pré­cise la note de bas de page) donne sa couleur aux cinq son­nets lus : « Ain­si les fruits suc­cu­lents doivent tomber quand ils sont trop mûrs ».

L’attaque du poème de Miron Kiropol étonne. Je la relis plusieurs fois : « Il arrive que rêvant tu engen­dres / Le plus amoureux sac­ri­fice » ; et plus loin : « Et l’ange aigu­ise son épée sur ton cœur » ; et encore : « Pri­ons jusqu’à ce que la prière gagne / Chair, terre, pierre, bois, feu et esprit » ; ou enfin : « Com­prends que j’ai goûté de la grâce […] je porte sur ma face / L’odeur de l’ange. » N’est-ce pas éton­nant cette place accordée à l’ange ? Que peut-elle bien signifier ?

La sec­tion Regard com­prend un texte d’Yves Humann con­sacré à « Nuno Júdice, l’épiphanie de la beauté ou l’utopie du poème ». Il insiste sur le « vide de l’existence et de la dis­pari­tion » qu’affronte le poète par le poème. Il oppose, avec un humour moqueur, l’approche d’une philoso­phie réduite au tra­vail d’« un dual­isme âme/corps », à un « principe d’incertitude » qui per­met d’exprimer une expéri­ence « sen­si­ble du monde », voire une « com­pas­sion sen­si­ble et sen­suelle ». Il pointe ain­si dans la poésie de Júdice sa dimen­sion « pen­sive, voire médi­ta­tive ». Par­tant d’un objet, elle pro­pose un « réc­it » vagabond par ellipse, col­lage, inter­ro­ga­tion, etc., mais sans se dépar­tir de la rai­son (« il y a tou­jours une par­tie de rai­son dans l’écriture du poème », lui a con­fié un jour le poète por­tu­gais). La rai­son de la mise en réc­it du poème arrive un peu plus loin : « l’âme naît des mots », lui con­fie Júdice. Il s’agit donc par ce tra­vail, de racon­ter cette quête du bref instant épiphanique provo­qué par la beauté. Ain­si « le poème rafraî­chit l’existence », lui-même éma­na­tion mys­térieuse du pre­mier et par­fait poème, celui d’Avant Babel, titre d’un poème de Júdice. Yves Human nous fait alors goûter la pureté cristalline de quelques vers de Júdice, dont celui-ci : « buvant l’eau, j’ai sen­ti l’éclat du matin me rem­plir l’âme ». Il con­clut son arti­cle avec une remar­que de poète por­tu­gais, avec laque­lle je con­sonne : la sépa­ra­tion s’opère entre le poète et son poème aus­sitôt que « quelqu’un le prend pour décou­vrir un aspect de soi ». Er c’est très bien ainsi.

Dans la sec­tion D’ici je m’arrête devant les poèmes d’Anna Ayanoglou dont le rythme me sur­prend. J’ignore pourquoi mais j’y trou­ve un rythme cousin de la prose de Peguy (au moins dans Liq­uide), sans doute à cause de sa cadence hachée et empressée. Pour­tant, sa poésie est des plus con­tem­po­raines en essayant de pein­dre un réal­isme sur-réel avec une forte oral­ité : on entend sa voix dire « Chemin des larmes dans la poitrine, pluie / en tra­vers – cette afflu­ence, à l’intérieur : com­bi­en de veines / surnuméraires ».

Le poème de Vic­tor Malzac est – à cet instant de lec­ture – le plus éton­nant que j’ai lu. Il se déroule autour d’un lapin et de la sœur du je du poème. Ces stro­phes débu­tant avec un petit « o » sans accent, déroulent un mélange de mor­bid­ité, de déso­la­tion et d’amour-haine.

Col­ine Fournout nous racon­te un « endormisse­ment » qui serait une pré-mort, en tout cas qui « sem­blait être une absence au temps » (n’est-ce pas une belle déf­i­ni­tion de la mort ?). Se trou­vant en bord de plage, tan­dis qu’elle cher­chait sa fille des yeux, des voix l’appellent car des « mon­tagnes ont poussé à marée basse ». Elle se voit chez son père se bar­ri­cadant tan­dis que sa mère pré­pare un poulet bouil­li. D’autres choses éton­nantes suiv­ent, tou­jours en bord de plage ou sur des berges, avec cette finale « il n’y a plus que ter­reur et joie mêlées ». Hum, je dirai plutôt « joie et éton­nement mêlés ». Reste que la lec­ture de ces poème offre un bien curieux voyage.

Chez Alexan­dra Cel­netz, on croirait lire des recettes de cui­sine – et cette remar­que n’est pas une cri­tique. On y par­le de choses hors de mesure, trans­mis­es sous forme de recettes pour con­stituer le je du poème. Par exem­ple « ma trans­parence foudroy­ante, ou « ma lumière de moi », ou « je garde au chaud / le démesuré ». Une fausse badiner­ie et une com­plic­ité dis­tante cir­cu­lent dans ses vers, mais empruntes d’une pro­fonde soli­tude en arrière-fond. On trou­ve quelques très éton­nantes for­mules comme « Le vouloir est prêt / à être berceau vide ».

Le titre du poème d’Hervé Mico­let est intriguant : « Pre­mière enlu­min­ure auto­mo­bile ». Sa lec­ture fait rebondir l’étonnement : tiens, se dit-on, une poésie en « vrais » vers, je veux dire avec un rythme tra­vail­lé vers à vers. On n’en voit pas sou­vent, même s’il sem­ble qu’une telle ten­dance tra­verse la poésie actuelle­ment. Écoutez plutôt : « allez aux joutes sur la Loire / à Saint-Ram­bert en belle chemise, et d’être nous devant le por­tail enfin // ouvert […] ». C’est très goûteux.

Les poèmes d’Alexandre Gout­tard rassem­blent des anec­dotes avec de régulières pincées de religieux, décalées dans leur emploi. Ain­si ce poème qui débute par : « Un Ange tombant du plac­ard ». À leur lec­ture, je n’arrive pas à com­pren­dre s’il s’agit de pro­fan­er le sacré ou de sacr­er le pro­fane. Les deux sans doute. Reste que la lec­ture de ces poèmes per­siste dans la mémoire du lecteur.

Prenant un instant de recul, me frappe l’étonnante con­ti­nu­ité thé­ma­tique depuis une ving­taine de pages : la mort sur­nage sous de nom­breuses formes. Ain­si chez Anna Wald­berg avec son poème artic­uler la bouche en cen­dre : « J’ai par­lé de la mort mais j’ai par­lé mal ». Elle veut par­ler d’un mort en par­ti­c­uli­er. Plus loin elle pro­pose ces deux vers : « j’ai voulu ren­dre la mort grande / […] puis j’ai regardé l’âme toute petite ». Ou juste après, avec les poèmes de Jean-Luc Despax : « La mort est là, traînée, qui soudain nous observe ». Et plus loin : « Main­tenant c’est la nuit, s’allume dans le cœur / la carte des pays qui jamais ne s’éteignent ».

Avec Jean-Christophe Belle­veaux, on ouvre un tiroir « de couteaux plein ». Il nous racon­te que « dans la nudité des choses / je flotte » ; ou « J’absorbe les choses. J’absorbe tout ». Oui, c’est cela la poésie de Belle­veaux : des vers qui man­gent et mas­tiquent ce que son âme absorbe. Il y a aus­si une mise en forme qui rap­pelle Maïakovs­ki avec ce mélange de vitesse et de sus­pen­sion intrigante.

Très beau poème de Matthieu Lorin sur L’enfance de Bob­by Fis­ch­er. Beau, car il n’a pas une once de gras. Ce poème aurait pu porter le nom d’un autre, ce qui veut juste sig­ni­fi­er qu’une sin­gu­lar­ité est tracée très justement.

Si j’avais à désign­er ce qu’est une forme « clas­sique » en poésie con­tem­po­raine, je prendrais volon­tiers celle d’Yves Delafoy. Pourquoi ? dif­fi­cile à expli­quer : poésie pleine, tonique (au sens musi­cal), tra­vail­lant ses har­moniques, pré­cise dans ses plans (au sens pic­tur­al), et qu’on a envie de dire ou d’entendre : « En quel âge, facile dormeur / Ai-je con­duit, archives, le faux jour de vos exils ? ». Ou : « Père, / […] Vous aurais-je recon­nu / par­mi les lig­nages de vos dis­parus » ; ou encore : des « Vérités écartés récoltent la ven­dan­ge ». Au pas­sage, il est encore ques­tion de la mort. Cette fois celle d’un père et, devant son lit et son cadavre, la présence du fils.

J’ai lu qua­tre ou cinq recueils d’Esther Teller­mann ce mois dernier. J’ai pris des notes que je partagerai en amont du réc­i­tal qu’on va lui con­sacr­er. Donc je n’en dirai pas beau­coup plus du poème ici pro­posé, Afin de réc­on­cili­er ? sauf à sig­naler cette petite per­le : « Nous mêlions / aux fleurs de cen­dre / la rose ».

Ah Nico­las Rouzet… Voilà bien dix ans que je n’en ai pas lu. Le ton a changé. La forme aus­si. Son poème dis­tille sur des notes graves (au sens vini­cole) et d’une grande justesse, des for­mules dites à voix basse comme « Qui regarde en arrière / peut revoir l’enfance et l’éternité / jouer ensem­ble dans les quartiers tristes /d’une ville en briques rouges ». Ah, j’aurais aimé écrire cette stro­phe ! Ou celle-ci, la dernière : « Les pages des livres aus­si / étaient blanch­es / Mais elles ne nous aidaient pas / à bris­er l’étrangeté du monde. »

Lisant Albane Gel­lé, je me demande où l’ai-je déjà lue ? Son poème Invari­able avec la stro­phe reprenant les derniers mots du précé­dent donne envie de l’entendre mis en musique.

La sec­tion Intim­ité du poète se des­sine autour de Franck Venaille et sa Descente de l’Escaut. Il s’agit d’une retran­scrip­tion des con­ver­sa­tions télé­phoniques que l’auteur eut avec Mar­tine Segonds-Bauer lorsqu’il mar­cha le long de la riv­ière. À cause d’une remar­que sur Berlin, je com­prends que l’on est en 1989. Je croy­ais le texte plus ancien, je le datais des années 70. Pour­suiv­ant ma lec­ture, je rap­proche ce texte des pre­mières pages de Chemin faisant de Jacques Lacar­rière, quand il marche dans le nord. Même ambiance.

Une nota­tion me fait sourire : esti­mant avoir vieil­li, il pense qu’il lui faudrait ajouter la prière à sa carte de la CGT. « Il a rai­son bougre­ment rai­son, Franck, me dis-je. De mon côté, je dois com­pléter ma prière par une carte à la CGT ! »

Me touche cette révéla­tion-décou­verte du fleuve Escaut : « J’ai com­pris qu’il était nu […] le fleuve dans le brouil­lard avec ce soleil pâle […] plus blanc, donc plus nu ». Me sur­prend sa remar­que expli­quant qu’il n’aurait pas con­tin­uer cette aven­ture s’il n’avait pas été salarié. Pour ma part, je n’aurai pu entre­pren­dre une telle aven­ture quand étant « à mon compte » : l’écriture, la marche ou la prière, pour moi, tou­jours se tien­nent à l’écart de la sphère finan­cière – naïve remar­que j’en con­viens – quoiqu’elle exprime la même chose que celle de Venaille : la lib­erté avant tout.

La séquence Voix oubliée est con­sacrée à Gabriela Mis­tral. J’essaie de faire remon­ter de ma mémoire la lec­ture de son recueil Essart, paru en 2021 chez Unes. Ah, le texte pro­posé ici est traduit par la même per­son­ne : Irène Gayraud. Mer­ci à elle de nous avoir mis une telle poète à portée d’âme. Le texte en prose voudrait dress­er la carte sonore du Chili. Il débute au nord, où il nous fait enten­dre les bar­res à mines qui réson­nent et, avec elles, « le halète­ment des hommes ». On sta­tionne ensuite à Val­paré­so, qu’on quitte peu après, parce que « l’oreille comme l’œil aime chang­er de pâturage, et préfère pour­suiv­re que demeur­er ». On rejoint alors l’intérieur des ter­res, sa plaine cen­trale et son « air suave et doux » où « les sons s’humanisent et s’amollissent sur le sol de pulpe » (superbe !). Le texte pour­suit sa descente vers la Patag­o­nie. On y entend la mer qui « cogne » et les « silences d’herbes immenses ». Mis­tral con­clut en dis­ant qu’elle tient la Patag­o­nie pour une « patrie dou­ble et con­tra­dic­toire de douceur et de désolation ».

Avant de se con­clure par son cahi­er cri­tique, la revue pro­pose sa désor­mais famil­ière séquence La forge du poème. Dois-je con­fess­er que je la red­oute à cause de son mélange amer où le bon est coupé par le médiocre ? Mais soit, allons‑y. Esther Teller­mann rap­proche le poème de l’étoile car, comme celle-ci, il nous vient d’une exis­tence loin­taine et qu’il nous con­fronte à la « néces­sité de nous affron­ter à […] Dieu. » Pas sûr que j’aurais choisi ce verbe. Elle pro­pose cette autre hypothèse : le « poème sem­ble venir du com­mence­ment », peut-être à cause de la « déper­son­nal­i­sa­tion » qu’il sup­pose. Cette expli­ca­tion a pour elle de mieux faire enten­dre (et appréci­er) une cer­taine imper­son­nal­i­sa­tion de son écriture.

Jean Le Boël ouvre son arti­cle en sig­nalant que pou­voir s’exprimer dans cette rubrique est une forme d’intronisation. Je veux bien le croire. J’apprends plus loin que le pre­mier poème qui l’ait ému est La Mort et le bucheron. C’est bien. Un peu plus loin, je souscris intérieure­ment à son affir­ma­tion vraie, quoique rarement exprimée : « l’écriture poé­tique ne va pas sans admi­ra­tion ». C’est.

Pour finir, la réponse de Dominique Que­len. Il rap­proche la poésie de la menuis­erie. Il développe ensuite l’idée qu’après chaque poème il repart de zéro. Soit. Plus loin, il racon­te recopi­er des poèmes, et nous pro­pose de faire de même : « exer­ci­ce que je recom­mande et qui par les mains fait entr­er dans l’esprit bien des aspects du texte ». Je souscris bien volon­tiers à son invi­ta­tion, y répon­dant fidèle­ment depuis quar­ante ans.

Ah, j’oubliais : le plus intéres­sant dans cette rubrique vient des auteurs ou des poèmes cités dans chaque arti­cle. Là est le vrai voy­age. Et les plus belles propo­si­tions sont celles qui sont faites avec sim­plic­ité. On entend alors, mal­gré le juke­box des lieux com­muns, les affinités frater­nelles qui vibrent au cœur de chaque poème.

Du cahi­er cri­tique, je retiens les recen­sions qui m’ont don­né envie de lire le recueil mis en avant. Ici, celui de Jean-Pierre Boulic, Enrac­iné, présen­té par Gwen Gar­nier-Duguy et celui de Pas­cal Boulanger, L’amour mal­gré présen­té par… on ne sait pas.

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Pierrick de Chermont

Pier­rick de Cher­mont né en 1965) : Poète, cri­tique, ani­ma­teur et dra­maturge, il a pub­lié une dizaine de recueils, dont récem­ment M. Quelle à l’Atelier du Grand Tétras (2024) et un essai d’anthropologie poé­tique et spir­ituel, Les Limbes chez Cor­levour (2022). Après avoir organ­isé pen­dant quinze ans (2003–2018), un fes­ti­val de poésie, de lit­téra­ture et de musique con­tem­po­raine Présences à Fron­te­nay (Jura), il renou­velle l’expérience, avec Les Esti­vales de Lods (Doubs), en l’élargissant à la philoso­phie grâce à un sémi­naire ani­mé par Jean-Luc Mar­i­on. Il a été mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Nunc (51 numéros de 2002 à 2021) et pro­pose des recen­sions depuis de nom­breuses années à des revues papi­er ou en ligne (Arpa, Europe, La forge, Les Hommes sans épaules, Pos­si­bles, Recours au poème, Spered Gouez, Terre à ciel). Recueils de Poésie : Je ne vous ai rien dit, édi­tions Club des Poètes, 1995. Poème pour vingt-et-une voix, édi­tions Club des Poètes, 1996. Un poëte chez Hanz Arp, édi­tions Club des Poètes, 1997. Des cit­ron­niers et une abeille, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2000. Le plus beau vil­lage du monde, en col­lab­o­ra­tion avec Elo­dia Tur­ki, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2001. Portes de l’anonymat, à l’usage d’un long voy­age en Chine, édi­tions Cor­levour, 2012. La nuit se retourne, édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2012. Par-dessus l’épaule de Blaise Pas­cal, édi­tions Cor­levour, 2015. M. Quelle, L’atelier du Grand Tétras, 2024. Essai Les Limbes, édi­tions Cor­levour, coll. Revue Nunc, 2022. Théâtre Ido­line, édi­tions Éclats d’encre, 2004. Pub­li­ca­tions de poèmes en revue Arpa, n° 89 de juin 06 Nunc, n° 10 de juin 06 Les Hommes sans épaule, n°12, 2002 ; n° 23/24, 2007 ; n°35, 2013 ; n°37, 2014, n°40, 2015 Recours au poème (recoursaupoeme.fr) : Poème ultime recours, Une antholo­gie de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine des pro­fondeurs, de Matthieu Bau­mi­er et Gwen Gar­nier-Duguy, Recours au poème édi­tions, 2014. Prin­ci­paux arti­cles « Michaux, let­tre ouverte aux Eman­glons », revue Vivre en Poésie, n° 34, 1994. « Un an au Club des Poètes », con­férence 1995. « Lec­ture con­tin­uée de bon­té d’Ange de Jean Celte », Cahiers de la Baule N 81, 2003. « Claudel et la mys­tique du verbe », dans la revue Arpa, oct 2000, dans les Cahiers de la Baule n° 81 & 82, sep­tem­bre 2003, sur le site ecrit-vains « L’appel de la muse chez Elo­dia Tur­ki », avril 2003, pub­li­ca­tion en cours « Vous avez dit poésie ? », Col­lec­tif, Sax-à-mots Edi­tions , 2003 « Paul Fare­li­er : à la présence du monde », 2005 sur le site ecrit-vains « Pierre Oster et Michel Deguy : les poètes de l’échec », paru dans Nunc 2010 et en ver­sion tris­te­ment mod­i­fiée dans Pierre Oster, Jus­ti­fi­er l’inconnu, Coelvour, 2014. « Frédéric-Jacques Tem­ple, Tel un veilleur guet­tant l’aurore », Nunc n°30, sept 2013 « Le courage d’être, Lim­i­naire Nunc, juin 2013. « La revue Les Hommes sans épaules ou la com­mu­nauté des invis­i­bles », Recours au Poème, 2013 « Faut-il ? » Recours au poème, 2013. « La poésie française d’aujourd’hui, une poésie de l’anonymat », Nunc n°32, 2014. « Post­face de l’Entretien devant la nuit, de Paul Far­reli­er, Les hommes sans épaules édi­teur, 2014. « Seuls nos yeux bril­lent, poésie croisée de Christophe Dauphin et Régi­nald Gail­lard », oct. 2015. « Croire au monde, Trip­tyque improb­a­ble autour de Roger Mar­tin du Gard, Robert Bolaño et Mo Yan », essai à paraître.
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