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Stéphane Lambion, Volutes de fumée bleue

Par |2020-11-06T04:16:11+01:00 6 novembre 2020|Catégories : Critiques, Stéphane Lambion|

Poussez la porte de ce livre, le pre­mier d’un jeune auteur, entrez ! Cela ne man­que­ra pas, dès les pre­mières phrases, vous serez sai­si par la net­te­té de l’écriture : comme un habit cou­pé avec soin, la langue tombe bien, ses plis sont justes.

Une suc­ces­sion de courts cha­pitres met en place avec une grande liber­té les élé­ments d’un récit mini­mal. Penché sur sa propre mémoire, un jeune homme qui ne trouve pas sa place dans l’amour simple, l’amour de la vie à deux, se fau­file sur les traces d’une jeune femme mys­té­rieuse, presque une étoile filante : « la petite gitane ». Encore la nar­ra­tion n’est-elle pas ici l’essentiel. C’est l’évocation qui importe. Des amorces, des flashs et des invites médi­ta­tives rythment et orga­nisent ce livre. A tra­vers une suc­ces­sion de bribes allègres ou amères, la prose poé­tique se montre accueillante aux images du pas­sé, en même temps qu’aux « frag­ments d’un dis­cours amou­reux ».

Stéphane Lambion, Bleue et je te veux bleue, Collection Pioche, Mars 2019, 96 pages, 15 euros.

N’est-ce pas en poin­tillés que l’on aime, ou plu­tôt que l’on vit l’amour et ses secousses : dési­rer, se rap­pro­cher, dou­ter, s’éloigner, se perdre, se retrou­ver peut-être ? Il y a là une étrange cho­ré­gra­phie, une suc­ces­sion de pas de danse, de che­mins cher­chés ou per­dus sur la carte de la ten­dresse.

Sous la plume de Stéphane Lambion, la mémoire de la vie amou­reuse aimante la limaille des phrases. Cela ne tient pas seule­ment au fait que l’amour se plaît aux dis­cours : il est par défi­ni­tion fon­ciè­re­ment lan­gage, jusque dans ses silences. Lorsqu’une his­toire s’achève, les mots s’en donnent à cœur joie pour tirer sour­noi­se­ment sur les fils du tis­su lyrique qui s’est déchi­ré…

Le nar­ra­teur, ou plu­tôt le sujet lyrique de ce livre qui oscille entre récit et poèmes en prose, a un côté « Petit-Prince-qui-aurait-gran­di », avec d’autres sou­cis que le mou­ton et la fleur, de nou­velles sil­houettes à des­si­ner, réelles ou rêvées, peu importe… Il marche dans les pas de son amour, enga­gé dans une course étrange où il s’agit aus­si bien de rat­tra­per ce que l’on a per­du que de se rejoindre soi-même.

Au ser­vice de cette quête sin­gu­lière, l’écriture se fait d’un même geste rémi­nis­cence et recherche. Sa tra­jec­toire est aus­si bien de décou­verte que de retrou­vailles : une édu­ca­tion sen­ti­men­tale fait mine de s’accomplir. Oscillant entre le tendre et le bizarre, le ludique et le dérou­tant, le désa­bu­sé et le mal­heu­reux, l’autodérision et la gaî­té, la langue qui se plaît à elle-même jouit autant de ses apti­tudes que de ses reflets.

En défi­ni­tive, cette his­toire d’amour s’avère l’aventure d’une encre que l’on pour­rait dire par­tie à sa propre décou­verte, enga­gée dans l’exploration du champ de son désir : ver­bal avant tout, l’apprentissage est ici celui d’une capa­ci­té arti­cu­la­toire dont l’auteur se plaît à faire jouer les pos­si­bi­li­tés (et elles sont riches sous sa plume !) …

Voici donc le lan­gage deve­nu le lieu où faire durer des amours brèves, quand ce n’est pas, à l’inverse, l’endroit où l’amour véri­table tourne court, où le pas­sé est mis en boîte… Faire naître en soi l’écrivain (qui attend, qui réclame) serait-ce déjà ense­ve­lir l’amour et le détour­ner des êtres réels pour le repor­ter sur la langue, ses mor­sures et ses fic­tions ?

Tout au long de ces pages, la petite gitane rôde à la manière d’un fan­tôme irrat­tra­pable, d’une sil­houette d’encre carac­té­ri­sée par son éva­nes­cence : cette fur­tive femme de papier qui brûle paraît faite pour l’éloignement et la tris­tesse ; elle appa­raît et dis­pa­raît sur un air d’accordéon qui ne vous sort plus de la tête.

En refer­mant ce livre, on en conserve quelque chose comme une ren­gaine tour­nant en boucle sur les images d’un film un peu fou, mon­té de guin­gois, et dont on ne sait plus très bien où se situent le com­men­ce­ment et la fin. La ques­tion, en effet, se pose : où la langue conduit-elle ? Nulle part, sinon à ce « point de sus­pen­sion infi­nie » qu’elle génère et qu’elle est elle-même ! Les mots jouent avec les figures du désir. Ce livre, comme l’amour, est en véri­té plein d’énigmes. Il prend à les accroître un réel plai­sir. Cette petite gitane, après tout, ce n’était peut-être que la fumée d’une ciga­rette… Une danse de fumée bleue…

 

Présentation de l’auteur

Stéphane Lambion

Stéphane Lambion est né en 1997 à Bruxelles. Écrivain de poé­sie et de prose, il a éga­le­ment tra­duit de la poé­sie contem­po­raine. « Stockholm », poème issu d’une série longue, et a reçu le prix de la Francophonie au Concours inter­na­tio­nal de poé­sie de la Sorbonne.

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Jean-Michel Maulpoix

Jean-Michel Maulpoix est écri­vain et cri­tique.