Sandra Lillo : 5 poèmes

Par |2018-01-05T17:39:23+01:00 7 décembre 2015|Catégories : Poèmes, Sandra Lillo|

 

Il ne s’agit plus

Il ne s’ag­it plus de ten­ter d’ oublier
ce qui s’at­tarde dans la mémoire,
les copeaux de sable de nos miracles,
ce qui nous a jeté à genoux,
cois dans le silence, pleu­rant plus tard
devant des audi­ences invisibles. 

Il s’ag­it d’après- midis trop vastes
où l’on com­prend que la vieillesse
se tenait aus­si au pom­meau des chevaux de bois, 
que son vis­age se reflé­tait sur la vit­re des trains de nuit.

On sait quand l’après- midi nous dénude
que nous per­dons du ter­rain devant ce qui nous affecte,
soucieux d’ être estam­pé du plaisir de vivre
der­rière les voiles épurées du vent,
der­rière l’ épaule de l’hu­man­ité qui se continue.

Il ne s’ag­it plus de lier ou de défaire.
Il s’ag­it de s’ar­rimer au pas­sage noble des oiseaux,
aux fleuves char­ri­ant la boue et les let­tres du monde.
Il s’ag­it de rester à n’en savoir qu’en faire.

 

 

***

 

Voyageurs

Com­bi­en de paysages traversés
entre tuiles d’ar­doise et de brique,
de rues piégées dans les fais­ceaux du train?

Com­bi­en de paroles chapardées
liant nos sorts en un,
de pen­sées tues aux lueurs fragiles
de matins plu­vieux, brumeux ou ensoleillés?

Com­bi­en de fous meur­tris par trop de lois,
arro­gants dans leurs broussailles,
affais­sés, gri­maçant, dans le wagon?

Com­bi­en d’amoureuses lais­sées au petit jour
que les voyageurs regardent
en se vouant au même mal,
de soli­tude, de prières dans nos yeux
quand le rire de deux enfants
fait sur­sauter le grince­ment chuin­tant du train?

 

 

***

 

 

Mon amour

 

Mon amour est avec moi
à l’heure où la nuit engloutit
les lumières ténues de la raison.
Il est la lune pleine dans mon ventre,
l’é­toile du berg­er de mes pupilles.

Mon amour est entre le monde et moi,
vagabond cré­d­ule des berges d’Utopie,
vieil­lard sage dont je suis la fille.
Lorsque l’ob­scu­rité bat con­tre mes tempes,
il est la clarté effleu­rant les lacs brumeux,
l’in­tem­porel dans ma mémoire
et ses pau­vres souvenirs.

Nos âmes se cou­veront encore du regard
dans le train qui sur­v­ole après la mort
les trou­peaux laineux avançant busqués
sous la verve froide des vents du nord.

Nous dirons au- revoir
aux vagues sous leur cloche d’opale,
aux tem­ples élevés sur leur trois- mâts.
Nos gestes réu­nis, nos bouch­es dévastées
déchireront la nuit polaire
de ce que nous étions la veille,
de ce que nous étions dans la mémoire
des villes traversées.

 

 

***

 

 

Un autre été

L’été a un déhanché de gitane,
la ville décou­vre ses cuisses
encore crémeuses de l’hiver.
Des vapeurs d’al­cool descendent
de l’alam­bic cuiv­ré du ciel,
pénètrent les naseaux des plus sages.

Le désar­roi, la peine errent
entre les chemins de vallées
étrangères.
A la mi- jour on s’adonne à la sieste
sous des feuilles de peupliers
psalmodi­ant le prénom des saints,
sous des toits d’ar­doise brûlants,
l’âme silen­cieuse, dans un corps 
qui n’est plus qu’offrande
à la coulée lourde des heures.

A minu­it, sur les lèvres, des mots de faiblesse
con­vient les étoiles à étrein­dre les regrets
et la fièvre, de tout emporter, pour et par le vide.
Seul, sur la crête des vagues, voguent
des voiliers de passage,
sous le regard jaune des mou­ettes, des pélicans.

 

 

***

 

 

Où ?

 

Où s’en vont dormir les oiseaux
Quand la nuit dans un bat­te­ment d’ailes
Eteint la lumière flo­con­neuse des fleurs
Tait la tirade enfiévrée des voix andalouses

Où s’en vont les étoiles
Quand le jour avance à petits pas d’espion
Sur le bord des rivières
Sur la couronne brique des toits

Où s’en va Paris
Quand les pro­jecteurs du monde
Eclairent d’autres villes amoureuses
De l’é­coule­ment oisif de leur fleuve,
De la résille de leurs rues

Où s’en vont les vertes années
Celles qui savaient nos habitudes
Qui aimaient l’om­bre musquée des bois
La tiédeur dorée des levers d’autrefois

Où s’en vont les souvenirs
Quand il ne reste que le présent
Ses tach­es d’om­bre et de vin
Sur le plat d’ une porte fermée

Présentation de l’auteur

Sandra Lillo

San­dra Lil­lo est née à Nantes en 1973. A une époque com­pliquée de sa vie la poésie a été une décou­verte, puis une curiosité jusqu’à devenir cette fenêtre ouverte, éclairée au bout du cha­grin dont par­le dans son poème Paul Eluard.

 Elle a pub­lié deux recueils aux Edi­tions La Cen­tau­rée dont un Le silence coule sous les branch­es avec le pho­tographe Cédric Merland.

 Deux autres recueils sont à paraître dans l’année.

Sandra Lillo

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