Erwann Rougé, Le Perdant

Par |2022-03-06T07:50:13+01:00 6 décembre 2021|Catégories : Critiques, Erwann Rougé|

Comme une bouf­fée d’air qui tra­verserait la page et l’e­sprit, il faut se fig­ur­er ce mou­ve­ment, cette vari­a­tion qui mar­que de son empreinte les ter­ri­toires. Et les hommes égale­ment. Un bat­te­ment : la marée. Et par­ti­c­ulière­ment, la basse, appelée « Le Per­dant » qui est le thème de ce recueil d’Er­wann Rougé. En obser­va­teur métic­uleux du phénomène, l’au­teur recense les odeurs, les sons, les couleurs, la faune qui peu­ple ce état du vide dont la renais­sance est la finalité.

Si l’on sait que c’est l’at­trac­tion de la lune, corps céleste per­tur­ba­teur, qui déforme les mass­es liq­uides du globe et fait chavir­er les plages ; ce que l’on appréhende moins, c’est le monde en sus­pens qui se décou­vre alors que le sable s’é­tale à l’air libre, « l’é­ten­due presque douloureuse de cette folie », la douceur d’un paysage sculp­té dans le sel résur­gent, mais aus­si amon­celle­ment de noms d’oiseaux, brèch­es et silence. La sécher­esse se retrou­ve étrange­ment liée à l’hu­mid­ité dans cet univers aus­si bien fugace que « tou­jours recom­mencé ». Panique dans l’at­mo­sphère, dans le ciel, « un noir qui se défait du bleu ». La rive se dérobe sous les orteils, recour­bés sur « le point mort de la laisse ». On se sent oiseau peut-être, égaré dans « débris d’os blancs et de bois blan­chis » que la mer recou­vrait jusqu’à lors. 

La sauvagerie si entière d’un tel spec­ta­cle ne peut que con­duire à la métempsy­chose, c’est inévitable. Et c’est par son cri que l’éper­vi­er prend pos­ses­sion de nous, tan­dis que le poète, grâce au pou­voir de l’écri­t­ure, se plaît à croire que c’est lui qui prend pos­ses­sion du rapace. Instan­ta­né­ment, c’est la ruine de tout ce qui fait l’homme, « quelque chose qui retourne à une sim­plic­ité , à une évi­dence enfouie, juste avant de par­ler », une dégringo­lade dans l’an­i­mal­ité la plus vive, la plus archaïque. 

Erwan Rougé, Le Per­dant, Edi­tions Unes, 148 pages, 15 €.

Ce que l’on perçoit : la mort. Ou peut-être bien la peur. Mais la mort est « calme infi­ni de l’eau ». En tout cas, c’é­tait quelque chose de rugueux sans l’être tout à fait, frais, et intraitable. Quelle est cette vigueur alors, qui donne à l’homme le pou­voir de con­tin­uer sa marche ? Une cer­taine forme de con­ti­nu­ité, et l’op­por­tu­nité de choisir, de porter son regard sur autre chose. L’œil s’en va plus loin, une lumière, le son des corbeaux.

C’est dans l’or­dre des choses que la man­i­fes­ta­tion se dis­sipe, et c’é­tait tout l’im­plicite de l’ex­péri­ence. Car si le poète est homme de défi et qu’il veut voir et sen­tir plus que de rai­son, le cœur, lui, « touche à la mer ». À l’in­verse de l’en­fant qui s’en­nuie de ne pas voir sa maman arriv­er et qui court en tous sens, remuant les ombres, ici c’est « un accord sans aucune men­ace » et la pos­si­bil­ité d’une réso­lu­tion en douceur. Alors qu’un paysage se refond sous nos pas, tout en boues et déri­va­tions, il faut se fray­er un pas­sage, poussé vers la sor­tie. Dernier acte d’une représen­ta­tion prim­i­tive, le flux s’a­vance, c’est une dialec­tique qui n’a pas d’âge.

Poète à la sen­si­bil­ité déli­cate, Erwann Rougé approche et exam­ine la lim­ite dans ce recueil pénétré de sagesse. Avec son corps, il récupère les embruns mys­tiques d’une côte rongée d’éc­umes, la sienne, celle de la Bre­tagne qu’il con­naît plus qu’intimement, nous lais­sant l’en­vie d’y être, de s’y baign­er nous aus­si, dans le vent frais et salin qui con­jure la mort. 

Présentation de l’auteur

Erwann Rougé

Erwann Rougé est né en 1954 à Rennes. Sa poésie est tra­ver­sée par les paysages de Bre­tagne et la dis­per­sion de la parole dans l’e­space. Son écri­t­ure sus­pendue à une ten­sion de lumière et de chute tra­vaille la porosité des corps et du monde dans une ten­ta­tive de saisir les brefs pas­sages qui nous mènent, entre intim­ité et tra­ver­sées, les uns vers les autres. Out­re de nom­breux recueils de poèmes, il a aus­si tra­vail­lé avec de nom­breux artistes notam­ment François Dilass­er, Her­bert Hun­drich, Loïc Le Groumel­lec, Thier­ry Le Saëc, Mag­a­li Bal­let ou Yves Pic­quet. Le prix Georges Per­ros lui a été attribué en 2018 pour Le Per­dant. 

© Michel Durigneux.

  • Bibliographie

  • Proël­la, édi­tions Isabelle Sauvage, 2020
  • un reste de ciel (Pein­ture de Anne-Marie Don­aint-Bonave), Ate­lier de Ville­morge, 2018
  • L’en­c­los du vent (Pho­togra­phies de Mag­a­li Bal­let), édi­tions Isabelle Sauvage, 2017
  • Le per­dant, Unes, 2017 (Prix Georges Per­ros 2018)
  • Haut fail, Unes, 2014
  • Passerelle ; car­net de mer” L’Amouri­er, 2013
  • Qui sous le blanc se tait, Poten­tille, 2013
  • Lisières, livre d’artiste avec des pho­togra­phies de Mag­a­li Bal­let, édi­tions Les Mains, 2012
  • Sil­va, livre d’artiste avec une pho­togra­phie orig­i­nale de Mag­a­li Bal­let, édi­tions Remar­que, 2011
  • Breuil, éd. Al Man­ar avec des pein­tures de Marie Alloy, 2011
  • Le Pli de l’air, édi­tions Apogée, 2009
  • Inef­fa­ble vent, Édi­tions La canopée, gravures de François Dilass­er, 2008
  • Paul les oiseaux, Le Dé Bleu, 2005
  • Nous, qui n’ou­blie pas, La Let­tre voléee, 2005
  • Donc cela, Édi­tions l’Attentive, 2005
  • L’é­calure, Wig­wam édi­tions, 2004
  • Le blanc seul, séri­gra­phies d’Yves Pic­quet, Dou­ble cloche, 2004
  • Nour­rir le vent, mono­type de Thier­ry Le Saec, La Canopée, 2004
  • Bruisse­ment d’ou­bli, édi­tions Apogée, 2002
  • Ser­rer la cen­dre, Édi­tions Remar­que, illus­tra­tions de Thier­ry Le Saëc,
  • Dou­ve, Unes, 2000
  • Le som­meil d’un arbre, Céphéides, 2000
  • Pareil au fau­con, Blanc Silex, 1999
  • Le Buis­son soleil, Unes, 1998
  • Ô Moîra, Unes, 1997
  • Lèvres sans Voix, Unes, 1995
  • Pour si lents tes yeux, Aréa Livres de Alin Avi­la, 1994
  • Les forêts, Unes, 1992
  • Corneille, Unes 1986
  • Amour neige d’ou­bli, Cal­ligrammes, 1983
  • L’ou­bli, Cal­ligrammes, 1983

Poèmes choi­sis

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Pierre Andreani

Né à Toulon en 1983. Vit et tra­vaille à Cher­bourg-Octeville. Diplômé en Arts Visuels à l’université Paul Valéry (Mont­pel­li­er III). Dernières pub­li­ca­tions : Par­adis Grec (éd. Du Port d’At­tache) ; L’écœuré Par­lant (éd. Du Con­tentieux) : Embolie ou la résur­rec­tion (éd. Furtives). Pierre Andreani co-dirige les édi­tions Mila­gro (http://milagro-editions.com/) Il a pub­lié des textes dans les revues Dis­so­nances, Fes­ti­val Per­ma­nent des Mots, Tra­ver­sées, La Grappe, Ver­so, Bleu d’encre, Traction-Brabant.

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