Catherine Andrieu : tenir contre le silence
Comme l’écrit l’auteure « Ce livre est un corps. Un corps traversé, défait, reconstruit. Un corps d’ombre et d’éclats. »
Ce corps est né entre des berceuses, des pupitres, des rêves, des auréoles (en plastique) mais très vite, quelque chose a dérapé « Quelque chose qu’on ne dit pas mais qui gronde ». D’où en un second poème rejaillit est la blessure-matrice. C’est là que tout se brise : « Ils disaient “danse”, mais c’était “saigne” qu’ils pensaient. » écrit la créatrice. Et c’est là qu’un tel recueil plante dans l’impensable.
De fait Catherine Andrieu évoque le et son corps trahi, « la blouse trop blanche souillée de silence, la spirale de l’abandon. » Et ici tout un monde jaillit sans doute blessé, trahit mais vivant.
Comme une de ses « héroïnes » ou présence elle dit : “Je suis l’ombre que vous avez laissée vivre.” ». Et ce livre suit les retombées de cette explosion intime et où les autres poèmes deviennent des traversées, des dérives, des retours.
Surgissent des corps devenus étrangers à eux-mêmes, des visages comme fracturées, et des chants qui écrit l’auteure « n’ont pas d’alphabet. ». Elle évoque une humanité en déséquilibre dont voix poétique ne guérit pas.

Catherine Andrieu, Ils ont dressé des anges sur des tessons, Éditions Douro, 2026, 72 p., 15 €.
Catherine Andrieu fouille les cendres, « mange la lumière, parfois, comme une bête affamée. ». Elle avance indomptable contre l’effacement car le réel s’accroche à elle-même s’il devient « un souffle incertain, un frisson sur la joue d’un souvenir ». Mais ans le dernier poème, se diluent décors, voix et gestes. Mais la créatrice de conclure « Peut-être que la neige n’est pas décor mais langage, un alphabet d’oubli où chacun disparaît à la mesure de ses silences.
Existe là de la violence subie au silence, sans de retour en arrière ni réparation. Mais l’écriture leur répond comme « une lumière jetée dans l’eau noire »en une telle poésie verticale où se dresser des anges non sous forme d’icones mais de plaies capables de dépasser leurs blessures sur des tessons, ruines et le silence.
Pour preuve il y a des femmes-anges qui marchent dans leur pente « Avec des nerfs de ronce Et des reins encore humides d’enfance. Leurs yeux n’appartiennent à personne, » Elle n(abdiquent pas dans leur fente et dans le souffle des bêtes dont l’homme qui pose les paumes sur le vide, et tremble.
Parfois une femme écarte ses branches, montre son dos où pousse « Pas des ailes. Pas des mots. Quelque chose d’encore plus ancien. ». C’est pourquoi dans ce livre tout bascule même lorsque le nuit arrive sans explication. La maison de l’être titube. Il n’existe pas de miracle et de magie, mais d’un changement d’état reprend sa force et sa grammaire quitte à accepter le vertige même « à l’encre des vendredis noirs. Là où les crachats sèchent dans les godasses des saints. ». Catherine Andrieu avance « là où les rêves faisaient naufrage sur des pupitres en bois mort. » .
Dès lors « là où les dieux ratent leurs métamorphoses », Catherine Andrieu renaît à reculons. Tout flambe dans souffle face à des miroirs aux reflets difformes. La femme reste là, couronnée d’échardes et de prières avortées. Elle tend parfois ses bras pour ne recueillir que le vide- preuve que « Ses mains exhalaient l’onguent et l’adieu », mais demeure un cri, un fruit trop mûr, la pluie sur une lettre jamais envoyée. Et c’est encore apprendre à (s’)aimer même en plein vent,
La lumière entre comme un exil contre les murs « avec la pudeur des choses qu’on n’ose pas nommer ». Et l’auteure existe d’un souffle à l’autre, elle écrit contre le froid, et l’oubli, voire cintre elle-même face à « la neige qui ne répond pas ».
Elle revient en elle, chaque jour, quoiqu’au bord d’un abîme où elle respire encore. Et soudain elle se sent vivante, « Pas brûlante, pas offerte, pas traversée de feu — mais tiède, présente, fragile et suffisante ». Elle tient, là, Je suis là peut-être « sans fin, ni conclusion » mais avec un battement têtu du cœur.
Chacun de ses poèmes recommence. Toujours comme à chaque pas. Catherine Andrieu reste le souffle-là. Et je t’écris encore. Par-delà les seuils, par-delà les cendres, par-delà tout ce qui ne revient plus. Elle écrit, nous écris et pour l’homme inconnu. Pour lui « Je t’écris. Toi qui ne lis pas. Toi qui sais. »
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Sarah Masson : sister mort fine
Pour Sarah Masson la marque de la poésie reste l’usage éprouvé de la langue pour éprouver er signifier le malaise d’être entre “si je suis” et “qui je suis”.
L’auteure fait entrer les mots dans le jeu de la perte entre soubresauts et comment c’est. Il est vrai qu’ici le mal est fait, les jeux sont faits. Elle n’écrit pas pour suggérer la sensation du naufrage mais pour le naufrage lui-même.
La substance de l’œuvre reste jusqu’au bout l’impossible, la somme de ce qui fut refusé. Et grâce à une telle noire sœur, la poésie se retourne ainsi contre elle-même mais en des textes frappés de cohérence et inventé par un imaginaire qui ne se vautre plus dans la forfanterie ou l’émotion.
Existe là l’absolu solitude existentielle sans pour autant et à l’opposé de Jésus dans l’Évangile selon les Égyptiens : “je suis venu détruire les œuvres de la femme”. Mais en quelque sorte elle finit le travail.
L’œuvre n’est donc ni un moyen de chasser une obsession, ni de l’exorciser mais de dire une misère. A côté de Pascal Sarah Masson nous accompagne hors du temps, de l’isolement et la défaite.
Il n’existe pas pour autant de suicide. Mais quoique né, l’être manque du ressort à la production d’un acte qu’il soit capital ou quelconque. Comme l’écrit Cioran, sans assise nulle part l’être affronte “un malheur inusité celui de n’avoir pas droit au temps”
Demeure ce qui s’épuise, se tari jusqu’à son essoufflement final, jusqu’à ce silence qui n’est pas l’asphyxie totale mais qu’un temps mort, sous-perçu. L’être ainsi tombe sans illusion là où le temps est clos et hors d’atteinte: et c’est elui de l’impossibilité d’y pénétrer dans ce que Cioran nomme encore “cette éternité négative, cette mauvaise éternité”.

Sarah Masson, Désexister, Les Carnets du dessert de lune, 2025, 64 p., 15 €.
Sarah Masson reste à ce titre est bien loin de Duras. Il ne s’agit pas de rappeler le passé, de le convoquer pour reprendre pied, mais espérer en finir. Espérer, pas même. Rongé du dedans l’être manque ontologiquement de durée et ce ad libitum.
Et dans ce livre, de l’œuvre, et contrairement à ses textes dramatiques , il n’y a plus de répulsion ou fascination du temps. Elle arrache un dernier masque, celui qui cache cette irréalité de l’être, son manque foncier, sa possession première que suggère cette éternité renversée qui ne s’ouvre sur rien, pas même sur la mort appelée, épelée.
Mais jamais, dans l’œuvre, ne s’inscrit le mot fin. Et il n’y aura même plus la consolation d’une attente fut-ce d’une attente funèbre. Même si l’espoir d’un autre abîme fait défaut. Fantôme parmi les fantômes l’être va vers sa propre extinction ou son effacement dans un dernier effort, un dernier épuisement ou un dernier désastre.
Présentation de l’auteur
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- Marie Roumégas, Premiers espaces, Liliane Giraudon, Pot pourri - 6 septembre 2025
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