> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Yves Humann

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Yves Humann

Par |2018-08-18T03:31:29+00:00 13 juillet 2016|Catégories : Rencontres|

 

            1. Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ?

 

Vous n'avez pas acco­lé « action » et « révo­lu­tion­naire », ce qui per­met de répondre à la ques­tion ! Car je refuse avec Hannah Arendt l'idée d'une fabri­ca­tion de l'histoire qui auto­rise la vio­lence révo­lu­tion­naire. Je ne suis pas sûr que la poé­sie soit « action » poli­tique, mais avec cer­ti­tude je puis dire qu'elle est poli­tique. La poé­sie pro­cède d'une décep­tion : ce qui est n'est pas ce qui pour­rait être ! Nous avons man­qué quelque chose. La réa­li­té est attris­tante. Ou plus exac­te­ment, nous avons man­qué le réel, et c'est ce qui est triste.Nous man­quons de beau­té, de jus­tice, de pré­sence au monde. Depuis Hölderlin et Rimbaud, c'est deve­nu un lieu com­mun que d'insister sur l'anticipation, la fon­da­tion, l'habitation comme fonc­tions poé­tiques. Il y a quelque chose que je crois juste dans cette insis­tance. Le poème, pour cette rai­son, porte avec lui quelque chose de bou­le­ver­sant et de pérenne parce qu'il redé­couvre que la langue est fraîche et qu'elle peut per­mettre au sens neuf d'advenir. La langue du poème peut offrir une ouver­ture vraie à l'inédit, au-delà de la cari­ca­ture d'avenir que le pro­jet social libé­ral pro­pose comme fata­li­té dans un monde satu­ré de signi­fi­ca­tions closes.  C'est en ce sens que vous avez cer­tai­ne­ment rai­son de par­ler de méta-poé­tique révo­lu­tion­naire. Mais on ne fabrique pas la révo­lu­tion, on fabrique le poème : poïe­sis.

2.« Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

 

Cette affir­ma­tion, sem­pi­ter­nel­le­ment res­sas­sée, est tou­jours d'actualité, et le sera cer­tai­ne­ment tou­jours. Et la poé­sie est exac­te­ment ce lieu d'espoir (je pré­fère 

l 'espoir à l'espérance trop conno­tée reli­gieu­se­ment).  L'espoir de per­ce­voir le monde sous l'angle de sa beau­té, l'espoir de tis­ser des liens sociaux fra­ter­nels et justes, l'espoir d'un mul­ti­cul­tu­ra­lisme de l'esprit, fécond et créa­tif… Le péril est grand pour­tant en ces temps trou­blés : extré­mismes, fana­tismes, périls éco­lo­giques, pau­pé­ri­sa­tion crois­sante des popu­la­tions (y com­pris dans les pays « riches »), en fait, confis­ca­tion des richesses maté­rielles par quelques oli­gar­chies, oubli de la richesse humaine… La pul­sion de mort semble avoir le des­sus. Mais la poé­sie, comme l'amour, rap­pelle inces­sam­ment la richesse humaine oubliée, la force de l'esprit…C'est là où est le nœud qu'il y a quelque chose à dénouer…

3.« Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

 

Le dan­dysme de Baudelaire est sédui­sant. Si l'on entend bien par « trois jours sans pain » trois jours sans nour­ri­ture, et même s'il est pos­sible de vivre trois jours sans se nour­rir, évi­tons de faire l'apologie du poète ano­rexique et déchar­né. Demandons à celui qui n'a pas de quoi se nour­rir s'il sera satis­fait par la lec­ture d'un petit poème d'un poète du micro­cosme ! Il faut, d'une manière géné­rale, se nour­rir, corps et esprit indif­fé­rem­ment. Bien sûr, une vision étri­quée, aujourd'hui, pré­ten­du­ment prag­ma­tique, ne pense plus qu'à la matière. Et il est vrai que pour moi, dont le corps est régu­liè­re­ment nour­ri (et autant que pos­sible, plai­sam­ment nour­ri), j'éprouve ce besoin d'accorder un temps, chaque jour autant que pos­sible, après les contraintes et les obli­ga­tions, à la beau­té pour elle-même, et notam­ment la beau­té des œuvres (poé­sie, musique…). Un temps contem­pla­tif. Mais n'est-ce pas un luxe ? Un luxe néces­saire ? C'est assu­ré­ment ce para­doxe qu'il fau­drait creu­ser . La poé­sie est utile, pour toutes les rai­sons expri­mées ci-des­sus. Et elle est le luxe de la contem­pla­tion…

4. Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

 

Ni je rampe, ni je me bats ! Je cherche et m'efforce de chan­ter ! Sans rechi­gner à apprendre, aus­si. Le manque de modes­tie intel­lec­tuelle, chez Léo Ferré, m'a tou­jours un peu irri­té. Ses cris sont des slo­gans, sou­vent cari­ca­tu­raux, qui placent le poète en être d'exception, en anar­chiste incommensurable…Bien sûr, il y a quand même  Avec le temps  et quelques autres chan­sons immortelles…Mais, s'il faut citer un chan­teur, je pré­fère le « j'suis pas poète, mais j'suis ému » de Ménilmontant de Charles Trénet… Je crois que nous sommes condam­nés à cher­cher. Et c'est peut-être bien cette recherche, le com­bat ! Mais le poète doit aujourd'hui évi­ter la pos­ture du poseur de la marge et de l'exception. Il en devient dog­ma­tique. Et je n'ai rien contre toute forme d'école où l'on apprend, y com­pris celle de la poé­sie… A cet égard, la trans­mis­sion (deve­nue dou­teuse pour cer­tains théo­ri­ciens contem­po­rains de la péda­go­gie) est plus essen­tielle que jamais, y com­pris la trans­mis­sion de la culture poé­tique. Il faut avoir reçu une tra­di­tion pour être un contem­po­rain cri­tique, indi­gné, révol­té !

5. Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

 

Le vivant conscient et souf­frant qu'est l'homme pos­sède le lan­gage.  Or, la parole pro­saïque lui donne tou­jours le sen­ti­ment qu'il arrive trop tard dans un monde trop vieux. Il m'est déjà arri­vé de dire que nous avons la poé­sie pour rafraî­chir la langue. Je vou­lais dire par là que l'effort d'une parole épu­rée de cette ins­tru­men­ta­li­sa­tion du monde qui en a usé, épui­sé les signi­fi­ca­tions, est sus­cep­tible d'ouvrir au sens inouï, inédit (sen­sa­tions et sen­ti­ments). Une parole qui rende pos­sible l'expérience du monde et des autres, au-delà de l'utilitarisme tou­jours ambiant. On peut aus­si appe­ler cela liber­té( pour quoi faire?) ou beau­té ou amour…c'est-à-dire tout ce qui manque. La poé­sie, ou le lyrisme, n'est-ce pas ce chant qui cherche à remon­ter la pente où nous entraîne la prose uti­li­ta­riste ? La poé­sie comme faire (fabri­ca­tion du poème à chan­ter), et pas seule­ment en vue d'en faire quelque chose…sinon chan­ter. Puisqu'aujourd'hui nous citons des chan­teurs – mais pour­quoi pas ? (plu­tôt que Hölderlin revu par Heidegger, ou Bernanos détour­né par Maulpoix)  – je pense à cette belle chan­son de Julien Clerc et Etienne Roda-Gil : « Je veux être utile à vivre et à chan­ter ». Dans la sim­pli­ci­té de ce refrain, il y a peut-être quelque chose comme l'expression de la plus noble mis­sion de la poé­sie…

 

 

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