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Edito : La Poésie, métier de pointe

Par | 2018-02-18T08:01:19+00:00 2 août 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Outre le plai­sir de par­cou­rir, au fil des allées, la presque tota­li­té de la pro­duc­tion poé­tique hexa­go­nale et inter­na­tio­nale, le tra­di­tion­nel Marché de la Poésie de la place St Sulpice en juin réserve celui de ren­con­trer des ini­tia­tives ori­gi­nales. Et quoi de plus ori­gi­nal que cette inter­ven­tion, ins­tal­lée sur le par­vis de l’église, en cette année 2017, où de jeunes gens en blouse blanche, munis de sté­tho­scopes et de car­nets d’ordonnance, inter­pellent les pas­sants, en leur pro­po­sant une « consul­ta­tion de poé­sie géné­rale » ? Nous nous y sommes pliées, et sté­tho­scope aux oreilles, avons écou­té la voix de notre « méde­cin d’âme » mur­mu­rer un poème – mais est-ce encore écou­ter que d’entendre si près du cer­veau que les mots vous pénètrent inti­me­ment ?

Il n’en fal­lait pas davan­tage pour sus­ci­ter notre curio­si­té, et inter­ro­ger les jeunes acteurs devant leur camion­nette, tran­for­mée pour l’occasion en cabi­net médi­cal-bar­num avec hauts-par­leurs et méga­phone. C’est Claire de Sédouy, du « TéATe'éPROUVète » qui nous a pré­sen­té le pro­jet, dont Jean Bojko est le met­teur en scène-poète.

 

 

« Le théâtre-éprou­vette a son siège dans la Nièvre, en Bourgogne, dépar­te­ment rural  qui souffre de déser­ti­fi­ca­tion  médi­cale. C'est un pro­blème que nous ne pou­vons pas régler direc­te­ment, par notre métier d’acteurs, en revanche, comme c'est aus­si un désert poé­tique, nous avons déci­dé de lut­ter dans les deux direc­tions à la fois,  en ouvrant des « cabi­nets de poé­sie géné­rale » un peu par­tout – c’est ain­si, comme nous sommes mobiles, que nous sommes venus à Paris.

Notre but, c'est que la poé­sie soit pré­sente dans le quo­ti­dien des gens, que ce ne soit pas un diver­tis­se­ment de fin de semaine, une lec­ture une fois de temps en temps, mais une pra­tique régu­lière. Nous pro­po­sons des plaques indi­quant "cabi­net de poé­sie géné­rale" à poser sur des bâti­ments publics, des écoles, des com­merces, chez des par­ti­cu­liers éga­le­ment, par­tout dans l'espace public, de façon à faire paraître l'idée de poé­sie un peu par­tout, avec le numé­ro du stan­dard poé­tique, 03 72 42 00 77 : il fonc­tionne sur le modèle des stan­dards d'entreprise– par exemple : « pour Apollinaire, taper 1, pour Victor Hugo, tapez 2… » – et per­met d'écouter de la poé­sie à toute heure du jour et de la nuit. Vous pou­vez éga­le­ment y pro­po­ser votre voix pour dire des poèmes, ou pro­po­ser vos propres textes…

Nous avons fait notre cette  phrase de René Char : « la poé­sie est un métier de pointe » ». Nous édi­tons des ordon­nances poé­tiques, que nous glis­sons dans tous nos cour­riers, que ce soit des cour­riers admi­nis­tra­tifs, des cour­riers ami­caux, amou­reux… même aux impôts, même à l'URSAF, à chaque fois, une ordon­nance !

Nous pro­po­sons  à tous ceux qui le sou­haitent de faire la même chose et de dif­fu­ser de la poé­sie dans tous les inter­stices du quo­ti­dien.

A tous ceux qui rejoignent notre action en ouvrant un cabi­net de poé­tique géné­rale, et qui posent cette plaque sur leur mai­son, nous remet­tons un car­net d'ordonnances, pour qu'ils puissent à leur tour pres­crire de la poé­sie. Ce car­net contient 150 pres­crip­tions déta­chables à dif­fu­ser autour de vous, de la main à la main, ou dans le cour­rier, avec une poso­lo­gie dif­fé­rente à chaque fois. »

 

 

Je ne puis m’empêcher de relier cette action à une réflexion de Jean-Paul Michel, dont nous ne sau­rons trop conseiller la lec­ture, dans le recueil de ses entre­tiens (1984-2015) aux édi­tions Fario, (ache­té au Marché de la Poésie, évi­dem­ment, ce qui nous a valu un échange autour de la mécon­nue poé­sie dai­na de Lettonie[i], et une belle dédi­cace),

Dans ce livre, inti­tu­lé  L’Art n’efface pas la perte, il lui répondII, au cours d’un entre­tien avec Tristan Hordé, en 1999, Jean-Paul Michel décla­rait que « La science n’est pas moins une insur­rec­tion poé­tique à l’endroit du non-sens, que nos épo­pées, nos chants, notre théâtre, notre musique, notre œuvre-peint, mais elle a pris le par­ti, réa­liste, de bor­ner des champs locaux ». La dif­fé­rence tenant au fait que le scien­ti­fique suc­combe de nou­veau au réel, au non-sens géné­ral, sor­ti de son labo­ra­toire. Alors que la poé­sie (au sens large), ose le « décro­chage logique », le « détour par un point d’impossible auto­ri­sant l’audace de risque la folie du pari d’art « impos­si­ble­ment » devant l’impossible à pen­ser réel » (p. 48).

N’est-il pas temps, dans l’urgence du moment où tout se pré­ci­pite, où les catas­trophes se pro­filent dans les dis­cours poli­tiques, de se lan­cer corps et âme, dans ce détour, de se fier tota­le­ment, fol­le­ment,  au Recours du poème ?

Nous le croyons, et vous invi­tons à nous suivre !

 

 


·      

  [i] On peut consul­ter l’ouvrage publié par Jean-Paul Michel  sur ce sujet : Vaira Vike-Freiberga, Logique de la poé­sie : Structure et poé­tique des daï­nas let­tonnes, 299 lpp. William Blake and Co Edit, 2007.

ii – Jean-Paul Michel, L'Art n'efface pas la perte, il lui répond", Entretiens(1984-2016), édi­tions Fario, 2016, 256 pages, 22,50 euros.

 

 

 

 

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