Elles sont quinze femmes, nées dans cette petite Géorgie si mal con­nue, pour­tant terre de très anci­enne civil­i­sa­tion. Elles sont jour­nal­istes, écrivains, enseignantes, tra­duc­tri­ces, pein­tres, dra­maturges, et représen­tent plusieurs généra­tions (la doyenne est née en 1939, la plus jeune en 1986). Cer­taines sont égale­ment con­nues pour leurs textes en prose, leurs arti­cles, leurs essais.

Leurs poèmes célèbrent leur vie, leur pays, sa mer et ses mon­tagnes, les mythes uni­versels qui lui sont par­fois indis­so­cia­ble­ment liés : n’est-ce pas en Géorgie que l’on situe la Toi­son d’or ? Ils évo­quent la guerre, les blessures, les larmes, la mort, mais aus­si la con­so­la­tion, les « fous » et les « nor­maux », la voix et le silence, l’amour ou son absence. Elles chantent aus­si Cézanne, « diplômé de l’A­cadémie des arts raf­finés », dit l’une d’elles.

Et si la Géorgie sem­ble bien loin de tout, elle n’est en rien coupée – au con­traire – de la cul­ture européenne et antique, ce qui transparaît con­stam­ment dans les poèmes du recueil.

Il va de soi que nos poètes par­lent des mots, surtout des mots, de l’écho des mots, de tous les mots « trou­vés et perdus ».

Les auteures com­posant Je suis nom­breuses : Diana Anphimi­a­di, Ela Gochi­ashvili, Nato Ingorok­va, Kato Javakhishvili, Rusu­dan Kaishau­ri, Eka Kevan­ishvili, Lia Liqoke­li, Nino Sadgho­belashvili, Lela Sam­ni­ashvili, Maya Sar­ishvili, Irma Shi­o­lashvili, Lia Stu­rua, Tea Top­uria, Mari­am Tsik­lau­ri, Lela Tsut­skiridzé.1

Je suis nom­breuses, Quinze poètes géorgi­en­nes, traduit du géorgien par Boris Bachana Chabradzé, Les Edi­tions l’In­ven­taire, 2021, 120 pages, 18 €.

∗∗∗

Extraits de Je suis nombreuses
Textes réu­nis et traduits du géorgien par Boris Bachana Chabradzé

Rusudan Kaishauri

La femme-table

Jadis, la table à écrire
Était une femme,
Elle s’affairait aux fourneaux, couteaux a la main.
Quand elle accrochait les vents
Sur les cordes à linge,
Elle esso­rait les rêves familiaux.
Elle avait ses enfants dans chaque tiroir,
Elle remon­tait son cœur à l’aide d’une clé.
Elle pas­sait des nuits blanch­es à écrire des poèmes,
Car elle devait fatiguer ses sens.
Un jour, cette femme s’est courbée
Et est restée ain­si, elle n’a pas pris son envol.
Une chaise effron­tée s’est glis­sée devant elle,
Sans même s’enquérir
S’il s’agissait d’une femme ou d’une table.

 

∗∗∗

 

Lia Liqokeli

Je veux que ma mère se marie

 Je veux que ma mère se marie,
Qu’elle prenne ses chaus­sons, sa robe à pois et qu’elle parte.
En son absence, le silence du lever du jour nous tir­era vite de nos lits.
Nous nous alignerons, mon père, mon frère et moi,
Tels les rêves déter­rés de l’oreiller de ma mère,
Et compterons les objets un à un.

Le miroir racon­tera com­ment elle a mis du rouge à ses lèvres amin­cies, pincées,
A chas­sé, d’un revers de main, les rides agrip­pées à ses yeux comme des guêpiers,
A ri, puis est partie.
Nous irons d’une cham­bre à l’autre et nous nous heurterons à chaque seuil.
Nous ouvrirons tous les plac­ards, fouillerons toutes les étagères.
Et dirons : elle s’est mariée.

Dans la cour sans ombre, trois amas d’écales de tour­nesol pousseront avant le soir.
Une armée de tass­es à café sales nous encerclera.
Mon père per­dra ses cheveux et sa barbe blanchira.
Mon frère et moi aurons les cheveux et les ongles
Qui pousseront à une vitesse étonnante.
Grandiront les cac­tus de silence,
Aux épines de reni­fle­ments et de déglutitions.
La mai­son fera froufrouter les arbustes de toiles d’araignée,
Poussés comme les cheveux de ma mère, bons à être teints,
Les branch­es de viorne restées aux coins des fenêtres
Tels les anneaux en or vieil­lis, aux oreilles de ma mère,
Et nous creusera des trous, par paires, dans les murs
Pour y repos­er nos yeux humides.

Je me lèverai, traî­nant avec moi la douleur des plantes des pieds de ma mère,
Ses artic­u­la­tions brisées, son vis­age flétri.
J’effacerai du miroir son dos marié,
Je casserai son peigne en trois.

Puis nous nous attablerons dans la cuisine.
Mon père se lav­era les mains pleines de ma mère,
Au tamis de ses yeux passeront les trente années avec elle et il essaiera
De nous dis­tribuer, telle une salade de chou sans sel oubliée au frigo,
L’histoire inven­tée de leur amour.

Nous nous met­trons d’accord pour aér­er, cha­cun à notre tour,
Son odeur accrochée dans l’armoire entre pale­tots et vestes,
Ses pleurs, rabougris comme des kakis séchés,
Restés entre les tchourtchkhe­las roulés dans une toile.
Nous nous met­trons d’accord pour ne pas décrocher de la corde à linge,
Avant l’automne,
Les draps éten­dus par elle,
Tant que le soleil n’y aura pas défini­tive­ment brûlé les traces de ses mains.
Nous nous met­trons d’accord pour dire
Qu’il aurait été bien qu’elle nous laisse la moitié d’elle-même,
Que nous auri­ons attachée à une de ces poignées de porte rouillées
Pour la tail­lad­er avec les couteaux de cui­sine mal aiguisés
Et tout lui faire dire de nous,
Ce que nous cachent les miroirs, en com­plot avec elle,
Et les mots enter­rés sous sa langue.

Enfin, nous nous dis­tribuerons des marteaux,
Nous nous tournerons le dos
Et nous enfon­cerons des clous
Entre les yeux
Pour y accrocher le mariage de ma mère.

Puis, nous com­poserons une carte de vœux :
Mon père taillera un crayon,
Mon frère dessin­era des fleurs sur la feuille,
Moi, j’écrirai :

Toutes nos félicitations.
Nous sommes ravis que tu te sois mariée.
Tous nos vœux de bon­heur, maman.

 

 

∗∗∗

Rien à voir, Lia Liqoke­li, sur la chaîne “Appelle-Moi Poésie” qui pro­pose un  rendez-vous
lec­ture chaque dimanche. 

∗∗∗

Nino Sadghobelashvili

* * *

Maman a vieilli,
Elle com­mence à aimer les sucreries
Et ne nous laisse rien.
Elle se fau­file dans la cuisine,
Pique des friandises
Cachées pour nous il y a longtemps,
S’isole près de la fenêtre ou der­rière les rideaux
(Pour ren­dre encore plus intense
L’excitation d’être cachée),
Enfonce ses doigts blancs, faibles et maigres
Dans le sachet de papil­lotes multicolores,
Picore jusqu’au bout…
Par­fois j’ouvre la porte au moment
Où elle essuie prudemment
Son sourire mêlé de plaisir et de souffrance
Sur les traces de chocolat.
En me voy­ant, elle cache,
Tel un enfant, le sourire de sa main
Et laisse couler deux larmes
De la taille de mon enfance telle que je l’ai tou­jours imaginée.
Les larmes roulent vers moi,
Tra­versent toute la pièce,
Et se col­lent enfin l’une à l’autre.
J’ouvre la porte de la larme couleur sucre,
J’entre et me tiens a l’écart
Pour ne pas déranger maman
Qui se cache avec la vie
Con­coc­tée pour nous,
Et lèche discrètement
Le miel resté sur les bords.

 

∗∗∗

Irma Shiolashvili

Octo­bre

Voici mon octobre,
Mon octo­bre qui s’imprègne de vert,
Mon octo­bre qui n’arrive pas à jaunir,
Mon octo­bre d’enfance éternelle,
Mon octo­bre plein de printemps,
Mon octo­bre plein d’émotions,
Octo­bre aux feuilles vertes amassées dans un panier,
Octo­bre du début de la vie,
Octo­bre pareil au cœur d’une fille de seize ans,
Octo­bre non-appar­ié à la réalité,
Octo­bre plein de gazouille­ments d’oiseaux
En place de fruits murs,
Octo­bre plein du par­fum des fleurs,
En place de fruits murs,
Octo­bre renversé,
Octo­bre plein de rêves de poète,
Octo­bre plein d’avrils de poète,
Octo­bre désaxé –
Je te l’ai mis sur un grand plateau pour ton dîner.

Main­tenant c’est a toi
De décor­er aux feuilles vertes de mon âme
Cette soirée légère­ment ensoleil­lée, légère­ment triste,
De faire se crois­er nos réalités,
D’apparier ton octo­bre au mien,
D’embellir tes idées pra­tiques, ta récolte automnale
Par mon univers renversé,
De met­tre sur la table face à toi
Mon corps tapis­sé de fleurs
Et de m’aimer
Quand les hiron­delles d’avril s’envoleront de mes yeux.

Dis­pose les fruits d’automne sur la table et invite-moi.
Je viendrai m’asseoir et te dire ce que je ressens
Quand la récolte de feuilles vertes m’appelle à haute voix.

 

 

 

Octo­bre, d’Ir­ma Shiolashvili

∗∗∗

Ela Gochiashvili

 À l’arrêt

Elle a dit qu’elle regrettait,
Qu’elle regret­tait d’avoir beau­coup réfléchi,
D’avoir com­pris trop tard :
La seule chose dont la vie n’a pas besoin,
C’est d’être analysée.
C’est tout ce qu’elle a dit.
Elle n’a pas dit le reste,
Mais je l’ai entendu.
A l’arrêt,
Pour les pas­sagers qui attendaient à proximité,
Rien ne se passait.
J’étais la seule à entendre,
À voir
La femme qui se tenait là, tranquille,
Ton­ner et faire rage,
Piétiner
Et becqueter
Et maudire
Son pro­pre sort en lui crachant dessus.
J’entendais crie
La femme qui se tenait là, silencieuse,
Je l’entendais crier qu’il était trop tard maintenant…
Que la vie avait déjà été débarrassée,
Telle une table,
Pen­dant qu’elle réfléchissait,
Et que son assi­ette intacte
Avait été emportée…
Je l’entendais crier
Qu’elle n’était plus une femme,
Car le soleil, son bijou d’autrefois,
S’était trans­for­mé en four,
Qu’elle n’était plus une femme,
Mais une fleur d’ipomée,
Car elle ori­en­tait tou­jours ses os vers le soleil,
Telle une fleur d’ipomée…
Je l’entendais crier
Que dans sa maison,
Mal­gré son âge avancé,
Il n’avait jamais fait nuit,
Car il ne fait jamais nuit
Dans la cham­bre à couch­er d’une femme seule,
Il ne fait jamais nuit – il fait seule­ment obscur…
Je l’entendais crier
Que sur la neige bouillante
De ses draps,
Aucune cerise n’avait jamais été écrasée…
Que le lit n’avait pas rétré­ci non plus…
Qu’elle n’avait jamais pu être faible…
Qu’a cote du miroir, dans l’entrée,
En bas de la penderie,
Avec les chaus­sons brodes,
N’avaient jamais vécu
Des pan­tou­fles volu­mineuses et lourdes…
Que dans les recoins de son sommeil
La souris de la peur
Se fau­fi­lait constamment
Et rongeait son repos…
Je l’entendais crier
Son dégoût d’avoir trop réfléchi !
D’avoir compte ses pas !
D’avoir tourné sept fois sa langue
Et de n’avoir jamais parlé !
Je l’entendais crier et je l’écoutais.
Que pou­vais-je dire ? – Elle se tenait la, silencieuse.
La seule chose dont la vie n’a pas besoin,
C’est d’être analysée –
C’est tout ce qu’elle a dit.

 

∗∗∗

Lia Sturua

Cézanne

Qui pein­dra le frémisse­ment des pêches ?
Mon­sieur Cézanne,
Diplômé de l’académie des arts raffines,
Dor­mant dans la rue
Ses souliers sous la tête,
Qui a faim, alors qu’aux enchères Sotheby’s
On déguste ses pêches.
Il n a pas l’amour des pein­tres de ron­deurs opulentes
Ni des maîtres du raffinement,
Il est un rec­tan­gle et il a mal à un de ses côtés,
Il peint des pêches
Et non la peur errant sur leur rugosité.
Com­ment aurait-il du temps pour cette mystique,
Alors qu’il a com­pris la vérité de la forme ?
Mais lorsque Dieu le verra,
La pre­mière chose qu’il fera
Sera de lui pein­dre le fris­son d’une pêche,
Le détour­nant ain­si de la pein­ture plantureuse
Vers son camp…

 

∗∗∗

À l’arrêt, Ela Gochiashvili

Cézanne, Lia Sturua.

Diana Anphimiadi

La méduse Gorgone

Quand je t’ai dit que rien ne s’était passé,
Je t’ai menti.
Ça se passe, ça se passe tous les jours
Passerelles, paysages…
Puisque l’amour a fait de moi une poupée,
Je marche, pour les uns – tête coupée,
Pour les autres – un miroir.
Qui me regarde est
Pétrifié,
Figé.

Quand je t’ai dit que rien ne s’était passé,
J’ai juste oublié.
Depuis ce jour,
Toute la cav­a­lerie et tous les fantassins
Por­tent mon nom
(Mon nom de tête coupée)
Comme bouclier…
S’ils me jet­tent une pierre,
Ils en reçoivent en retour…

Quand je t’ai dit que rien ne s’était passé,
Je t’ai menti.
Ce n’est même plus un rien. Je respire, j’existe,
Mon cœur étant une tumeur étouf­fante dans ma poitrine, près du sein,
J’y ai fait l’ablation des mélodies, de la musique maline, des métastases
Qui appor­tent les voix des jours perdus.
Le cœur est une touffe de chélidoines,
Il se fane.
Hélas, si au moins cela valait la peine –
La nuit , ma tête est accrochée à mon cou avec un poil,
Le matin, ma cica­trice brûle, telle une étoile,
Et puis cela recommence…

 

 

∗∗∗

Tea Topuria

La cor­re­spon­dante part en mission

Quand on m’envoie en reportage
La où per­son­ne ne m’attend,
Quelque part à la cam­pagne ou chez les gens ordinaires,
Pas auprès de ces mem­bres du gou­verne­ment qui con­nais­sent déjà mon visage,
Quelque part où les gens, certes, savent que j’existe
Et que j’irai peut-être les voir un jour,
Mais pas aujourd’hui, pas maintenant…
Quand on m’envoie chez ces gens-là,
Je crois par­fois être la mort.

J’y vais sans prévenir, par surprise,
Bran­dis­sant, telle une arme, un micro noir et exigeant une réponse.
Et lorsque, eux, me regardent,
Je crois vrai­ment être la mort.

Cet homme, par exem­ple, qui était, tranquille,
Bafouille main­tenant, confus :
« Vous savez, je ne suis pas prêt. Vous pour­riez voir avec ma femme ! »
Il dirait cer­taine­ment la même chose à la vraie mort.
Dans une autre mai­son, une femme, occupée, n’as pas de temps pour moi,
Mais, son tour étant venu, elle ne peut pas refuser.
Elle se plaint seulement :
« Chez moi, c’est un peu le désordre.
Je range ces choses-là. Désolée ! Je ne vous attendais pas.
Je suis mal habil­lée. Je ne ressem­ble à rien.
Et que pour­rais-je vous dire ?!
Pour­riez-vous me laiss­er un peu de temps ? Je vais met­tre mes idées en ordre. »
Elle arrange se robe, arrange ses cheveux, arrange ses rideaux,
Essaie de ne pas mon­tr­er sa peur, com­mence à parler,
Souri­ant (comme sur une pho­to de passeport),
Et racon­te com­ment les cri­quets bouf­fent la campagne
Ou com­ment le gou­verneur a fait dis­paraître des mil­liers de laris
« Si j’avais su que vous veniez aujourd’hui, je me serais préparée,
J’aurais fait le ménage, je vous aurais accueillie
Mieux habil­lée, avec bien plus d’arguments… »

Je souris seule­ment, sans rien dire,
Car je n’ai jamais réus­si à les convaincre
Que leur vrai vis­age était, qu’ils le veuil­lent ou non, juste­ment celui-ci.
Quand on vient pren­dre l’âme, on ne prévient pas !

Ain­si la mort, telle une cor­re­spon­dante, vient
Quand on n’est pas « prêt »,
Quand on est chez soi, en chaus­sons ou en vieille robe de chambre,
Ou encore en guerre, en train de cracher son sang et celui d’autrui.
En revanche, la façon dont on t’arrangera ensuite
Fait une belle jambe à la mort.

Ain­si je quitte les lieux.

 

∗∗∗

Kato Javakhishvili

La voi­sine

Ma voi­sine avait les seins affaissés.
Elle avait qua­tre enfants et avait les seins affaissés.
Elle se met­tait du rouge à lèvres et avait les seins affaissés.
Assise, ses pau­vres seins lui tombaient presque à la taille.
Ma voi­sine ramas­sait ses seins, tels des bal­lons crevés,
Les four­rait dans un soi-dis­ant soutien-gorge,
Pous­sait un soupir et s’allumait une cig­a­rette dans la cour.
Elle fumait des cig­a­rettes sans fil­tre et avait les doigts jaunis.
Elle avait les doigts jau­nis et fumait des cig­a­rettes sans fil­tre, ma voisine.

Tout le voisi­nage par­lait d’elle,
De cette femme sans ver­gogne sor­tant chaque nuit,
Lais­sant qua­tre enfants pleur­er à la mai­son et traî­nant le dia­ble sait où,
De cette mère indigne,
De cette femme, mal­hon­nête, puisque son mari l’avait abandonnée.
J’avais huit ans et mes yeux deve­naient ronds comme des bou­tons quand je la voyais.
J’avais huit ans et j’avais peur de ses enfants.
Les voisins dis­aient qu’elle était inca­pable d’élever des enfants
Et qu’elle ne savait prob­a­ble­ment pas de quel homme elle les avait eus,
Et que ses enfants aus­si allaient finir comme elle.

Une fois, je me suis retrou­vée chez ma voi­sine aux seins affaissés.
Mon bal­lon avait rebon­di sur le bal­con de la femme aux qua­tre enfants
Et je m’y suis retrouvée.
Ma voi­sine était assise et pleurait.
Elle était assise et pleu­rait, ma voisine.
Le bal­lon crevé gisait dans la pièce et elle pleurait.
Ma voi­sine pleu­rait avec ses seins dégonflés.
Elle pas­sait ses doigts jaunes sur ses yeux et pleurait.
J’avais huit ans et j’ai été embarrassée.
J’ai cru que ma voi­sine pleu­rait à cause du bal­lon crevé.

Puis ils ont déménagé.

Ils ont démé­nagé et j’ai compris :
Ma voi­sine était un bal­lon de baudruche
Lâché pour les fêtes,
Un bal­lon de bau­druche crevé.

 

 

 

∗∗∗

Lela Tsutskiridzé

L’histoire des arbres jau­nis prématurément

Cette his­toire ne par­le pas de cet arbre
Qui nous dit au revoir
Quand nous quit­tons, fin août, par les routes sinueuses,
Les forêts de la Tusheti pour la plaine,
Qui a jau­ni subitement,
Par­mi un mil­li­er d’arbres verts,
Pour qu’au retour à la maison,
Nous ne puis­sions pas l’oublier.

Cette his­toire ne par­le pas non plus de cet arbre
Qui est là, à l’arrêt de bus devant mon immeuble
Et que per­son­ne ne remarque,
Tout le monde trou­vant banal
Un arbre ordi­naire à un arrêt,
Alors qu’il sem­ble vivre toute l’année
Juste pour pren­dre son courage à deux mains
Et s’enflammer, une nuit de la fin août, de la flamme jaune automnale
A l’aide des allumettes du soleil,
Juste pour que nous le remarquions
Et que nous nous exclamions avec admiration :
Mais qu’il est beau, en fait ! Incroyable !

Cette his­toire ne par­le pas plus de cet arbre
Qui a poussé tout seul sur la colline, à la campagne,
Et qui, à la fin de chaque été,
Lorsque les gens vident leur mai­son de leurs pas et se pré­cip­i­tent vers la ville,
Refuse la ver­dure et la fraîcheur
Et laisse jau­nir ses feuilles pr
ématurément,
Dépêchant ain­si sa tristesse au sec­ours de la cam­pagne triste.

Cette his­toire par­le des filles,
Celles qui étaient petites et ont décidé, un jour, de devenir grandes,
Celles qui étaient grandes et ont eu l’idée, un jour, de rede­venir enfants
Pour sur vivre,
Celles qui se sont révoltées con­tre la monotonie
Et qui, un jour, se sont tatoué le corps de mille soleils
À la sur­prise de tous,
Celles qui, un jour, n’ont plus eu peur de la peur
Et ont extrait de leur corps tous les cris qu’elles n’ont pas pu contenir,
Des filles, des femmes
Qui, un jour, se sont relevées dans ce monde incolore
Et se sont mis­es à briller,
Tels les arbres jau­nis pré­maturé­ment de la fin août.

Cette his­toire par­le de nous qui, un jour, devrons penser :
Quitte à affron­ter l’hiver et la mort,
Autant le faire aus­si courageuse­ment et en beauté,
Seule­ment ainsi,
Ainsi.

 

 

∗∗∗

Eka Kevanishvili

La chan­son de la femme du mineur

Ce soir, mon homme, mon mari, ren­tr­era tard, enfumé,
Et ses dents blanch­es scintilleront.
Grace à ses dents, je pour­rais le recon­naître entre tous.
Quand je l’ai con­nu, c’était un homme blanc.
Main­tenant, il est couleur de poussière.
On dirait aus­si que sa voix est mêlée de poudre de fer
Et que de l’huile bouil­lante brille dans ses yeux.
Mon mari change quand il émerge du long tun­nel, quand il revient sur la terre.
Voila, il ne va plus tarder. Il va ouvrir la porte, souillé,
Rap­por­tant, du cœur de la terre, l’odeur de ses sem­blables exténués.
Il aura des boites vides dans une main, du pain cou­vert de suie dans l’autre.
En plus de moi, il aura con­t­a­m­iné le pain, il l’aura noirci.
Il man­quera un bout du pain – il aura eu faim en rentrant.
Il s’assiéra à la table et y restera.
Il atten­dra son potage qui sera suivi de mes inélucta­bles remarques
Au sujet de nos dettes à la banque
Et de nos ardois­es dans les magasins
Et des nou­velles chaus­sures de l’enfant des voisins
Et des carta­bles usés de nos enfants,
De la désespérance.
Il s’assiéra et regardera par la fenêtre, vers le ciel.
Le ciel me manque, me dira-t-il, et il se taira.
Ce soir, mon mari ren­tr­era tard et jet­tera par terre ses vête­ments sales,
Il ouvri­ra la fenêtre dans le froid hivernal.
L’air me manque, dira-t-il, et il se taira.
Et je ne pour­rai pas lui par­ler des cahiers de dessin,
Et des chocolats,
Et des livres,
Et des nou­velles robes,
Et du col­lier dans la vitrine,
De la vie d’un homme digne, en général.
Je penserai juste : pour vu qu’il ait tou­jours bras et jambes,
Qu’il puisse descen­dre à la mine.

 

 

La chan­son de la femme du mineur, Eka Kevanishvili.

 

∗∗∗

Lela Samniashvili

Femme poète

Ça sonne comme femme-grenouille –
Si elle coasse, elle doit émet­tre un son doux,
Elle ne doit pas importuner,
Elle ne doit pas cass­er les oreilles,
Elle doit porter une minus­cule couronne dorée invisible,
Peut-être que quelqu’un la remarquera,
Peut-être qu’on l’embrassera,
Peut-être qu’on lui passera la main sur la tête,
Qu’on l’assiéra à son chevet.
Bref, c’est un con­te de fées, une fiction.
Une grenouille, peu importe qu’elle soit femelle ou mâle,
À besoin d’une voix forte
Pour cou­vrir les coasse­ments des autres,
Pour faire l’éloge encore plus fort du ten­dre marécage,
Pour con­ter le temps béni ou elle était têtard,
Ou coass­er encore plus fort
Qu’elle n’aime pas sa peau gluante
Ni nag­er la brasse
Dans les palais d’algues nauséabondes,
Qu’elle trou­ve bar­bant de se rem­plir le ven­tre d’insectes
Chaque matin, après-midi et soir,
Qu’elle s’inquiète
De ne pou­voir sauter au-dessus de sa pro­pre langue.
Elle attire tout ce qui vole.
Dans cet ennui,
Sa voix est son seul divertissement,
Signe de vie,
Qui lui donne l’impression que son sang n’a pas com­plète­ment gelé.
La douceur est impos­si­ble dans cette histoire,
C’est une stratégie per­dante, elle ne sert à rien.
Ne vous fiez donc pas aux belles cou­ver­tures des anthologies
Sur lesquelles vous souri­ent, seules, des femmes.
Il n’existe pas de femme poète.

 

∗∗∗

Mari­am Tsik­lau­ri, Que dirons-nous à nos enfants.

Mariam Tsiklauri

Que dirons-nous à nos enfants

Que dirons-nous à nos enfants
Quand nous revien­drons de la guerre ?
Quand nous revien­drons de la paix aussi,
Quand nous revien­drons de la mort elle-même,
Que leur dirons-nous ? –
Que nous avons cher­ché l’amour partout
Et ne l’avons trou­vé nulle part ?
Que nous avons cher­ché la liberté
Et l’avons trou­vée dans l’esclavage ?
Que nous avons aspiré au bonheur
Et avons épousé le malheur ?
Que leur dirons-nous ? –
Que nous n’avons trou­vé ni Dieu dans les cieux,
Ni mai­son sur la Terre ?
Que nous avons vu nos hori­zons se découdre
Et n’avons pas pu pro­téger la sérénité
De nos temples ?
Que leur dirons-nous ? –
Que nous les avons mis au monde
Pour nous tenir debout sur leurs âmes infantiles,
Comme sur des march­es d’escalier,
Afin de ram­per vers le haut, vers les cieux,
Tout en restant cou­verts de terre,
Tels des misérables ?

Voici la souf­france – votre Bethléem :
Don­nez nais­sance, par vous-mêmes, à un Dieu
Qui sera votre égal
Et vous sou­tien­dra davantage
Lorsque vous serez à bout de forces.

 

 

∗∗∗

Nato Ingorokva

La ration des poissons

Ma grand-mère
Ne mangeait pas de poisson,
Car elle croyait
Que grand-père, qui s’est ren­du à la mort
Et aux flots du fleuve Oder,
Était devenu le dîn­er des poissons.

Elle
Ne s’habillait plus de soie,
Car elle avait échangé con­tre du pain
Ses étoffes à robes offertes en dot,
Pour nour­rir ses petits enfants orphelins.

Je
N’entends le bruisse­ment des robes pré­cieuses que dans mes rêves,
En rai­son des peurs héréditaires.

Et dans la réalité,
Sur la table
Dont les pieds se sont amin­cis à force d’être debout,
Je déguste prudem­ment le poisson
Pour qu’une arrête ne me griffe pas la gorge accidentellement.

 

∗∗∗

Maya Sarishvili

* * *

Il serait préférable qu’après la mort
Tu puiss­es marcher
Ne serait-ce qu’une demi-journée.
Tu irais chez ceux que tu choisirais
Par­mi les adress­es gravées dans la plante de tes pieds.
Tu irais chez ceux qui ont, autrefois,
Arraché les poignées de leurs portes
Pour te faire comprendre
L’incongruité de tes visites.
On ne demande pas de raisons à une morte,
Tu irais voir tout le monde, les yeux fermés,
Grisâtre, encore un peu chaude.
Ils n’auraient plus à venir
Se recueil­lir devant toi.
C’est toi qui ferais le tour
Des corps vivants de tes amis
Qui n’auraient plus à se justifier.
Une morte n’a besoin
De rien,
Juste de la capac­ité de se déplacer
Pour qu’on voie
Com­ment elle est hors de la vie,
Et qu’on admette
La défaite face aux ordi­naires, aux modestes
Choses de l’amour,
Puisqu’on n’aura pas pu
Fer­mer la porte à la morte.

 

Maya Sar­ishvili.

Note

  1. Le texte de présen­ta­tion cor­re­spond à celui de la qua­trième de cou­ver­ture de l’an­tholo­gie Je suis nom­breuses, Quinze poètes géorgi­en­nes, traduit du géorgien par Boris Bachana Chabradzé, paru aux Edi­tions l’Inventaire, dirigées par Anne Cold­e­fy-Fau­card, éditrice et auteure de cette introduction.

vidéo de la présen­ta­tion en ligne (en français et en géorgien) de l’an­tholo­gie organ­isée le 30 mars 2021 via Zoom par La Renais­sance Française et avec la par­tic­i­pa­tion de l’éditrice, tra­duc­teur, auteures, Mai­son des écrivains et Min­istère de la cul­ture de Géorgie, Ambas­sade de Géorgie à Paris, Ambas­sade de France à Tbilis­si et Insti­tut français de Géorgie.

mm

Boris Bachana Chabradzé

Boris Bachana Chabradzé (ბაჩანა ჩაბრაძე) est un auteur et tra­duc­teur fran­co-géorgien. Il est né en 1976 à Tbilis­si, mais vit en France depuis de nom­breuses années. Il a fait ses études dans les uni­ver­sités de Tbilis­si et de Nantes, ville jumelée avec la cap­i­tale géorgi­en­ne. Il est l’auteur de deux recueils de poésie en géorgien : « ნაცრისფერი სამყარო » (Le monde gris, Gulani 1992) et « მთვარის სიმთვრალე » (L’ivresse de la lune, Merani 1996) et le tra­duc­teur du français vers le géorgien et vice ver­sa des œuvres de plus de soix­ante-dix auteurs (poésie, pièces de théâtre, essais, arti­cles, ban­des dess­inés…), dont le recueil « ფრანგული შანსონი » (Chan­son française, Intelek­ti 2015) qui rassem­ble ses tra­duc­tions des textes cultes de Georges Brassens, Léo Fer­ré, Jacques Brel, Serge Gains­bourg et Boris Vian. Boris Bachana Chabradzé est le lau­réat de plusieurs Prix lit­téraires, dont le Prix de tra­duc­tion Kotetishvili 2011. Il pub­lie régulière­ment ses tra­duc­tions d’œuvres fran­coph­o­nes dans les revues lit­téraires géorgi­en­nes, notam­ment les poèmes et la pré­face du recueil La Terre nous est étroite (« ჩვენ დედამიწა გვევიწროება ») de Mah­moud Dar­wich (revue Akhali saun­je, jan­vi­er 2016) ; Let­tres de guerre (« ომის წერილები ») de Jacques Vaché (revue Akhali saun­je, octo­bre 2016) ; La pré­face de Roland Barthes « Ce qu’il advient au sig­nifi­ant » (« რა მოსდის აღმნიშვნელს ») pour le roman de Pierre Guy­otat Éden, Éden, Éden (revue Akhali saun­je, juil­let 2020) ; Let­tres sur la cru­auté (« წერილები სისასტიკეზე », revue Le Théâtre, août 2020 ) et En finir avec les chefs d’œu­vre (« ბოლო მოვუღოთ შედევრებს », revue Le Théâtre, novem­bre 2020) d’Antonin Artaud ; Ubu roi (« იუბიუ მეფე ») d’Alfred Jar­ry (revue Arili, mars 2020) et Les Mamelles de Tirésias (« ტირესიასის ჯიქნები ») de Guil­laume Apol­li­naire (désignée une des meilleures tra­duc­tions de l’année par le jury du Prix Tuman­ishvili, Pièce traduite 2020). Du géorgien vers le français, les derniers titres traduits par Boris Bachana Chabradzé sont : Le cat­a­logue français de poètes géorgiens con­tem­po­rains (« თანამედროვე ქართველი პოეტების ფრანგული კატალოგი », Mai­son des écrivains de Géorgie, juil­let 2020) ; L’Anthologie française de poètes géorgi­en­nes : Je suis nom­breuses : Quinze poètes géorgi­en­nes (“მე ბევრი ვარ: თხუთმეტი ქართველი პოეტი ქალი”), édi­tons l’Inventaire, Paris, mars 2021 ; Et le recueil de poésie Schizo-poèmes (« შიზო ლექსები ») de Paa­ta Shamu­gia (dou­ble lau­réat du Prix Saba), dont la sor­tie est prévue à l’été 2021 aux édi­tons La Tra­duc­tière à Paris. Out­re la tra­duc­tion, Boris Bachana Chabradzé réalise des entre­tiens avec les auteurs qu’il traduit, dont Lin­da Maria Baros (Prix Apol­li­naire 2007), Pauline Picot et Heike Fiedler, dans le cadre du Fes­ti­val Inter­na­tion­al de Tbilis­si, en parte­nar­i­at avec la Mai­son des écrivains de Géorgie.