> Le Journal des Poètes rend hommage à Jean-Luc Wauthier

Le Journal des Poètes rend hommage à Jean-Luc Wauthier

Par |2018-10-16T01:41:42+00:00 4 octobre 2015|Catégories : Revue des revues|

 

C’est un bel et tou­chant hom­mage que le Journal des poètes rend à son ancien rédac­teur en chef, Jean-Luc Wauthier (1950-2015).  Lui qui, pen­dant vingt-quatre années « aura tenu la barre de ce bateau de papier bat­tant pavillon poé­sie. Avec pro­bi­té, atten­tif à son équi­page (…) sou­cieux de trans­por­ter des car­gai­sons de poèmes vers de nou­veaux lec­teurs », ain­si que l’écrit Philippe Mathy dans l’éditorial.

Une antho­lo­gie d’une ving­taine de pages offre, à tra­vers un choix ins­pi­ré et sub­jec­tif, une tra­ver­sée d’une œuvre qui s’étend sur presque qua­rante ans :
 

Avance
Encore.
Ombre de mon ombre
Au royaume des évi­dences nues.
(extrait de La neige en feu, 1980)

 

S’y retrouve, comme des bribes chu­cho­tées au moment de se quit­ter, une sagesse riche d’interrogations :

 

Et si l’oiseau, sur la branche du plus jeune bou­leau, te don­nait l’ultime leçon ? (Chaque nou­veau prin­temps, c’est un nou­vel oiseau qui chante.)
Sois ton propre prin­temps. Et ne sois que ce pas­sage.
(Sur les aiguilles du temps, 2014)

 

Il suf­fit de ces quelques pages pour entrer en réso­nance avec une écri­ture, un che­mi­ne­ment vif :

 

Les arbres y chan­taient
et, au loin, la mer
mar­chait d’un bon pas
sur la digue et le sable.

 

 … vif et scep­tique, comme cet usage du « peut-être » moins dila­toire qu’inspiré par la pleine conscience des limites de l’humain et de son lan­gage :

 

Loin du rivage
Le dur cris­tal de vivre
T’appelle

L’œil garde le secret

Il y aura peut-être
Autre chose
De l’autre côté
Du poème.
(extrait de La soif et l’oubli, 1994)

 

Manifestement gui­dée par l’émotion, la rédac­tion a com­po­sé un tom­beau lumi­neux et fidèle au grand sou­rire géné­reux que quelques pho­tos nous montrent. Sourire de patience, une sorte d’affabilité dans le che­min spi­ri­tuel. Au cha­pitre des hom­mages, on croise, outre Lucien Noullez et Abdellatif Laâbi, Pierre Dhainaut qui parle d’une poé­sie qui ne « dis­si­mule rien de notre condi­tion en proie aux doutes (…) mais tel est le para­doxe de la poé­sie, une voix se délivre, se sou­lève, com­mu­nique par son rythme inlas­sable un élan qui, en disant le mal­heur, nous empêche de croire que tout va bien­tôt s’achever ».

Loin d’un exer­cice d’affliction, les articles, à com­men­cer par la « lettre » qu’André Schmitz écrit au dis­pa­ru, célèbrent le sens de l’amitié du bâtis­seur de ren­contres qu’a été Jean-Luc Wauthier. Philippe Mathy, dans « Humanisme et fidé­li­té », évoque les nom­breux textes que le poète a écrit pour des peintres, fidè­le­ment fré­quen­tés, sans aucun esprit d’école, pour­vu que ces der­niers « bou­le­versent les rou­tines, défrichent des terres nou­velles ». Je laisse au lec­teur le plai­sir de décou­vrir la rai­son pour laquelle le groupe que Wauthier avait fon­dé en 1982 avec deux peintres s’appelait CarréH et non tri­angle… Difficile alors de ne pas tour­ner les pages en arrière pour relire, dans l’anthologie :

 

Essayer
ten­ter
je ne dis pas : savoir

Aller à contre-ciel
à contre-voix
se blot­tir une der­nière fois
au creux des mots

Finir, enfin,
comme on a com­men­cé
la porte fer­mée
la page blanche

 

Parfois l’amitié se fait plus confra­ter­nelle, per­son­nelle, comme dans cette anec­dote rela­tée par Anne Richter où l’on voit Jean-Luc Wauthier lui faire lire un manus­crit, non pour cher­cher le suf­frage d’une amie mais parce que la recherche du mot juste qui lui man­quait ne pou­vait pas­ser que par l’autre. Belle leçon de vie en poé­sie.

Il n’est pas pos­sible de ter­mi­ner cette recen­sion sans par­ler de la sœur de Jean-Luc, Françoise Wauthier, qui donne trois courts poèmes dont voi­ci le der­nier (je res­pecte la ponc­tua­tion) :

 

Deux enfants, de dos, au bord du rivage Devant eux, la mer infi­nie est calme et pro­met­teuse (Ah, que de men­songes !) L’un pousse dou­ce­ment l’autre, pour que la peur soit douce Mais la peur, elle, s’est ancrée dans le sable mou­vant L’océan du temps n’est ni calme ni infi­ni
Il reste sur le sable la trace d’un pas, plus grand, Qui vient de tra­ver­ser le temps.

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