> Le pantoun, une pépite méconnue

Le pantoun, une pépite méconnue

Par |2018-11-07T17:58:41+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Cédric Landri, Essais & Chroniques|

À tra­vers le monde, les formes poé­tiques brèves sont légion, à l’image d’une richesse créa­tive de grande ampleur. Pourtant, peu d’entre elles sont connues en France. Si le haï­ku et le tan­ka, tous deux ori­gi­naires du Japon, ont une cer­taine noto­rié­té qui ne fait que s’accroître avec l’ascension du Net, qui a déjà enten­du par­ler de l’englyn gal­lois, du hain-teny mal­gache, ou encore de la triade mon­gole ? 

L’équipe de Pantun Sayang, com­po­sée d’une poi­gnée de pas­sion­nés de poé­sie, cherche à pro­mou­voir une de ces formes courtes, aux spé­ci­fi­ci­tés atta­chantes : le “pan­toun”. Via les réseaux, les publi­ca­tions (notam­ment la revue en ligne “Pantouns et genres brefs”) et les ren­contres, elle tente de trans­mettre son engoue­ment pour ce petit bijou ver­si­fié.

Provenant du monde malais, le pan­toun fait par­tie inté­grante de la tra­di­tion cultu­relle orale. 

Les pan­touns sont incor­po­rés aux grands récits, chan­tés dans les céré­mo­nies, cités tels des pro­verbes dans les conver­sa­tions, et peuvent même se répondre les uns aux autres lors de joutes poé­tiques endia­blées.

Ils sont por­teurs de thèmes variés, comme l’amour, l’amitié, la sagesse, mais aus­si plus rare­ment, la poli­tique ou la reli­gion.

Le pan­toun se pré­sente dans la majo­ri­té des cas sous la forme d’un qua­train aux rimes alter­nées. Mais les jeux sonores ne se limitent pas aux rimes et les vers 1 et 3 d’une part, 2 et 4 d’autre part, tendent à se rap­pro­cher pho­né­ti­que­ment.

Ceci dit, ce qui fait la spé­ci­fi­ci­té du pan­toun, c’est sur­tout la nature dif­fé­rente des deux dis­tiques : alors que le pre­mier est une image, une des­crip­tion, une scène, le second donne une signi­fi­ca­tion au qua­train. Soit avec une sen­tence, un pro­verbe, soit avec l’expression d’une émo­tion ou d’un sen­ti­ment. Cette ori­gi­na­li­té du pan­toun en fait aus­si sa dif­fi­cul­té, le lien de sens entre les dis­tiques devant exis­ter, sans pour autant s’imposer.

Les entre­la­ce­ments sonores des vers cou­plés aux rôles dif­fé­rents – mais com­plé­men­taires – des deux moi­tiés du qua­train donnent au pan­toun une place inédite dans le monde de la poé­sie.

Si le qua­train est sa forme prin­ci­pale, elle n’est pas la seule pour autant, d’autres formes déri­vées ayant vu le jour. Ainsi, par déve­lop­pe­ment interne des deux dis­tiques, se créent des sizains, des hui­tains, etc. Ou encore, des “pan­tuns ber­ba­las”, quand plu­sieurs pan­touns se répondent. Et n’oublions pas le “pan­toun enchaî­né”, ou “pan­tun ber­kait”. Ce der­nier se com­pose de plu­sieurs strophes, chaque strophe étant un pan­toun-qua­train. D’une strophe à l’autre, les vers 2 et 4 sont repris et deviennent les vers 1 et 3. Un poème plus long se déve­loppe ain­si, véri­table petite his­toire, tout en conser­vant la dicho­to­mie des débuts et fins de strophes.

D’ailleurs, on retrouve jus­te­ment un pan­tun ber­kait à l’origine de la forme fran­çaise du pan­toum, lequel s’éloigne fina­le­ment en de nom­breux points du pan­toun ori­gi­nel. 

En effet, Victor Hugo inclut en 1829 dans son recueil “Les Orientales”, avec l’aide de l’orientaliste Ernest Fouinet, une note com­pre­nant un pan­toun enchaî­né. Dans cette note, une coquille s’est glis­sée, chan­geant l’orthographe “pan­toun” en “pan­toum”.

Cette série de qua­trains devient célèbre et ins­pire plu­sieurs écri­vains, notam­ment Baudelaire et sa fameuse “Harmonie du soir” (dans “Les Fleurs du mal”, 1857). Il est à son tour une source d’inspiration pour d’autres poètes, et le pan­toum devient un genre fixe fran­çais. 

Toutefois, outre la dis­pa­ri­tion de sa briè­ve­té, celui-ci perd chez bien des auteurs ce qui fai­sait l’essence du pan­toun ori­gi­nel, à savoir la dis­tinc­tion entre les dis­tiques des qua­trains. À l’inverse, une nou­velle par­ti­cu­la­ri­té voit le jour, sous l’impulsion du théo­ri­cien Théodore de Banville : le pan­toum doit désor­mais reprendre au der­nier vers le pre­mier, sin­gu­la­ri­té bien fran­çaise, absente des pan­touns enchaî­nés malais.

Les cou­sins “pan­toun” et “pan­toum” ont donc pris des che­mins sépa­rés, tout en se recroi­sant par­fois, au gré des virages et des poèmes.

Quelques pan­touns malais tra­di­tion­nels (extraits de “250 pan­touns, Le tré­sor Malais”,  ed. ITBM, 2015). Les tra­duc­tions sont de Georges Voisset.

Burung mer­pa­ti ter­bang seri­bu,
Hinggap see­kor di ten­gah laman ;
Hendak mati di hujung kuku,
Asal ber­ku­bur di tapak tan­gan.

Mille colombes passent en un vol,
l’une se pose au milieu du ter­rain.
Je vou­drais mou­rir au bout de ton ongle,
pour­vu qu’on m’enterre au creux de ta main.

 

 * * *

 

Mempelam di tepi parit,
Disambar oleh raja­wa­li ;
Tuan mani­kam duduk ter­su­lit,
Belum tam­pak mela­hir­kan diri.

La mangue du bord du canal,
un autour est venu s’en sai­sir.
Diamant pré­cieux, soli­taire à l’écart,
vous atten­dez votre heure de res­plen­dir.

 

Quelques pan­touns contem­po­rains (extraits de la revue en ligne “Pantouns et genres brefs”)

 

La mangue du bord du canal,
un autour est venu s’en sai­sir.
Diamant pré­cieux, soli­taire à l’écart,
vous atten­dez votre heure de res­plen­dir.

Kistila

 

Topinambour, panais et rai­ponce,
Patrimoine pota­ger de nos aïeux.
Aux mots vieillots je ne renonce
Qui rendent le par­ler plus goû­teux

Valeria Barouch

 

Sous le bai­ser de la lune
les kelip kelip appa­raissent.
Sous tes bai­sers, ma peau brune
feu d’artifice de caresses.

Patricia Houéfa Grange

 

Large le toit de tuiles recou­vert
pro­fonde la cuve où l’on capte la pluie.
Vaste l’espoir des cœurs à décou­vert
sans fond le sou­ve­nir de ce qu’on n’a pas dit

Jean de Kerno

Pantouns de Cédric Landri

Même sous la brume,
Les tulipes brillent.
Même sous ton rhume,
Tes regards pétillent.

Quand jaillit le prin­temps,
Les forêts se défroissent.
Quand le peu­reux s’éprend,
Les émo­tions s’amassent.

L’abeille fait sa ronde
Et sans un son s’abrite.
Je sens chaque seconde
S’échappant bien trop vite.

Dans l’ennui des plaines,
Des lapins divaguent.
Dans les nuits si pleines,
Devenir des vagues.

Les écorces tissent
Des facettes vives.
Nos corps se déplissent
Et nos yeux dérivent.

Dans l’arbre dis­lo­qué,
Le bruit d’un autre miel.
Derrière nos fumées,
Le pli d’un arc-en-ciel.

Dans tout l’univers
Des cour­riers s’égarent.
Dans les creux des vers
Nos lettres se garent.

La splen­deur des poi­riers
Fat chan­ter les mésanges.
La lan­gueur des soi­rées
Fait vibrer nos échanges.

Les autos pro­pagent
Des romans d’essence.
Lire dans les âges
Des romans des sens

Les jours sombres les coc­ci­nelles
Ont des sau­va­ge­ries de loups.
Les soirs pénombres vos pru­nelles
Ont des empor­te­ments qui nouent

Cédric Landri

Vivant en Normandie, Cédric Landri expé­ri­mente dif­fé­rents genres poé­tiques : fables, haï­kus, tan­kas, pan­touns, poé­sie libre… Certains de ses textes ont paru dans des antho­lo­gies et revues. Membre de Pantun Sayang et du comi­té de lec­ture de la revue “Pantouns et genres brefs”.

Publications indi­vi­duelles : 

La Décision du Renard (Clapàs, 2013)

Les échanges de libel­lules (La Porte, 2014)

L’envolée des libel­lules (La Porte, 2015)

Plumes, Pluies et Pantouns  (Mots Nomades,  2016)

 

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